Marcel à la canne

Marcel à la canne

 

Une canne est un bâton servant d’appui pour marcher… Comme beaucoup de messieurs à son époque, Marcel Proust, lui, l’utilise comme accessoire décoratif et mondain. Une canne, ça fait chic, comme une fleur à la boutonnière ou un huit-reflets.

Il n’existe, semble-t-il, qu’une photo le montrant tenant une canne que lui a offert son ami le marquis Louis d’Albuféra.

 

C’est elle que l’on voit dans la chambre reconstituée du musée Carnavalet à Paris.

 

Sa forme recourbée permet de supposer que Marcel en possédait (au moins) une autre, celle offerte, l’été 1892, par Horace de Landau. Le vieux baron veut le remercier de son entremise dans l’achat à Arthur Baignères de la villa des Frémonts qu’il va offrir à sa nièce, Mme Hugo Finaly. Le présent est cité par tous les biographes de l’écrivain. Ainsi, George D. Painter décrit « une superbe canne de promenade, qui tenait le milieu entre un sceptre et un sucre d’orge ».

 

Une canne en cadeau, c’est alors traditionnel et les seize occurrences du mot dans À la recherche du temps perdu illustrent l’aspect distractif de l’objet.

La grand’mère du Héros en offre — certes elle la veut utile mais surtout ancienne.

Le Héros et son père en ont une en promenade.

Le premier en avait même une petite, enfant.

Le prince de Guermantes use de sa canne pour écarter les paysans.

La princesse de Silistrie tient une canne alors que, ni blessée ni infirme, elle est fort alerte.

Seules deux autres dames — Mme de Plassac et Mme de Tresmes — s’appuient sur une canne, comparé à un bâton d’alpinisme, pour des raisons médicales, même si le Héros s’interroge sur ces cannes si fréquentes dans le Faubourg.

Pour aller voir Elstir, le jeune homme met un joli gilet et prend sa plus belle canne.

Devant la princesse de Guermantes prévenante à son égard, il s’attend à ce qu’elle lui offre une canne à bec d’ivoire, ou une montre-bracelet.

Quand il n’est pas dans son ascenseur, le lift du Grand-Hôtel apparaît en chapeau de paille et avec une canne.

Finalement, seul le suisse de Mme de Saint-Euverte a un usage professionnel de sa canne : il frappe le sol à chaque arrivée d’invités.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Le Héros sur sa grand’mère :] Même quand elle avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait « anciens », comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. I

*C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans les faire jamais dévier. I

*Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que je les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon plaid sur mes épaules, je sortais : mon corps obligé depuis longtemps de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville, les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient et qui n’ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un lent et difficile éclaircissement, le plaisir d’une dérivation plus aisée vers une issue immédiate. I

*[Chez Mme de Saint-Euverte] un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. I

[À l’église de Balbec] Comme un jeune homme un jour d’examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on l’a interrogé, la balle qu’il a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et de courage qu’il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions que j’en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle, s’étonnait de voir la statue qu’il avait mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne, enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand’rue, ne pouvant fuir les regards du café et du bureau d’omnibus, recevant sur son visage la moitié du rayon de soleil couchant — et bientôt, dans quelques heures de la clarté du réverbère — dont le bureau du Comptoir d’Escompte recevait l’autre moitié, gagnée en même temps que cette Succursale d’un Établissement de crédit, par le relent des cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point que, si j’avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c’est elle, la Vierge illustre que jusque-là j’avais douée d’une existence générale et d’une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l’unique (ce qui, hélas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s’en défaire, montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler, la trace de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c’était elle enfin l’œuvre d’art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides. II

*Il fallait rejoindre Elstir. Je m’aperçus dans une glace. En plus du désastre de ne pas avoir été présenté, je remarquai que ma cravate était tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs, ce qui m’allait mal; mais c’était une chance tout de même qu’elles m’eussent, même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas m’oublier ; c’en était une autre que j’eusse ce jour-là, sur le conseil de ma grand’mère, mis mon joli gilet qu’il s’en était fallu de si peu que j’eusse remplacé par un affreux, et pris ma plus belle canne ; II

*[Au Bois de Boulogne] Nous fîmes quelques pas à pied, sous la grotte verdâtre, quasi sous-marine, d’une épaisse futaie sur le dôme de laquelle nous entendions déferler le vent et éclabousser la pluie. J’écrasais par terre des feuilles mortes, qui s’enfonçaient dans le sol comme des coquillages, et je poussais de ma canne des châtaignes piquantes comme des oursins. III

*[La duchesse de Guermantes sur son cousin Gilbert :] … ce pauvre homme, qui est une chère créature innocente, mais enfin qui a des idées de l’autre monde. Je me sens plus rapprochée, plus consanguine de mon cocher, de mes chevaux, que de cet homme qui se réfère tout le temps à ce qu’on aurait pensé sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. Songez que, quand il se promène dans la campagne, il écarte les paysans d’un air bonasse, avec sa canne, en disant : « Allez, manants ! » Je suis au fond aussi étonnée quand il me parle que si je m’entendais adresser la parole par les « gisants » des anciens tombeaux gothiques. Cette pierre vivante a beau être mon cousin, elle me fait peur et je n’ai qu’une idée, c’est de la laisser dans son Moyen Âge. À part ça, je reconnais qu’il n’a jamais assassiné personne. III

*[Chez les Guermantes] Je ne pus pas tout de suite dire au duc pourquoi j’étais venu. En effet, quelques parentes ou amies, comme Mme de Silistrie et la duchesse de Montrose, vinrent pour faire une visite à la duchesse, qui recevait souvent avant le dîner, et ne la trouvant pas, restèrent un moment avec le duc. La première de ces dames (la princesse de Silistrie), habillée avec simplicité, sèche, mais l’air aimable, tenait à la main une canne. Je craignis d’abord qu’elle ne fût blessée ou infirme. Elle était au contraire fort alerte. […]

Deux autres dames porteuses de canne, Mme de Plassac et Mme de Tresmes, toutes deux filles du comte de Bréquigny, vinrent ensuite faire visite à Basin et déclarèrent que l’état du cousin Mama ne laissait plus d’espoir. Après avoir haussé les épaules, et pour changer de conversation, le duc leur demanda si elles allaient le soir chez Marie-Gilbert. Elles répondirent que non, à cause de l’état d’Amanien qui était à toute extrémité, et même elles s’étaient décommandées du dîner où allait le duc, et duquel elles lui énumérèrent les convives, le frère du roi Théodose, l’infante Marie-Conception, etc. Comme le marquis d’Osmond était leur parent à un degré moins proche qu’il n’était de Basin, leur « défection » parut au duc une espèce de blâme indirect de sa conduite. Aussi, bien que descendues des hauteurs de l’hôtel de Bréquigny pour voir la duchesse (ou plutôt pour lui annoncer le caractère alarmant, et incompatible pour les parents avec les réunions mondaines, de la maladie de leur cousin), ne restèrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bâton d’alpiniste, Walpurge et Dorothée (tels étaient les prénoms des deux sœurs) reprirent la route escarpée de leur faîte. Je n’ai jamais pensé à demander aux Guermantes à quoi correspondaient ces cannes, si fréquentes dans un certain faubourg Saint-Germain. Peut-être, considérant toute la paroisse comme leur domaine et n’aimant pas prendre de fiacres, faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne fracture, due à l’usage immodéré de la chasse et aux chutes de cheval qu’il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de l’humidité de la rive gauche et des vieux châteaux, leur rendaient la canne nécessaire. Peut-être n’étaient-elles pas parties, dans le quartier, en expédition si lointaine. Et, seulement descendues dans leur jardin (peu éloigné de celui de la duchesse) pour faire la cueillette des fruits nécessaires aux compotes, venaient-elles, avant de rentrer chez elles, dire bonsoir à Mme de Guermantes chez laquelle elles n’allaient pourtant pas jusqu’à apporter un sécateur ou un arrosoir. III

*[La princesse de Guermantes] Elle s’excusa de ce que la duchesse ne fût pas encore arrivée, comme si je devais m’ennuyer sans elle. Pour me dire ce bonjour, elle exécuta autour de moi, en me tenant la main, un tournoiement plein de grâce, dans le tourbillon duquel je me sentais emporté. Je m’attendais presque à ce qu’elle me remît alors, telle une conductrice de cotillon, une canne à bec d’ivoire, ou une montre-bracelet. Elle ne me donna à vrai dire rien de tout cela, et comme si au lieu de danser le boston elle avait plutôt écouté un sacro-saint quatuor de Beethoven dont elle eût craint de troubler les sublimes accents, elle arrêta là la conversation, ou plutôt ne la commença pas et, radieuse encore de m’avoir vu entrer, me fit part seulement de l’endroit où se trouvait le prince. IV

*— Allons, mon petit, dépêchons-nous, dit M. de Guermantes à sa femme. Il est minuit moins le quart et le temps de nous costumer…» Il se heurta devant sa porte, sévèrement gardée par elles, aux deux dames à canne qui n’avaient pas craint de descendre nuitamment de leur cime afin d’empêcher un scandale. « Basin, nous avons tenu à vous prévenir, de peur que vous ne soyez vu à cette redoute : le pauvre Amanien vient de mourir, il y a une heure. » IV

*Bien vite, le lift, ayant retiré ce que j’eusse appelé sa livrée et ce qu’il nommait sa tunique, apparaissait en chapeau de paille, avec une canne, soignant sa démarche et le corps redressé, car sa mère lui avait recommandé de ne jamais prendre le genre « ouvrier » ou « chasseur ». De même que, grâce aux livres, la science l’est à un ouvrier qui n’est plus ouvrier quand il a fini son travail, de même, grâce au canotier et à la paire de gants, l’élégance devenait accessible au lift qui, ayant cessé, pour la soirée, de faire monter les clients, se croyait, comme un jeune chirurgien qui a retiré sa blouse, ou le maréchal des logis Saint-Loup sans uniforme, devenu un parfait homme du monde. Il n’était pas d’ailleurs sans ambition, ni talent non plus pour manipuler sa cage et ne pas vous arrêter entre deux étages. Mais son langage était défectueux. IV

« Céleste ! » criait impérieusement Marie qui, ignorant le nom de Molière, craignait que ce ne fût une injure nouvelle. Céleste se remettait à sourire : «Tu n’as donc pas vu dans son tiroir sa photographie quand il était enfant ? Il avait voulu nous faire croire qu’on l’habillait toujours très simplement. Et là, avec sa petite canne, il n’est que fourrures et dentelles, comme jamais prince n’a eues. Mais ce n’est rien à côté de son immense majesté et de sa bonté encore plus profonde. — Alors, grondait le torrent Marie, voilà que tu fouilles dans ses tiroirs maintenant.» IV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marcelita Swann May be that the one that he has outside le Jeu de Paume is the walking stick that Marcel received from the Marquis d’Albufera. Here is my pic from the Carnavalet.

 

Marcelita Swann Silvia López What year? From Carter’s biography:
1891
« When Proust’s hotel closed at the end of September, the Baignèreses invited him to be their guest at Les Frémonts, granting his wish to be unfashionable and remain on the coast well beyond the season. On October 1, before dinner, another guest at the villa, the painter Jacques-Émile Blanche, drew Marcel’s portrait in pencil,… » WCC

1892
« As the final days of summer 1892 approached, Marcel studied for his exams and made preparations for vacationing in Trouville as a guest of the Finalys,…
[…]
« At the end of September there was great excitement at the villa when Baron Horace de Landau purchased Les Frémonts from the Baignèreses, for the sum of 152,000 francs, as a gift for his niece Mme Hugo Finaly. For Marcel’s part in bringing the two parties together, M. de Landau presented him with a sumptuous cane, which Gregh said looked like a cross between a sugar stick and a royal scepter. » WCC

From BnF :
« He frequented this worldly holiday resort from 1891 to 1894, first with the « little band » of high school comrades (composed of Louis de la Salle, Robert de Billy, Fernand Gregh, Jacques Bizet, Horace Finaly and his sister) , Then with his mother during two successive summers (1893 and 1894) at the Hotel of Roches Noires. »
Translated : http://expositions.bnf.fr/proust/grand/trouvil3.htm

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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