L’autobiographie d’Oriane que je n’écrirai pas

L’autobiographie d’Oriane que je n’écrirai pas

 

Le titre était pourtant joli : Moi, Oriane, duchesse de Guermantes.

Je l’avais même commencé, très fier de ma première phrase…

Et puis, la flemme vint. J’ai renoncé à proposer la Recherche dans les mots d’Oriane— reprenant ceux de Proust —, à la première personne.

Le projet en a rejoint d’autres au fond d’un tiroir.

Mais je me dis que même inachevés, mes efforts méritent peut-être d’être partagés. Voici donc le début d’un livre qui ne verra jamais le jour.

 

Du côté de chez moi

 

« Vous voulez ma photo ! »…

Certes, l’apostrophe paraît abrupte mais, m’ennuyant à mourir pendant cette cérémonie qui n’en finit pas, je l’adresse in petto à un jeune effronté.

Me prend-il pour un personnage coloré d’une tapisserie ou d’un vitrail ? Il va être déçu. C’est déjà beaucoup qu’une revue illustrée ait publié un portrait de moi dans le costume que je portais dans un bal travesti chez la princesse de Léon. L’enfant l’a peut-être vu chez mon ami le docteur Percepied, lors de ses vacances à Combray.

Aujourd’hui, me voici simplement parmi les autres invités à la messe de mariage de la fille du médecin en l’église de Combray. Pauvre petit ! J’y arbore ma figure rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de mes joues. Ici, dans ma chapelle, je puis l’observer du coin de l’œil. Il est mignon, il est charmant, vivant alliage de hardiesse et de timidité. Sa famille ne m’est pas connue, sans doute de petits notables, commerçants ou médecins. Ils ont un banc à leur nom, sur le côté gauche de l’église Saint-Hilaire. Moi, j’y ai mes aïeux, les comtes de Brabant, sous mes pieds, sous les plates tombes, dorées et distendues comme des alvéoles de miel. C’est la chapelle de ma famille, dite de Gilbert le Mauvais, à nous réservée quand l’un de nous vient pour une cérémonie.

 

À quoi rêve-t-il ce petit ? Que de lui je sois capricieusement épris, que nous pêchions ensemble la truite toute la journée, que le soir venu nous nous promenions main dans la main devant les jardinets de mes vassaux, que je lui montre le long de leurs murs bas les fleurs aux quenouilles violettes et rouges en lui apprenant leurs noms ? Et pourquoi pas que je lui demande de me dire le sujet de ses futurs poèmes ?

 

Comme il semble fixer sur moi un regard d’entomologiste, mais qu’il ne compte pas sur l’insecte qu’il voit pour lire ses travaux de Fabre en herbe si d’aventure l’envie lui prend de les publier ! Que retient-il en moi ? La blondeur de mes cheveux ou mon nez proéminent, mes yeux bleus qu’on dit perçants ou l’attache de mon cou, un petit bouton au coin de mon nez ou ce tremblement du petit doigt ? Rien ne semble lui échapper, pas même ce défaut au-dessous de l’œil qu’il semble pourtant aimer.

 

Avec son air attentif et étonné, il m’amuse autant qu’il m’agace, comme s’il oscillait à ma vue entre deux réflexions : « C’est Mme de Guermantes » et « Ce n’est que cela, Mme de Guermantes », mais au final une troisième l’emporte : « Qu’elle est belle ! » N’étant guère modeste de naissance, j’ai bien vu après le défilé dans la sacristie qu’il appréciait ma fière noblesse. Il a beau avoir une trentaine d’années de moins que moi, je reconnais dans ses yeux la flamme de l’amour que cet enfant me porte. Oui, j’ai fait attention à lui, au milieu de tous ces gens de Combray dont je ne sais même pas les noms, inférieurs mais auxquels je dois de la bienveillance. Je ne les côtoie guère, vivant lorsque je suis sur ces terres — mes terres —, au château, première des citoyens de Combray, en quelque sorte propriétaire de la ville, mais sans que j’y habitasse.

 

Tant de cartes déposées chez moi, tant de présentations… Il est temps que je me présente moi-même.

L’état-civil républicain et le Gotha s’accordent sur Marie Oriane Zénaïde de Guermantes, aussi prénommée Marie-Sosthène. Mes proches — parents et amis —m’appellent Oriane — Aure vient du latin aurum, or et a donné Auriana, féminin du nom d’homme Aurianus.

Dix-huitième Oriane de Guermantes, je descends en droite ligne de Geneviève de Brabant. Mes ancêtres étaient déjà comtes de Combray au XIVe siècle, ayant choisi de s’allier aux seigneurs locaux d’alors après avoir inutilement essayé de les vaincre. Je suis Guermantes sans une mésalliance. Dans mes veines coule le sang le plus pur, le plus vieux de France, ainsi qu’aime à le seriner la comtesse douairière d’Argencourt, née Seineport.

Mon beau-frère, féru en généalogie, nous situe au plus haut, ayant relevé que les Guermantes comptent quatorze alliances avec la Maison de France, ce qui, selon lui, est surtout flatteur pour la Maison de France, car c’était à Aldonce de Guermantes et non à Louis le Gros, son frère consanguin mais puîné, qu’aurait dû revenir le trône de France en 1108.

La lignée fait que je suis la nièce de la Reine de Pologne, de la Reine d’Hongrie, de l’Électeur Palatin, du prince de Savoie-Carignan, du prince d’Hanovre, futur roi d’Angleterre ; nièce encore de la princesse de Sagan, de Mme Radziwill, de la sœur de Marie de Castille Montjeu, l’épouse de Timoléon de Lorraine. Une autre de mes tantes est Mme de Villeparisis. Née Madeleine de Bouillon.

Ma mère, une Bouillon, a épousé le fils du maréchal de Guermantes. Nous sommes quatre sœurs, dont l’une a épousé un La Rochefoucauld.

Je compte, parmi mes cousines, Zénaïde d’Heudicourt, la princesse Hedwige de Ligne, la princesse de Nièvre et la princesse d’Épinay.

 

Ces flots de sang bleu sont ils importants ? Courvoisier par ma grand-mère, ce n’est pas mon côté préféré. Lui répond « oui » et s’il est aussi bon que celui des Guermantes, ce n’en est pas moins la partie adverse de ma famille, tout son opposé. Pour ses membres, seuls leur importent la naissance et la noblesse. Leur idée de l’intelligence n’est pas la nôtre, ils s’en méfient systématiquement. Il est traditionnel de rapporter que, pour eux, être intelligent n’est pas loin de signifier « avoir probablement assassiné père et mère ». Ils considèrent que cette faculté n’est qu’une « pince monseigneur » maniée par de parfaits inconnus pour forcer l’huis de salons tels que le leur.

 

Mon côté Guermantes répond « non » : la noblesse ne compte pas, il est ridicule de se préoccuper du rang, la fortune ne fait pas le bonheur, seuls l’intelligence, le cœur, le talent ont de l’importance. Pour nous, être intelligent, c’est avoir la dent dure, être capable de dire des méchancetés, d’emporter le morceau, mais aussi tenir tête sur les arts et parler anglais.

 

Mes deux côtés ont un point commun, l’art de marquer les distances. Je suis, tout de même, la duchesse de Guermantes !

 

Je vois bien dans les yeux des autres que les miens fascinent. Que ne dit-on pas ? Selon les moments ou les admirateurs, ils sont bleus et perçants, ils bleuissent comme une pervenche impossible à cueillir, deviennent sous les compliments étincelants, enflammés d’un ensoleillement radieux de gaîté, se montrent ensoleillés d’un sourire bleu ou maussades et clairs, ou clairs et charmants, ou distraits et un peu mélancoliques, de violette, ils scintillent comme mes bijoux.

 

Ici s’interrompt mon « à la manière de… ». Sans regrets ? Si un peu, mais ainsi va la vie — si ça inspire quelqu’un…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “L’autobiographie d’Oriane que je n’écrirai pas”

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  1. Ah ! Si seulement Oriane de Guermantes vous avait connu ! Et si seulement elle était elle aussi tombée amoureuse de son jeune admirateur – ça aurait donné une belle histoire, disons « macronienne », pas vrai ?

  2. N’empêche que ce jour là, à l’Opera:
    « Je contemplais cette apothéose momentanée avec un trouble que mélangeait de paix le sentiment d’être ignoré des Immortels ; la duchesse m’avait bien vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s’en souvenir, et je ne souffrais pas qu’elle se trouvât, par la place qu’elle occupait dans la baignoire, regarder les madrépores anonymes et collectifs du public de l’orchestre, car je sentais heureusement mon être dissous au milieu d’eux, quand, au moment où en vertu des lois de la réfraction vint sans doute se peindre dans le courant impassible des deux yeux bleus la forme confuse du protozoaire dépourvu d’existence individuelle que j’étais, je vis une clarté les illuminer : la duchesse, de déesse devenue femme et me semblant tout d’un coup mille fois plus belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu’elle tenait appuyée sur le rebord de la loge, l’agita en signe d’amitié, mes regards se sentirent croisés par l’incandescence involontaire et les feux des yeux de la princesse, laquelle les avait fait entrer à son insu en conflagration rien qu’en les bougeant pour chercher à voir à qui sa cousine venait de dire bonjour, et celle-ci, qui m’avait reconnu, fit pleuvoir sur moi l’averse étincelante et céleste de son sourire. »
    Le côté de Guermantes, p 58 de l’édition 1954
    (se serait-il seulement raconté une histoire? non, non. Les duchesses, fussent-elles de Guermantes, peuvent avoir parfois des réflexes non contrôlés).

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