Diseur de phébus

Diseur de phébus

 

Étrange formule ! Ne cherchez pas « phébus » dans le Petit Robert. Entre « phatique » et « phelloderme », il brille par son absence. Il faut ouvrir le tome V et avant-dernier du Grand Robert de la langue française pour le trouver :

« n. m. — 1609, parler phébus ; lat. Phœbus, grec Phoibos, proprt « celui qui brille, autre n. d’Apollon, dieu du Soleil et de la poésie.

Vx. Galimatias, style obscur et ampoulé (surtout : diseur de phébus). « Ce que nos pères appelaient un diseur de phébus » (Proust… »

 

Nous y voilà. Dans cet hapax de la Recherche, le grand Marcel suit d’autres écrivains :

 

*Il faut feindre des maux, demander guérison,

Donner sur le phébus, promettre des miracles ;

Corneille, 1625, Mélite, I, 1

*Il en tient, le bonhomme, avec tout son phébus,

Et je n’en voudrois pas tenir vingt bons écus.

Molière, 1661, École des maris, III, 2

*Nicodème estoit un grand diseur de beaux mots de pointes, de phœbus et de galimatias, Furetière, 1666, Le Roman bourgeois, Livre premier

*Vous voulez, Acis, me dire qu’il fait froid ; que ne disiez-vous : « Il fait froid » ? […] Une chose vous manque, Acis, à vous et à vos semblables les diseurs de phœbus […] une chose vous manque, c’est l’esprit, La Bruyère, 1688 Les Caractères, De la société et de la conversation, 7

*Les reproches que l’on a faits au style, au sujet et à l’effet du livre (galimatias, phébus, caractères ridicules, péril pour les mœurs et la religion, profanation, scandale, Chateaubriand, 1809, Les Martyrs

*Il refit la déclaration d’amour du galant comme froide, prétentieuse, guindée et sentant son phébus, Gautier, 1863, Le Capitaine Fracasse, chapitre X

Dans la mythologie, Phébus désigne Apollon et signifiant brillant, lumineux. Dieu de la divination, il détient le pouvoir de prédire l’issue des guerres. À Delphes, sa prêtresse, Pythie rend des oracles. De là, ce sens d’aussi brillant qu’obscur — un comble. Ne parle-t-on pas de discours ampoulé ? Un diseur de phébus est alambiqué, affecté, parle galimatias.

 

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, la vachardise sort de la bouche de Norpois sur Bergotte, déjà traité dans la même tirade de « joueur » de flûte », accusé de « maniérisme » et d’affèterie », auteur de « chinoiseries de forme » et de « subtilités de mandarin déliquescent », « prétentieux », « solennel », « confus, alambiqué », « — donc « ce que nos pères appelaient un diseur de phébus ».

Pour un diplomate, le marquis ne prend pas de gants contre celui que le Héros appelle « le doux Chantre aux cheveux blancs ».

 

Phébus : ne pas confondre avec rébus !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*— Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m’inspira sur ma propre intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient d’habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde, était pour lui tout en bas de l’échelle de ses admirations), je ne partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j’appelle un joueur de flûte ; il faut reconnaître du reste qu’il en joue agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l’afféterie. Mais enfin ce n’est que cela, et cela n’est pas grand’chose. Jamais on ne trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu’on pourrait nommer la charpente. Pas d’action — ou si peu — mais surtout pas de portée. Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n’y a pas de base du tout. Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie laisse à peine le temps de lire, où la carte de l’Europe a subi des remaniements profonds et est à la veille d’en subir de plus grands encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent partout, vous m’accorderez qu’on a le droit de demander à un écrivain d’être autre chose qu’un bel esprit qui nous fait oublier dans des discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que nous pouvons être envahis d’un instant à l’autre par un double flot de Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c’est blasphémer contre la Sacro-Sainte École de ce que ces Messieurs appellent l’Art pour l’Art, mais à notre époque, il y a des tâches plus urgentes que d’agencer des mots d’une façon harmonieuse. Celle de Bergotte est parfois assez séduisante, je n’en disconviens pas, mais au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m’avez montrées tout à l’heure et sur lesquelles j’aurais mauvaise grâce à ne pas passer l’éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute simplicité, que ce n’était qu’un griffonnage d’enfant (je l’avais dit, en effet, mais je n’en pensais pas un mot). À tout péché miséricorde et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d’autres que vous en ont de pareils sur la conscience, et vous n’êtes pas le seul qui se soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m’avez montré, la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous étonnerai pas en vous disant qu’il n’y avait là aucune de ses qualités, puisqu’il est passé maître dans l’art tout superficiel du reste, d’un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder même le rudiment. Mais c’est déjà le même défaut, ce contre-sens d’aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu’ensuite du fond. C’est mettre la charrue avant les bœufs, même dans les livres de Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux d’artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au chef-d’œuvre. Les chefs-d’œuvre ne sont pas si fréquents que cela ! Bergotte n’a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un roman d’une envolée un peu haute, un de ces livres qu’on place dans le bon coin de sa bibliothèque. Je n’en vois pas un seul dans son œuvre. Il n’empêche que chez lui, l’œuvre est infiniment supérieure à l’auteur. Ah ! voilà quelqu’un qui donne raison à l’homme d’esprit qui prétendait qu’on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres. Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire par moments, parlant à d’autres comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu’au moins ne sont pas les siens, tel est ce Bergotte. C’est un esprit des plus confus, alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend encore plus déplaisantes par sa façon de les énoncer, les choses qu’il dit. Je ne sais si c’est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n’a jamais écrit Cinq-Mars, ni le Cachet rouge, où certaines pages sont de véritables morceaux d’anthologie. II

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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