Mais que font ensemble Gutenberg et Wagram ?

Mais que font ensemble Gutenberg et Wagram ?

 

Cette chronique est autant l’histoire de sa construction que la réponse à son titre ?

Rassurez-vous, je vais élucider la question, mais voici d’abord par quel biais j’y suis arrivé. Tout est affaire de focale, pour parler comme les photographes.

 

Une recherche (qu’importe laquelle) m’a conduit à ces neuf mots quelque part dans Le Côté de Guermantes : « le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur ». Qu’est-ce que cette altesse férue d’art et conductrice (de voiture ou de train — dans la Recherche, un chauffeur peut être l’un ou l’autre) ? Un indice suit : « (lequel était neveu du capitaine de Borodino) ». Cette précision m’aiguille vers la noblesse d’Empire, mais je ne suis guère plus avancé.

Juste avant, dans la même phrase, est cité un autre personnage auquel le jeune prince est associé : « le vénérable inventeur de l’imprimerie ». Plutôt que de s’éclairer, le mystère s’épaissit.

Travaillant de façon erratique, je vais voir les mots qui suivent dans la même phrase, derrière une virgule : « Gutenberg et Wagram ».

 

À ce stade, je suis encore aveugle à ce qui va m’apparaître comme une évidence. Une recherche internet (pas simple) me conduit alors à Alexandre Louis Philippe Marie Berthier (1883-1918), 4e prince de Wagram. Fils du 3e prince du nom et d’une Rothschild, il se passionne pour l’Impressionnisme, collectionnant les toiles de Courbet, Manet, Monet, Renoir. Une autre source (plus compliquée à trouver encore) m’apprend qu’il est amateur de voitures rapides. Bingo, le compte est bon !

Fauché à la guerre à 35 ans, il meurt sans laisser d’héritier après avoir dilapidé sa fortune, pilier du Tout-Paris, comme papa, et qui ne pouvait échapper à Proust, photographe de son époque et entomologiste de la société.

 

Reste à comprendre le lien avec le vénérable inventeur de l’imprimerie. C’est en faisant un zoom arrière que la lumière m’éblouit comme un flash. Les lignes précédentes racontent un coup de téléphone raté entre le Héros à Doncières et sa grand’mère à Paris. Celles que l’écrivain appelle les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans visage et les capricieuses Gardiennes — les standardistes — ont beau invoquer Gutenberg et Wagram, la communication ne sera jamais rétabli.

 

C’est donc là le fil conducteur reliant les deux hommes. Ils ne sont que des indicatifs téléphoniques !

Un peu d’histoire : à partir de 1912, à Paris, les numéros des abonnés sont des chiffres précédés du nom du central de rattachement. Il y en a désormais treize que les standardistes appellent : Archives, Bergère, Central, Gobelins, Gutenberg, Louvre, Nord, Marcadet, Nord, Passy, Roquette, Saxe, Trudaine et Wagram.

 

Sacré Marcel ! L’inventeur et le prince répondent présents à l’appel. Gutenberg raccrochera en 1969, Wagram en 1980.

 

J’adore ce genre de recherches.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

L’extrait

*Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu. Quand j’arrivai au bureau de poste, ma grand’mère m’avait déjà demandé ; j’entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu’un causait qui ne savait pas sans doute qu’il n’y avait personne pour lui répondre car, quand j’amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu’au guignol, en le remettant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis, en désespoir de cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu’à la dernière seconde et j’allai chercher l’employé qui me dit d’attendre un instant ; puis je parlai, et après quelques instants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait causé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la première fois. Et parce que cette voix m’apparaissait changée dans ses proportions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ainsi seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s’abandonner à l’effusion d’une tendresse que, par « principes » d’éducatrice, elle contenait et cachait d’habitude. Elle était douce, mais aussi comme elle était triste, d’abord à cause de sa douceur même presque décantée, plus que peu de voix humaines ont jamais dû l’être, de toute dureté, de tout élément de résistance aux autres, de tout égoïsme ; fragile à force de délicatesse, elle semblait à tout moment prête à se briser, à expirer en un pur flot de larmes, puis l’ayant seule près de moi, vue sans le masque du visage, j’y remarquais, pour la première fois, les chagrins qui l’avaient fêlée au cours de la vie.

Était-ce d’ailleurs uniquement la voix qui, parce qu’elle était seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait ? Non pas ; mais plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une évocation, un effet direct d’un autre isolement, celui de ma grand’mère, pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses qu’elle m’adressait à tout moment dans l’ordinaire de la vie, l’ennui de l’obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse que j’avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même pouvaient l’être pour l’avenir (puisque ma grand’mère n’exigeait plus de m’avoir près d’elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir que je resterais tout à fait à Doncières, ou en tous cas que j’y prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s’en bien trouver) ; aussi, ce que j’avais sous cette petite cloche approchée de mon oreille, c’était, débarrassée des pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma grand’mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu’elle me laissait désormais, et à laquelle je n’avais jamais entrevu qu’elle pût consentir, me parut tout d’un coup aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je l’aimerais encore et qu’elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criais : « Grand’mère, grand’mère», et j’aurais voulu l’embrasser ; mais je n’avais près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui reviendrait peut-être, me visiter quand ma grand’mère serait morte. « Parle-moi » ; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d’un coup de percevoir cette voix. Ma grand’mère ne m’entendait plus, elle n’était plus en communication avec moi, nous avions cessé d’être en face l’un de l’autre, d’être l’un pour l’autre audibles, je continuais à l’interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant que des appels d’elle aussi devaient s’égarer. Je palpitais de la même angoisse que, bien loin dans le passé, j’avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l’avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu’elle me cherchait, de sentir qu’elle se disait que je la cherchais ; angoisse assez semblable à celle que j’éprouverais le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce qu’on ne leur a pas dit, et l’assurance qu’on ne souffre pas. Il me semblait que c’était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l’appareil, je continuais à répéter en vain : « Grand’mère, grand’mère », comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte. Je me décidais à quitter la poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m’obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l’horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j’aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans visage ; mais les capricieuses Gardiennes n’avaient plus voulu ouvrir les portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas ; elles eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur de l’imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant que l’Invisible sollicité resterait sourd. III

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

7 comments to “Mais que font ensemble Gutenberg et Wagram ?”

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  1. Olivier Louis, dans ce cas, il aurait simplement pris le train… en marche…

  2. Cher Patrice, ce silence est alarmant. J’espère que Violette et vous-même vous portez bien. Bien cordialement,

  3. Je me joins à Thierry dans ses souhaits et son inquiétude… Pouvons-nous savoir quelque chose ? Avec toute mon amitié

  4. Je m’inquiète aussi cher Patrice, peut-être à tort, je vous adresse toutes mes meilleures pensées

  5. S’il s’agit d’un pari, eh bien, comment dire ? Disons que c’est plutôt nous, vos lecteurs, qui le perdons…

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