Laurence Grenier, forte en métaphores !

Laurence Grenier, forte en métaphores !

 

Militante du proustisme, Mme Grenier est inlassable….

Elle vient de publier son 4e ouvrage de sa collection PROUSTPOURTOUS visant à « faire lire ou relire » À la recherche du temps perdu au plus grand nombre », des « amateurs confirmés » aux « nouveaux adeptes » sans omettre les « rebelles à la longueur du roman ».

 

J’ai connu Laurence pharmacienne qui déclame Proust sous un arbre du parc de Sceaux puis organisatrice de dîners proustiens dans le Ve arrondissement de Paris — de plus en plus courus. Prosélyte, rien ne l’arrête pour diffuser l’œuvre du cher Marcel.

 

Son dernier ouvrage porte sur un mot présent douze fois dans la Recherche, métaphore. Pas plus d’une douzaine ? Non pour le mot, mais Laurence Grenier en a compté près de huit cents. Elle en a relevé, noté et classé cent, d’Architecture & intérieurs » à Transports en passant par Climat, Mythologie & religion ou Règnes animal et végétal — au total, dix-neuf chapitres.

 

100 métaphores de Marcel Proust (et plus) — en réalité cinq fois plus, des Éditions de la spirale (10 €) suit Les sept leçons de Marcel Proust (2013), Les douze dîners de Marcel Proust, (2014), au même prix, et son célèbre Proust en 500 pages au lieu de 3 000 !, (2016, 20 €) — qui a fait grincer des dents sensibles et trembler des dentiers puristes.

 

Mon désaccord avec cette amie qui m’est chère porte sur la relation à l’œuvre. Si elle m’est indispensable, je ne pense pas, moi, que c’est un devoir que de la lire, Laurence si. Ah, quand une amoureuse se fait missionnaire !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Le 18 novembre, jour anniversaire de la mort de Proust, des libraires à Paris (L’écume des pages, Delamain, Gibert, la Procure, Fontaine, La borde, le Divan….) et en province (Brest, Toulouse, Caen, Cabourg, Trouville, Strasbourg, Versailles, Neuilly…) participeront à la « Journée de la Madeleine » offrant des madeleines, marque-page, cartes postales et autres petits cadeaux rassemblés autour des 100 métaphores de Marcel Proust.

 

 

 

Les extraits

*Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé. Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée, dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement, les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête, étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la campagne. I

 

*[Bergotte] Chaque fois qu’il parlait de quelque chose dont la beauté m’était restée jusque-là cachée, des forêts de pins, de la grêle, de Notre-Dame de Paris, d’Athalie ou de Phèdre, il faisait dans une image exploser cette beauté jusqu’à moi. Aussi sentant combien il y avait de parties de l’univers que ma perception infirme ne distinguerait pas s’il ne les rapprochait de moi, j’aurais voulu posséder une opinion de lui, une métaphore de lui, sur toutes choses, surtout sur celles que j’aurais l’occasion de voir moi-même, et entre celles-là, particulièrement sur d’anciens monuments français et certains paysages maritimes, parce que l’insistance avec laquelle il les citait dans ses livres prouvait qu’il les tenait pour riches de signification et de beauté. I

 

*De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya », devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien, — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. I

 

*— Ah ! dit-il à la cantonade, pour être entendu à la fois de Mme de Saint-Euverte à qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il parlait, voici la charmante princesse ! Voyez, elle est venue tout exprès de Guermantes pour entendre le Saint-François d’Assise de Liszt et elle n’a eu le temps, comme une jolie mésange, que d’aller piquer pour les mettre sur sa tête quelques petits fruits de prunier des oiseaux et d’aubépine; il y a même encore de petites gouttes de rosée, un peu de la gelée blanche qui doit faire gémir la duchesse. C’est très joli, ma chère princesse.

— Comment la princesse est venue exprès de Guermantes ? Mais c’est trop ! Je ne savais pas, je suis confuse, s’écrie naïvement Mme de Saint-Euverte qui était peu habituée au tour d’esprit de Swann. Et examinant la coiffure de la princesse : Mais c’est vrai, cela imite… comment dirais-je, pas les châtaignes, non, oh ! c’est une idée ravissante, mais comment la princesse pouvait-elle connaître mon programme. Les musiciens ne me l’ont même pas communiqué à moi.

Swann, habitué quand il était auprès d’une femme avec qui il avait gardé des habitudes galantes de langage, de dire des choses délicates que beaucoup de gens du monde ne comprenaient pas, ne daigna pas expliquer à Mme de Saint-Euverte qu’il n’avait parlé que par métaphore. Quant à la princesse, elle se mit à rire aux éclats, parce que l’esprit de Swann était extrêmement apprécié dans sa coterie et aussi parce qu’elle ne pouvait entendre un compliment s’adressant à elle sans lui trouver les grâces les plus fines et une irrésistible drôlerie. I

 

*D’ailleurs, toute nouveauté ayant pour condition l’élimination préalable du poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originales, paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures auxquelles nous ne sommes pas accoutumées, le causeur nous paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l’impression d’un manque de vérité. (Au fond les anciennes formes de langage avaient été elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand l’auditeur ne connaissait pas encore l’univers qu’elles peignaient. Mais depuis longtemps on se figure que c’était l’univers réel, on se repose sur lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple aujourd’hui, disait de Cottard que c’était un ludion qui cherchait son équilibre, et de Brichot que « plus encore qu’à Mme Swann le soin de sa coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l’ordonnance de la chevelure lui donnât l’air à la fois d’un lion et d’un philosophe », on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du masque que j’avais sous les yeux c’était bien à l’écrivain que j’admirais qu’il fallait les rapporter, elles n’auraient pas su s’insérer dans ses livres à la façon d’un puzzle qui s’encadre entre d’autres, elles étaient dans un autre plan et nécessitaient une transposition moyennant laquelle un jour que je me répétais des phrases que j’avais entendu dire à Bergotte, j’y retrouvai toute l’armature de son style écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans ce discours parlé qui m’avait paru si différent. II

 

*Naturellement, ce qu’il avait dans son atelier, ce n’était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j’y pouvais discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore et que, si Dieu le père avait créé les choses en les nommant, c’est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre qu’Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent toujours à une notion de l’intelligence, étrangère à nos impressions véritables et qui nous force à éliminer d’elles tout ce qui ne se rapporte pas à cette notion.

Parfois à ma fenêtre, dans l’hôtel de Balbec, le matin quand Françoise défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand j’attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m’était arrivé, grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon impression avait abolie. C’est ainsi qu’il m’arrivait à Paris, dans ma chambre, d’entendre une dispute, presque une émeute, jusqu’à ce que j’eusse rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont le roulement approchait, ce bruit dont j’éliminais alors ces vociférations aiguës et discordantes que mon oreille avait réellement entendues, mais que mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement, c’était de ceux-là qu’était faite l’œuvre d’Elstir. Une de ses métaphores les plus fréquentes dans les marines qu’il avait près de lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la mer, supprimait entre elles toute démarcation. C’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois non clairement aperçue par eux, de l’enthousiasme qu’excitait chez certains amateurs la peinture d’Elstir.

C’est par exemple à une métaphore de ce genre — dans un tableau, représentant le port de Carquethuit, tableau qu’il avait terminé depuis peu de jours et que je regardai longuement — qu’Elstir avait préparé l’esprit du spectateur en n’employant pour la petite ville que des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. II

 

*Dans certains Mémoires écrits par une femme et considérés comme un chef-d’œuvre, telle phrase qu’on cite comme un modèle de grâce légère m’a toujours fait supposer que pour arriver à une telle légèreté l’auteur avait dû posséder autrefois une science un peu lourde, une culture rébarbative, et que, jeune fille, elle semblait probablement à ses amies un insupportable bas-bleu. Et entre certaines qualités littéraires et l’insuccès mondain, la connexité est si nécessaire, qu’en lisant aujourd’hui les Mémoires de Mme de Villeparisis, telle épithète juste, telles métaphores qui se suivent, suffiront au lecteur pour qu’à leur aide il reconstitue le salut profond, mais glacial, que devait adresser à la vieille marquise, dans l’escalier d’une ambassade, telle snob comme Mme Leroi, qui lui cornait peut-être un carton en allant chez les Guermantes mais ne mettait jamais les pieds dans son salon de peur de s’y déclasser parmi toutes ces femmes de médecins ou de notaires. Un bas-bleu, Mme de Villeparisis en avait peut-être été un dans sa prime jeunesse, et, ivre alors de son savoir, n’avait peut-être pas su retenir contre des gens du monde moins intelligents et moins instruits qu’elle, des traits acérés que le blessé n’oublie pas. III

 

*« Pour revenir aux jeunes gens qui ne sont pas du peuple, reprit le baron, en ce moment j’ai la tête tournée par un étrange petit bonhomme, un intelligent petit bourgeois, qui montre à mon égard une incivilité prodigieuse. Il n’a aucunement la notion du prodigieux personnage que je suis et du microscopique vibrion qu’il figure. Après tout qu’importe, ce petit âne peut braire autant qu’il lui plaît devant ma robe auguste d’évêque. — Évêque ! s’écria Jupien qui n’avait rien compris des dernières phrases que venait de prononcer M. de Charlus, mais que le mot d’évêque stupéfia. Mais cela ne va guère avec la religion, dit-il. — J’ai trois papes dans ma famille, répondit M. de Charlus, et le droit de draper en rouge à cause d’un titre cardinalice, la nièce du cardinal mon grand-oncle ayant apporté à mon grand-père le titre de duc qui fut substitué. Je vois que les métaphores vous laissent sourd et l’histoire de France indifférent. Du reste, ajouta-t-il, peut-être moins en manière de conclusion que d’avertissement, cet attrait qu’exercent sur moi les jeunes personnes qui me fuient, par crainte, bien entendu, car seul le respect leur ferme la bouche pour me crier qu’elles m’aiment, requiert-il d’elles un rang social éminent. IV

 

*Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il m’adressa des compliments, d’ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un peu poncive de ce style où il y avait «de l’emphase, des métaphores comme dans la prose démodée de Chateaubriand»; par contre il me félicita sans réserve de « m’occuper » : « J’aime qu’on fasse quelque chose de ses dix doigts. Je n’aime pas les inutiles qui sont toujours des importants ou des agités. Sotte engeance ! » VI

 

*Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément – rapport que supprime une simple vision cinématographique, laquelle s’éloigne par là d’autant plus du vrai qu’elle prétend se borner à lui – rapport unique que l’écrivain doit retrouver pour en enchaîner à jamais dans sa phrase les deux termes différents. On peut faire se succéder indéfiniment dans une description les objets qui figuraient dans le lieu décrit, la vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui qu’est le rapport unique, de la loi causale, dans le monde de la science et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau style, ou même, ainsi que la vie, quand en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence en les réunissant l’une et l’autre pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore, et les enchaînera par le lien indescriptible d’une alliance de mots. La nature elle-même, à ce point de vue sur la voie de l’art, n’était elle pas commencement d’art, elle qui souvent ne m’avait permis de connaître la beauté d’une chose que longtemps après dans une autre, midi à Combray que dans le bruit de ses cloches, les matinées de Doncières que dans les hoquets de notre calorifère à eau ? Le rapport peut être peu intéressant, les objets médiocres, le style mauvais, mais tant qu’il n’y a pas eu cela il n’y a rien. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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