Cris et petits métiers de Paris (3)

Cris et petits métiers de Paris (3)

 

*Dans ces divers sommeils, comme en musique encore, c’était l’augmentation ou la diminution de l’intervalle qui créait la beauté. Je jouissais d’elle mais, en revanche, j’avais perdu dans ce sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris où nous est rendue sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris.

 

Aussi, d’habitude (sans prévoir, hélas ! le drame que de tels réveils tardifs et mes lois draconiennes et persanes d’Assuérus racinien devaient bientôt amener pour moi) je m’efforçais de m’éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris. En plus du plaisir de savoir le goût qu’Albertine avait pour eux et de sortir moi-même tout en restant couché, j’entendais en eux comme le symbole de l’atmosphère du dehors, de la dangereuse vie remuante au sein de laquelle je ne la laissais circuler que sous ma tutelle, dans un prolongement extérieur de la séquestration, et d’où je la retirais à l’heure que je voulais pour rentrer auprès de moi.

Aussi fut-ce le plus sincèrement du monde que je pus répondre à Albertine : « Au contraire, ils me plaisent parce que je sais que vous les aimez. — À la barque, les huîtres, à la barque. — Oh ! des huîtres, j’en ai si envie ! »

 

Heureusement, Albertine, moitié inconstance, moitié docilité, oubliait vite ce qu’elle avait désiré, et avant que j’eusse eu le temps de lui dire qu’elle les aurait meilleures chez Prunier, elle voulait successivement tout ce qu’elle entendait crier par la marchande de poissons :

Photo Eugène Atget

 

« À la crevette, à la bonne crevette, 

 

j’ai de la raie toute en vie, toute en vie. — Merlans à frire, à frire. — Il arrive le maquereau, maquereau frais, maquereau nouveau. — Voilà le maquereau, Mesdames, il est beau le maquereau. — À la moule fraîche et bonne, à la moule ! »

 

Malgré moi, l’avertissement : « Il arrive le maquereau » me faisait frémir. Mais comme cet avertissement ne pouvait s’appliquer, me semblait-il, à notre chauffeur, je ne songeais qu’au poisson que je détestais, mon inquiétude ne durait pas. « Ah ! des moules, dit Albertine, j’aimerais tant manger des moules. — Mon chéri ! c’était pour Balbec, ici ça ne vaut rien ; d’ailleurs, je vous en prie, rappelez-vous ce que vous a dit Cottard au sujet des moules. » Mais mon observation était d’autant plus malencontreuse que la marchande des quatre-saisons

 

suivante annonçait quelque chose que Cottard défendait bien plus encore :

À la romaine, à la romaine !

On ne la vend pas, on la promène.

Pourtant Albertine me consentait le sacrifice de la romaine pourvu que je lui promisse de faire acheter, dans quelques jours, à la marchande qui crie : « J’ai de la belle asperge d’Argenteuil, j’ai de la belle asperge. » Une voix mystérieuse, et de qui l’on eût attendu des propositions plus étranges, insinuait : « Tonneaux, tonneaux. »

 

On était obligé de rester sur la déception qu’il ne fût question que de tonneaux, car ce mot même était presque entièrement couvert par l’appel : « Vitri, vitri-er, carreaux cassés, voilà le vitrier, vitri-er »,

 

division grégorienne qui me rappela moins cependant la liturgie que ne fit l’appel du marchand de chiffons,

Photo Eugène Atget

 

reproduisant sans le savoir une de ces brusques interruptions de sonorité, au milieu d’une prière, qui sont assez fréquentes sur le rituel de l’Église : « Praeceptis salutaribus moniti et divina institutione formati audemus dicere », dit le prêtre en terminant vivement sur « dicere ». Sans irrévérence, comme le peuple pieux du moyen âge, sur le parvis même de l’église, jouait les farces et les soties, c’est à ce « dicere » que fait penser ce marchand de chiffons, quand, après avoir traîné sur les mots, il dit la dernière syllabe avec une brusquerie digne de l’accentuation réglée par le grand pape du VIIe siècle : « Chiffons, ferrailles à vendre » (tout cela psalmodié avec lenteur ainsi que ces deux syllabes qui suivent, alors que la dernière finit plus vivement que « dicere »), peaux d’ la—pins ». « La Valence, la belle Valence, la fraîche orange », les modestes poireaux eux-mêmes : « Voilà d’beaux poireaux », les oignons : « Huit sous mon oignon »,

Des marchandes d’oignons trouvées, mais à Marseille…

 

déferlaient pour moi comme un écho des vagues où, libre, Albertine eût pu se perdre, et prenaient ainsi la douceur d’un Suave mari magno.

Voilà des carottes

À deux ronds la botte.

« Oh ! s’écria Albertine, des choux, des carottes, des oranges. Voilà rien que des choses que j’ai envie de manger. Faites-en acheter par Françoise. Elle fera les carottes à la crème. Et puis ce sera gentil de manger tout ça ensemble. Ce sera tous ces bruits que nous entendons, transformés en un bon repas. — À la raie tout en vie, tout en vie !

 

— Ah ! je vous en prie, demandez à Françoise de faire plutôt une raie au beurre noir. C’est si bon ! — Ma petite chérie, c’est convenu, ne restez pas ; sans cela c’est tout ce que poussent les marchandes de quatre-saisons

 

que vous demanderez. — C’est dit, je pars, mais je ne veux plus jamais pour nos dîners que des choses dont nous aurons entendu le cri. C’est trop amusant. Et dire qu’il faut attendre encore deux mois pour que nous entendions : « Haricots verts et tendres, haricots, v’là l’haricot vert. » Comme c’est bien dit : Tendres haricots ! vous savez que je les veux tout fins, tout fins, ruisselants de vinaigrette ; on ne dirait pas qu’on les mange, c’est frais comme une rosée. Hélas ! c’est comme pour les petits cœurs à la crème, c’est encore bien loin : « Bon fromage à la cré, à la cré, bon fromage. »

Photo Eugène Atget

 

Et le chasselas de Fontainebleau : « J’ai du beau chasselas. »

 

Et je pensais avec effroi à tout ce temps que j’aurais à rester avec elle jusqu’au temps du chasselas. « Écoutez, je dis que je ne veux plus que les choses que nous aurons entendu crier, mais je fais naturellement des exceptions. Aussi il n’y aurait rien d’impossible à ce que je passe chez Rebattet commander une glace pour nous deux. Vous me direz que ce n’est pas encore la saison, mais j’en ai une envie ! » Je fus agité par le projet de Rebattet, rendu plus certain et suspect pour moi à cause des mots : il n’y aurait rien d’impossible. » C’était le jour où les Verdurin recevaient, et depuis que Swann leur avait appris que c’était la meilleure maison, c’était chez Rebattet qu’ils commandaient glaces et petits fours. « Je ne fais aucune objection à une glace, mon Albertine chérie, mais laissez-moi vous la commander, je ne sais pas moi-même si ce sera chez Poiré-Blanche, chez Rebattet, au Ritz, enfin je verrai. — Vous sortez donc ? », me dit-elle d’un air méfiant. Elle prétendait toujours qu’elle serait enchantée que je sortisse davantage, mais si un mot de moi pouvait laisser supposer que je ne resterais pas à la maison, son air inquiet donnait à penser que la joie qu’elle aurait à me voir sortir sans cesse, n’était peut-être pas très sincère. « Je sortirai peut-être, peut-être pas, vous savez bien que je ne fais jamais de projets d’avance. En tous les cas, les glaces ne sont pas une chose qu’on crie, qu’on pousse dans les rues, pourquoi en voulez-vous ? » Et alors elle me répondit par ces paroles qui me montrèrent en effet combien d’intelligence et de goût latent s’étaient brusquement développés en elle depuis Balbec, par ces paroles du genre de celles qu’elle prétendait dues uniquement à mon influence, à la constante cohabitation avec moi, ces paroles que, pourtant, je n’aurais jamais dites, comme si quelque défense m’était faite par quelqu’un d’inconnu de jamais user dans la conversation de formes littéraires. Peut-être l’avenir ne devait-il pas être le même pour Albertine et pour moi. J’en eus presque le pressentiment en la voyant se hâter d’employer, en parlant, des images si écrites et qui me semblaient réservées pour un autre usage plus sacré et que j’ignorais encore. Elle me dit (et je fus, malgré tout, profondément attendri car je pensai : certes je ne parlerais pas comme elle, mais, tout de même, sans moi elle ne parlerait pas ainsi, elle a subi profondément mon influence, elle ne peut donc pas ne pas m’aimer, elle est mon œuvre) : « Ce que j’aime dans ces nourritures criées, c’est qu’une chose entendue comme une rhapsodie change de nature à table et s’adresse à mon palais.

 

La suite, demain

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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