Lire le n° 15 de « MARCEL PROUST AUJOURD’HUI »

Lire le n° 15 de « MARCEL PROUST AUJOURD’HUI »

 

C’est une excellente revue… Publiée par la  Société Néerlandaise Marcel Proust, elle est annuelle et bilingue. Elle est dirigée par Sjef Houppemans, professeur émérite de l’Université de Leyde.

 

Je viens de recevoir le dernier numéro.

 

Au milieu de prestigieux contributeurs — brésilien, canadiens, français, roumains, hollandais — je signe trois textes sur le thème de l’argent.

 

Comme je débute, je n’apparais qu’en « Annexes », mais je n’en suis pas moins fier. Mes nouveaux amis des Pays-Bas m’ont fait l’honneur de me solliciter, ce que nul autre n’a envisagé.

 

En ouvrant la revue, j’ai eu la même émotion que le Héros de la Recherche quand il découvre son article du Figaro :

 

*C’était mon article qui avait enfin paru ! Mais ma pensée qui, déjà à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, continua un instant encore à raisonner comme si elle n’avait pas compris que c’était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés de terminer jusqu’au bout un mouvement commencé, même s’il est devenu inutile, même si un obstacle imprévu devant lequel il faudrait se retirer immédiatement, le rend dangereux. Puis je considérai le pain spirituel qu’est un journal encore chaud et humide de la presse récente dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l’aurore, aux bonnes qui l’apportent à leur maître avec le café au lait, pain miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste le même pour chacun tout en pénétrant innombrable, à la fois dans toutes les maisons.

Ce que je tenais en main, ce n’est pas un certain exemplaire du journal, c’est l’un quelconque des dix mille ; ce n’est pas seulement ce qui a été écrit pour moi, c’est ce qui a été écrit pour moi et pour tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je tenais en main n’était pas seulement ce que j’avais écrit, mais était le symbole de l’incarnation dans tant d’esprits. Aussi pour le lire, fallait-il que je cessasse un moment d’en être l’auteur, que je fusse l’un quelconque des lecteurs du Figaro. Mais d’abord une première inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article ? Je déplie distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant même sur ma figure l’air d’ignorer ce qu’il y a ce matin dans mon journal et d’avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la politique. Mais mon article est si long que mon regard, qui l’évite (pour rester dans la vérité et ne pas mettre la chance de mon côté, comme quelqu’un qui attend compte trop lentement exprès), en accroche un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier article et même qui le lisent ne regardent pas la signature ; moi-même je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez eux. Enfin, quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là, je commence. J’ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article le trouveront détestable, au moment où je lis ce que je vois dans chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images que je vois, croyant que la pensée de l’auteur est directement perçue par le lecteur, tandis que c’est une autre pensée qui se fabrique dans son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c’est la parole même qu’on a prononcée qui chemine telle quelle le long des fils du téléphone ; au moment même où je veux être un lecteur, mon esprit refait en auteur le travail de ceux qui liront mon article. VI

 

Eh oui, j’ai beau avoir écrit toute ma vie pour des médias, je rosis toujours quand je vois ma signature — même en 2018, retraité du journalisme !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Lire le n° 15 de « MARCEL PROUST AUJOURD’HUI »”

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  1. Je saisis la balle au bond, cher Patrice Louis. Le comité de rédaction du Bulletin Marcel Proust aurait plaisir à lire une proposition de contribution venant de vous, autant que j’ai plaisir à lire vos chroniques. Bon dimanche à vous aussi ! Pour ma part, je le consacre à la relecture des épreuves du BMP.

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