Cris et petits métiers de Paris (2)

Cris et petits métiers de Paris (2)

 

*Certaines des nourritures criées dans la rue,

 

et que personnellement je détestais, étaient fort au goût d’Albertine, si bien que Françoise en envoyait acheter par son jeune valet, peut-être un peu humilié d’être confondu dans la foule plébéienne. Bien distincts dans ce quartier si tranquille (où les bruits n’étaient plus un motif de tristesse pour Françoise et en étaient devenus un de douceur pour moi) m’arrivaient, chacun avec sa modulation différente, des récitatifs déclamés par ces gens du peuple comme ils le seraient dans la musique, si populaire, de Boris, où une intonation initiale est à peine altérée par l’inflexion d’une note qui se penche sur une autre, musique de la foule, qui est plutôt un langage qu’une musique. C’était : « ah le bigorneau, deux sous le bigorneau », qui faisait se précipiter vers les cornets où on vendait ces affreux petits coquillages,

Oui, c’est à Marseille, désolé.

Photo Eugène Atget

Non, on ne pêche pas le bigorneau à Pais…

 

qui, s’il n’y avait pas eu Albertine, m’eussent répugné, non moins d’ailleurs que les escargots que j’entendais vendre à la même heure.

 

Ici c’était bien encore à la déclamation à peine lyrique de Moussorgsky que faisait penser le marchand, mais pas à elle seulement. Car après avoir presque « parlé » : « les escargots, ils sont frais, ils sont beaux », c’était avec la tristesse et le vague de Maeterlinck, musicalement transposés par Debussy, que le marchand d’escargots, dans un de ces douloureux finales par où l’auteur de Pelléas s’apparente à Rameau : « Si je dois être vaincue, est-ce à toi d’être mon vainqueur ? » ajoutait avec une chantante mélancolie : « On les vend six sous la douzaine… »

Il m’a toujours été difficile de comprendre pourquoi ces mots fort clairs étaient soupirés sur un ton si peu approprié, mystérieux, comme le secret qui fait que tout le monde a l’air triste dans le vieux palais où Mélisande n’a pas réussi à apporter la joie, et profond comme une pensée du vieillard Arkel qui cherche à proférer, dans des mots très simples, toute la sagesse et la destinée. Les notes mêmes sur lesquelles s’élève, avec une douceur grandissante, la voix du vieux roi d’Allemonde ou de Goland, pour dire : « On ne sait pas ce qu’il y a ici, cela peut paraître étrange, il n’y a peut-être pas d’événements inutiles », ou bien : « Il ne faut pas s’effrayer, c’était un pauvre petit être mystérieux, comme tout le monde », étaient celles qui servaient au marchand d’escargots pour reprendre, en une cantilène indéfinie : « On les vend six sous la douzaine… » Mais cette lamentation métaphysique n’avait pas le temps d’expirer au bord de l’infini, elle était interrompue par une vive trompette. Cette fois il ne s’agissait pas de mangeailles, les paroles du libretto étaient : « Tond les chiens, coupe les chats, les queues et les oreilles. »

 

 

Photo Eugène Atget

 

Certes, la fantaisie, l’esprit de chaque marchand ou marchande, introduisaient souvent des variantes dans les paroles de toutes ces musiques que j’entendais de mon lit. Pourtant un arrêt rituel mettant un silence au milieu d’un mot, surtout quand il était répété deux fois, évoquait constamment le souvenir des vieilles églises. Dans sa petite voiture conduite par une ânesse, qu’il arrêtait devant chaque maison pour entrer dans les cours, le marchand d’habits,

portant un fouet, psalmodiait : « Habits, marchand d’habits, ha… bits » avec la même pause entre les deux dernières syllabes d’habits que s’il eût entonné en plain-chant : « Per omnia saecula saeculo… rum » ou : « Requiescat in pa… ce », bien qu’il ne dût pas croire à l’éternité de ses habits et ne les offrît pas non plus comme linceuls pour le suprême repos dans la paix. Et de même, comme les motifs commençaient à s’entre-croiser dès cette heure matinale, une marchande de quatre-saisons,

 

poussant sa voiturette, usait pour sa litanie de la division grégorienne :

À la tendresse, à la verduresse

Artichauts tendres et beaux

Arti..— chauts

 

bien qu’elle fût vraisemblablement ignorante de l’antiphonaire et des sept tons qui symbolisent, quatre les sciences du quadrivium et trois celles du trivium.

Tirant d’un flûtiau, d’une cornemuse, des airs de son pays méridional dont la lumière s’accordait bien avec les beaux jours, un homme en blouse, tenant à la main un nerf de bœuf et coiffé d’un béret basque, s’arrêtait devant les maisons. C’était le chevrier avec deux chiens et, devant lui, son troupeau de chèvres.

 

Comme il venait de loin il passait assez tard dans notre quartier ; et les femmes accouraient avec un bol pour recueillir le lait qui devait donner la force à leurs petits. Mais aux airs pyrénéens de ce bienfaisant pasteur se mêlait déjà la cloche du repasseur, lequel criait : « Couteaux, ciseaux, rasoirs. »

Photo Eugène Atget

Affuteur de lames, Photo Eugène Atget

 

Avec lui ne pouvait lutter le repasseur de scies,

 

car, dépourvu d’instrument, il se contentait d’appeler : « Avez-vous des scies à repasser, v’là le repasseur », tandis que, plus gai, le rétameur,

 

après avoir énuméré les chaudrons, les casseroles, tout ce qu’il étamait, entonnait le refrain :

Tam, tam, tam,

C’est moi qui rétame,

Même le macadam,

C’est moi qui mets des fonds partout,

Qui bouche tous les trous,

Trou, trou, trou ;

 

et de petits Italiens, portant de grandes boîtes de fer peintes en rouge où les numéros — perdants et gagnants — étaient marqués, et jouant d’une crécelle, proposaient : « Amusez-vous, mesdames, v’là le plaisir. »

Marchand de loterie, Photo Eugène Atget

 

La suite, demain

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Cris et petits métiers de Paris (2)”

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  1. Pour vous octroyer une petite pause dans vos recherches, voici un clin d’œil musical, cher Patrice : http://www.ina.fr/video/I15016866

  2. C’est somptueux, et tellement proustien, d’ainsi associer le prosaïque à l’esthétique la plus poussée, la plus raffinée… Le boeuf en gelée sera ainsi associé à Michel-Ange, et les escargots vendus « six sous la douzaine » à Maeterlink, Debussy et Rameau (excusez du peu) !!!

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