Miraculeux petits morceaux de papier

Miraculeux petits morceaux de papier

 

Ces fleurs n’ont pas besoin du printemps pour éclore… Revoilà les suichuckas.

 

Il y a plus de trois ans que j’ai consacré une chronique à ce divertissement en vogue au Japon dans Du côté de chez Swann. Il faut croire qu’elle a été marquante (où que le jeu n’inspire guère) car lorsque l’on tape « suichucka » sur Google, ce sont mes écrits qui s’imposent !

 

J’ai eu récemment un lecteur, un certain Mathieu qui m’a envoyé un courriel :

« Je suis étudiant en khâgne au lycée [suit le nom d’un célèbre établissement parisien] et je vous contacte au sujet de votre article de blog au sujet du suichuka, mentionné dans La Recherche. Voyez-vous, notre professeure de lettres est une « folle de Proust » et recherche le nom de ce fameux jeu japonais depuis longtemps. Arrivant au terme de cette année, nous comptions lui faire un cadeau et cette idée nous est venue à l’esprit. Vous nous avez fait gagné un temps précieux en élucidant ce mystère et je voulais vous demander si vous saviez où il est possible (si cela est possible) de trouver des suichukas…

Je vous prie de me pardonner pour cette démarche entreprenante, mais il s’agit de faire plaisir à notre professeure! »

 

Cher Mathieu, vous êtes tout excusé et vous m’offrez l’occasion de reprendre ma chronique née de ces mots de Proust :

*Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. I

 

Raconté dans la foulée de la petite madeleine trempée dans du tilleul, c’en est une version imagée.

 

Ce passe-temps s’appelle donc « suichuka » (水中花). Grâce à mon amie Yoko Oriyu, universitaire spécialiste d’Aimé Césaire, voici des informations pour mieux comprendre le propos proustien.

En fait de bol de porcelaine, il est préférable d’utiliser un verre rempli d’eau pour que sa transparence offre le plus bel effet. Elle m’a même envoyé des illustrations :

 

Quand elle a fait le voyage d’Illiers-Combray, mon amie était venue avec un présent éminemment proustien, une version japonisante de la madeleine :

 

Une interrogation demeure : comment Proust connaissait-il ce jeu ? Dans le même volume, il évoque le « goût japonais », le « dessin japonais », une « lanterne japonaise », la « soie japonaise », la « salade japonaise » (de Francillon, pièce de Dumas fils), enfin des « jardiniers japonais qui pour obtenir une plus belle fleur, en sacrifient plusieurs autres ».

 

L’époque était friande d’exotisme venu de l’Empire du Soleil levant.

 

Qui aidera l’ami Mathieu à faire plaisir à sa prof ? J’ai bien relancé Yoko, mais toute contribution sera la bienvenue.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Miraculeux petits morceaux de papier”

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  1. Je crois que l’on n’en trouve plus dans les magasins japonais parisiens.
    On peut les faire soi même.
    Les enfants adorent.Il y a beaucoup de tutoriels sur internet en ne mettant pas le nom japonais , simplement fleur de papier qui s’ouvre dans l’eau.

  2. Grand merci pour avoir entrepris la recherche de ces informations!

    Quant à votre question, c’est l’artiste Marie Nordlinger qui procure à Marcel Proust les ‘origami aquatiques’. Les references se trouvent dans:

    INOUE Kuychiro (1972) – ‘Un Morceau de madeleine et des comprimes japonais’, Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, 22: 1346 – 1348.

    et cité dans:

    CARTER William C. (2013) — Marcel Proust: A Life, with a New Preface by the Author, New Haven, CT: Yale University Press, pp. 367 – 368.

    Sur le Japonisme chez Proust et pendant à époque voir:

    HOKENSON Jan (1999) — ‘Proust’s “japonisme”: Contrastive Aesthetics’, Modern Language Studies, 29 (1): 17 – 37. https://www.jstor.org/stable/3195357

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