Racisme et antisémitisme

Racisme et antisémitisme

 

Ne cherchez pas : ni « racisme » ni « raciste » n’apparaissent dans À la recherche du temps perdu.

Il est vrai qu’à l’époque on parlait plutôt de « préjugé de races ». J’en ai trouvé de rares traces :

*Saint-Loup m’avait parlé d’un autre de ses camarades qui était là aussi, avec qui il s’entendait particulièrement bien, car ils étaient dans ce milieu les deux seuls partisans de la révision du procès Dreyfus.

— Oh ! lui, ce n’est pas comme Saint-Loup, c’est un énergumène, me dit mon nouvel ami ; il n’est même pas de bonne foi. Au début, il disait : « Il n’y a qu’à attendre, il y a là un homme que je connais bien, plein de finesse, de bonté, le général de Boisdeffre ; on pourra, sans hésiter, accepter son avis. » Mais quand il a su que Boisdeffre proclamait la culpabilité de Dreyfus, Boisdeffre ne valait plus rien ; le cléricalisme, les préjugés de l’état-major l’empêchaient de juger sincèrement, quoique personne ne soit, ou du moins ne fût aussi clérical, avant son Dreyfus, que notre ami. III

*[Le duc de Guermantes :]— Qu’est-ce qu’il vous prend de nous parler de Gilbert et de Jérusalem ? dit-il enfin. Il ne s’agit pas de cela. Mais, ajouta-t-il d’un ton radouci, vous m’avouerez que si un des nôtres était refusé au Jockey, et surtout Robert dont le père y a été pendant dix ans président, ce serait un comble. Que voulez-vous, ma chère, ça les a fait tiquer, ces gens, ils ont ouvert de gros yeux. Je ne peux pas leur donner tort ; personnellement vous savez que je n’ai aucun préjugé de races, je trouve que ce n’est pas de notre époque et j’ai la prétention de marcher avec mon temps, mais enfin, que diable! quand on s’appelle le marquis de Saint-Loup, on n’est pas dreyfusard, que voulez-vous que je vous dise ! III

*[Le père de Bloch] n’avait même pas été blessé qu’elle eût dit étourdiment devant lui : « M. Drumont a la prétention de mettre les révisionnistes dans le même sac que les protestants et les juifs. C’est charmant cette promiscuité ! » « Bernard, avait-il dit avec orgueil, en rentrant, à M. Nissim Bernard, tu sais, elle a le préjugé ! » Mais M. Nissim Bernard n’avait rien répondu et avait levé au ciel un regard d’ange. III

 

Quant à l’antisémitisme, il apparaît bien dans une œuvre qui reproduit autant les marques d’hostilité aux juif qu’aux homosexuels sous la plume d’un Marcel Proust juif par sa mère et homosexuel par penchant.

Il y aurait (et il y a sans doute) des ouvrages savants en nombre à publier sur le judaïsme chez Proust.

 

Hic et nunc, contentons-nous (outre « youpin » présent quatre fois) de lister les vingt-trois occurrences d’« antisémitisme »

*Les gens du monde sont fort myopes ; au moment où ils cessent toutes relations avec des dames israélites qu’ils connaissaient, pendant qu’ils se demandent comment remplacer ce vide, ils aperçoivent, poussée là comme à la faveur d’une nuit d’orage, une dame nouvelle, israélite aussi ; mais grâce à sa nouveauté, elle n’est pas associée dans leur esprit comme les précédentes, avec ce qu’ils croient devoir détester. Elle ne demande pas qu’on respecte son Dieu. On l’adopte. Il ne s’agissait pas d’antisémitisme à l’époque où je commençai d’aller chez Odette. II

*Un jour que nous étions assis sur le sable, Saint-Loup et moi, nous entendîmes d’une tente de toile contre laquelle nous étions, sortir des imprécations contre le fourmillement d’israélites qui infestait Balbec. « On ne peut faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne suis pas par principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il y a pléthore. On n’entend que : « Dis donc Apraham, « chai fu Chakop. » On se croirait rue d’Aboukir. » L’homme qui tonnait ainsi contre Israël sortit enfin de la tente, nous levâmes les yeux sur cet antisémite. C’était mon camarade Bloch. II

*Bloch me présenta ses sœurs, auxquelles il fermait le bec avec la dernière brusquerie et qui riaient aux éclats des moindres boutades de leur frère, leur admiration et leur idole. De sorte qu’il est probable que ce milieu devait renfermer comme tout autre, peut-être plus que tout autre, beaucoup d’agréments, de qualités et de vertus. Mais pour les éprouver, il eût fallu y pénétrer. Or, il ne plaisait pas il le sentait, il voyait là la preuve d’un antisémitisme contre lequel il faisait front en une phalange compacte et close où personne d’ailleurs ne songeait à se frayer un chemin. II

*(Une heure plus tard, Bloch allait se figurer que c’était par malveillance antisémitique que M. de Charlus s’informait s’il portait un prénom juif, alors que c’était simplement par curiosité esthétique et amour de la couleur locale.) III

*[Bloch] Furieux, il se sentait des idées noires, ne voulait plus retourner dans le monde. C’était le moment où un peu de distraction est nécessaire. Heureusement, dans une seconde, Mme de Villeparisis allait le retenir. Soit parce qu’elle connaissait les opinions de ses amis et le flot d’antisémitisme qui commençait à monter, soit par distraction, elle ne l’avait pas présenté aux personnes qui se trouvaient là. III

* Mme Swann, voyant les proportions que prenait l’affaire Dreyfus et craignant que les origines de son mari ne se tournassent contre elle, l’avait supplié de ne plus jamais parler de l’innocence du condamné. Quand il n’était pas là, elle allait plus loin et faisait profession du nationalisme le plus ardent ; elle ne faisait que suivre en cela d’ailleurs Mme Verdurin chez qui un antisémitisme bourgeois et latent s’était réveillé et avait atteint une véritable exaspération. Mme Swann avait gagné à cette attitude d’entrer dans quelques-unes des ligues de femmes du monde antisémite qui commençaient à se former et avait noué des relations avec plusieurs personnes de l’aristocratie. III

* On vint annoncer que le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu’il était là.

— Allez le chercher, Monsieur, dit Mme de Villeparisis à l’ancien ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela :

— Attendez, Monsieur; faudra-t-il que je lui montre la miniature de l’Impératrice Charlotte ?

— Ah ! je crois qu’il sera ravi, dit l’Ambassadeur d’un ton pénétré et comme s’il enviait ce fortuné ministre de la faveur qui l’attendait.

— Ah ! je sais qu’il est très bien pensant, dit Mme de Marsantes, et c’est si rare parmi les étrangers. Mais je suis renseignée. C’est l‘antisémitisme en personne. III

*D’ailleurs, M. Bloch ne faisait nulle attention à nous. Il était en train d’adresser à Mme Sazerat de grands saluts fort bien accueillis d’elle. J’en étais surpris, car jadis, à Combray, elle avait été indignée que mes parents eussent reçu le jeune Bloch, tant elle était antisémite. Mais le dreyfusisme, comme une chasse d’air, avait fait il y a quelques jours voler jusqu’à elle M. Bloch. Le père de mon ami avait trouvé Mme Sazerat charmante et était particulièrement flatté de l’antisémitisme de cette dame qu’il trouvait une preuve de la sincérité de sa foi et de la vérité de ses opinions dreyfusardes, et qui donnait aussi du prix à la visite qu’elle l’avait autorisée à lui faire. Il n’avait même pas été blessé qu’elle eût dit étourdiment devant lui : « M. Drumont a la prétention de mettre les révisionnistes dans le même sac que les protestants et les juifs. C’est charmant cette promiscuité ! » III

*Je causai un instant avec Swann de l’affaire Dreyfus et je lui demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent antidreyfusards. « D’abord parce qu’au fond tous ces gens-là sont antisémites », répondit Swann qui savait bien pourtant par expérience que certains ne l’étaient pas, mais qui, comme tous les gens qui ont une opinion ardente, aimait mieux, pour expliquer que certaines personnes ne la partageassent pas, leur supposer une raison préconçue, un préjugé contre lequel il n’y avait rien à faire, plutôt que des raisons qui se laisseraient discuter. D’ailleurs, arrivé au terme prématuré de sa vie, comme une bête fatiguée qu’on harcèle, il exécrait ces persécutions et rentrait au bercail religieux de ses pères.

— Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m’avait dit qu’il était antisémite.

— Oh ! celui-là, je n’en parle même pas. C’est au point que, quand il était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il a préféré rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste de la région, qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler une aile de son château, où le feu avait pris, parce qu’il aurait fallu demander des pompes au château voisin qui est aux Rothschild.

— Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui ?

— Oui, me répondit-il, quoique je me trouve bien fatigué : Mais il m’a envoyé un pneumatique pour me prévenir qu’il avait quelque chose à me dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou pour le recevoir ; cela m’agitera, j’aime mieux être débarrassé tout de suite de cela.

— Mais le duc de Guermantes n’est pas antisémite.

— Vous voyez bien que si, puisqu’il est antidreyfusard, me répondit Swann, sans s’apercevoir qu’il faisait une pétition de principe. Cela n’empêche pas que je suis peiné d’avoir déçu cet homme — que dis-je ! ce duc — en n’admirant pas son prétendu Mignard, je ne sais quoi. III

* Ce n’est pas que la duchesse de Guermantes eût un salon plus aristocratique que sa cousine. Chez la première fréquentaient des gens que la seconde n’eût jamais voulu inviter, surtout à cause de son mari. Jamais elle n’eût reçu Mme Alphonse de Rothschild, qui, intime amie de Mme de la Trémoïlle et de Mme de Sagan, comme Oriane elle-même, fréquentait beaucoup chez cette dernière. Il en était encore de même du baron Hirsch, que le prince de Galles avait amené chez elle, mais non chez la princesse à qui il aurait déplu, et aussi de quelques grandes notoriétés bonapartistes ou même républicaines, qui intéressaient la duchesse mais que le prince, royaliste convaincu, n’eût pas voulu recevoir par principe. Son antisémitisme, étant aussi de principe, ne fléchissait devant aucune élégance, si accréditée fût-elle, et s’il recevait Swann dont il était l’ami de tout temps, étant d’ailleurs le seul des Guermantes qui l’appelât Swann et non Charles, c’est que, sachant que la grand’mère de Swann, protestante mariée à un juif, avait été la maîtresse du duc de Berri, il essayait, de temps en temps, de croire à la légende qui faisait du père de Swann un fils naturel du prince. Dans cette hypothèse, laquelle était d’ailleurs fausse, Swann, fils d’un catholique, fils lui-même d’un Bourbon et d’une catholique, n’avait rien que de chrétien. IV

*[La duchesse de Guermantes au Héros :] « Je ne comprends pas, me dit-elle, comme pour s’excuser, que Marie-Gilbert nous invite avec toute cette lie. On peut dire qu’il y en a ici de toutes les paroisses. C’était beaucoup mieux arrangé chez Mélanie Pourtalès. Elle pouvait avoir le Saint-Synode et le Temple de l’Oratoire si ça lui plaisait, mais, au moins, on ne nous faisait pas venir ces jours-là. » Mais pour beaucoup, c’était par timidité, peur d’avoir une scène de son mari, qui ne voulait pas qu’elle reçût des artistes, etc. (Marie-Gilbert en protégeait beaucoup, il fallait prendre garde de ne pas être abordée par quelque illustre chanteuse allemande), par quelque crainte aussi à l’égard du nationalisme qu’en tant que, détenant, comme M. de Charlus, l’esprit des Guermantes, elle méprisait au point de vue mondain (on faisait passer maintenant, pour glorifier l’état-major, un général plébéien avant certains ducs) mais auquel pourtant, comme elle se savait cotée mal pensante, elle faisait de larges concessions, jusqu’à redouter d’avoir à tendre la main à Swann dans ce milieu antisémite. À cet égard elle fut vite rassurée, ayant appris que le Prince n’avait pas laissé entrer Swann et avait eu avec lui « une espèce d’altercation ». Elle ne risquait pas d’avoir à faire publiquement la conversation avec « pauvre Charles » qu’elle préférait chérir dans le privé. IV

*[Swann]D’ailleurs, peut-être chez lui, en ces derniers jours, la race faisait-elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise, en même temps que le sentiment d’une solidarité morale avec les autres Juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie, et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l’affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée. Il y a certains Israélites, très fins pourtant et mondains délicats, chez lesquels restent en réserve et dans la coulisse, afin de faire leur entrée à une heure donnée de leur vie, comme dans une pièce, un mufle et un prophète. Swann était arrivé à l’âge du prophète. IV

*Tandis que les soirs où elle traînait son mari dîner dans le faubourg Saint-Germain, Swann, restant farouchement dans son coin, ne se gênait pas, s’il voyait Odette se faire présenter à quelque dame nationaliste, de dire à haute voix : « Mais voyons, Odette, vous êtes folle. Je vous prie de rester tranquille. Ce serait une platitude de votre part de vous faire présenter à des antisémites. Je vous le défends. » IV

*Enfin, M. Nissim Bernard ayant, paraît-il, déclaré que Thibaud jouait aussi bien que Morel, celui-ci trouva qu’il devait l’attaquer devant les tribunaux, un tel propos lui nuisant dans sa profession; puis, comme il n’y a plus de justice en France, surtout contre les Juifs (l’antisémitisme ayant été chez Morel l’effet naturel du prêt de 5.000 francs par un Israélite), il ne sortit plus qu’avec un revolver chargé. V

*Les monarchistes ne se soucièrent plus, pendant l’affaire Dreyfus, que quelqu’un eût été républicain, voire radical, voire anticlérical, s’il était antisémite et nationaliste. Si jamais il devait survenir une guerre, le patriotisme prendrait une autre forme, et d’un écrivain chauvin on ne s’occuperait même pas s’il avait été ou non dreyfusard. V

*Peu après, un oncle de Swann, sur la tête duquel la disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c’était le moment où des suites de l’affaire Dreyfus était né un mouvement antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du monde par les Israélites. Les politiciens n’avaient pas eu tort en pensant que la découverte de l’erreur judiciaire porterait un coup à l’antisémitisme. Mais, provisoirement au moins, un antisémitisme mondain s’en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage. Il déclara qu’il l’adoptait. VI

*On sentait que s’ils avaient été [les Swann], les parents et le fils, encore en vie, le duc de Guermantes n’eût pas eu d’hésitation à les recommander pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter de l’exception faite — le temps qu’on cause — en faveur de l’interlocuteur ou de l’interlocutrice, soit plutôt, et en même temps, pour l’humilier. C’est ainsi qu’un antisémite dit à un Juif, dans le moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, d’une façon générale qui permette d’être blessant sans être grossier. VI

 

Je laisse à plus intelligent que moi le travail d’exégèse.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Très fines ces citations montrant les convergences mais aussi la non-identité entre anti-dreyfusisme et antisémitisme, leurs mouvements de chassé-croisé. Histoire des idées, ici histoire des ultra-conservatismes à un moment donné.

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