Cris et petits métiers de Paris (4)

Cris et petits métiers de Paris (4)

 

*Laissant ces pensées, maintenant qu’Albertine était sortie, j’allai me mettre un instant à la fenêtre. Il y eut d’abord un silence, où le sifflet du marchand de tripes

 

et la corne du tramway firent résonner l’air à des octaves différentes, comme un accordeur de piano aveugle. Puis peu à peu devinrent distincts les motifs entre-croisés auxquels de nouveaux s’ajoutaient. Il y avait aussi un autre sifflet, appel d’un marchand dont je n’ai jamais su ce qu’il vendait,

[Photo introuvable !]

 

sifflet qui, lui, était exactement pareil à celui d’un tramway, et comme il n’était pas emporté par la vitesse on croyait à un seul tramway, non doué de mouvement, ou en panne, immobilisé, criant à petits intervalles, comme un animal qui meurt. Et il me semblait que, si jamais je devais quitter ce quartier aristocratique — à moins que ce ne fût pour un tout à fait populaire — les rues et boulevards du centre (où la fruiterie, la poissonnerie, etc… stabilisées dans de grandes maisons d’alimentation, rendraient inutiles les cris des marchands, qui n’eussent pas, du reste, réussi à se faire entendre) me sembleraient bien mornes, bien inhabitables, dépouillés, décantés de toutes ces litanies des petits métiers et des ambulantes mangeailles, privés de l’orchestre qui venait me charmer dès le matin. Sur le trottoir une femme peu élégante (ou obéissant à une mode laide) passait, trop claire dans un paletot sac en poil de chèvre ; mais non, ce n’était pas une femme, c’était un chauffeur qui, enveloppé dans sa peau de bique, gagnait à pied son garage.

Mme Decourcelle, 1ère femme taxi, Paris, 1909

Henry de Rothschild en 1900 (et_M. Ruef)

 

Échappés des grands hôtels, les chasseurs ailés, aux teintes changeantes, filaient vers les gares, au ras de leur bicyclette, pour rejoindre les voyageurs au train du matin.

A Vichy, certes, mais les deux photos répondent exactement au texte…

 

Le ronflement d’un violon était dû parfois au passage d’une automobile, parfois à ce que je n’avais pas mis assez d’eau dans ma bouillotte électrique. Au milieu de la symphonie détonnait un « air » démodé : remplaçant la vendeuse de bonbons qui accompagnait d’habitude son air avec une crécelle,

le marchand de jouets,

Photo Eugène Atget

 

au mirliton duquel était attaché un pantin qu’il faisait mouvoir en tous sens, promenait d’autres pantins et, sans souci de la déclamation rituelle de Grégoire le Grand, de la déclamation réformée de Palestrina et de la déclamation lyrique des modernes, entonnait à pleine voix, partisan attardé de la pure mélodie :

Allons les papas, allons les mamans,

Contentez vos petits enfants;

C’est moi qui les fais, c’est moi qui les vends,

Et c’est moi qui boulotte l’argent.

Tra la la la. Tra la la lalaire,

Tra la la la la la la.

Allons les petits !

 

De petits Italiens, coiffés d’un béret, n’essayaient pas de lutter avec cet aria vivace, et c’est sans rien dire qu’ils offraient de petites statuettes.

 

Cependant qu’un petit fifre réduisait le marchand de jouets à s’éloigner et à chanter plus confusément, quoique presto : « Allons les papas, allons les mamans. » Le petit fifre était-il un de ces dragons que j’entendais le matin à Doncières ? Non, car ce qui suivait c’étaient ces mots : « Voilà le réparateur de faïence et de por—celaine. Je répare le verre, le marbre, le cristal, l’os, l’ivoire et objets d’antiquité. Voilà le réparateur. »

 

Dans une boucherie, où à gauche était une auréole de soleil, et à droite un bœuf entier pendu, un garçon boucher,

 

très grand et très mince, aux cheveux blonds, son cou sortant d’un col bleu ciel, mettait une rapidité vertigineuse et une religieuse conscience à mettre d’un côté les filets de bœuf exquis, de l’autre de la culotte de dernier ordre, les plaçait dans d’éblouissantes balances surmontées d’une croix, d’où retombaient de belles chaînettes, et — bien qu’il ne fît ensuite que disposer, pour l’étalage, des rognons, des tournedos, des entrecôtes — donnait en réalité beaucoup plus l’impression d’un bel ange qui, au jour du Jugement dernier, préparera pour Dieu, selon leur qualité, la séparation des bons et des méchants et la pesée des âmes. Et de nouveau le fifre grêle et fin montait dans l’air, annonciateur non plus des destructions que redoutait Françoise chaque fois que défilait un régiment de cavalerie, mais de « réparations » promises par un « antiquaire »

Photos Eugène Atget (un antiquaire entre guillemets, c’est un brocanteur, n’est-ce pas…)

 

naïf ou gouailleur, et qui, en tous cas fort éclectique, loin de se spécialiser, avait pour objets de son art les matières les plus diverses. Les petites porteuses de pain

Photo Eugène Atget

 

se hâtaient d’enfiler dans leur panier les flûtes destinées au « grand déjeuner » et, à leurs crochets, les laitières attachaient vivement les bouteilles de lait.

Collection Patrice Louis

 

Demain, trois autres petits métiers parisiens (un peu cachés dans la Recherche !).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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