Le grain de beauté baladeur d’Albertine

Le grain de beauté baladeur d’Albertine

 

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Comment arriver à la fin d’un raisonnement sans passer par la ligne droite ? C’est une des bases de l’écriture proustienne.

 

Illustration dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, en quatre épisodes sur moins de vingt pages : l’écrivain a envie d’immobiliser un souvenir musical et de montrer un étonnement littéraire. Pour cela, il lui faut une raison, un prétexte, un fait. Il va les trouver en faisant errer le petit grain de beauté vu sur le visage d’Albertine.

La première fois, quand la jeune fille tend la main à Elstir à Balbec, il est sur son menton.

La deuxième fois, il est sur la joue sous l’œil.

La troisième fois, en un souvenir, il est ici ou là.

La dernière fois, il atterrit définitivement sur la lèvre supérieure sous le nez.

 

Le lecteur est alors mûr pour recevoir la démonstration de Proust sur l’emplacement réel d’un passage de la Sonate de Vinteuil et sur l’apparition surprise de vers dans une pièce.

 

Sacré Marcel !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Un autre personnage de la Recherche a un nævus sur le visage, la grand’mère, au coin du nez, et son petit-fils le découvre à sa mort. C’est à la même place qu’Oriane de Guermantes a, non pas un grain de beauté, mais un petit bouton, et que le Héros voit dès qu’il la voit au mariage de la fille du docteur Percepied.

 

 

Les extraits

*Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants ; et dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je la vis sous les arbres, adresser à Elstir un salut souriant d’amie, arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que j’avais jugées jusque-là inaccessibles. Elle s’approcha même pour tendre la main au peintre, sans s’arrêter, et je vis qu’elle avait un petit grain de beauté au menton. « Vous connaissez cette jeune fille, Monsieur ? » dis-je à Elstir, comprenant qu’il pourrait me présenter à elle, l’inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec son horizon rural s’était rempli d’un surcroît délicieux, comme il arrive d’une maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, de par la générosité qu’ont les belles choses et les nobles gens à accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique goûter. Elstir me dit qu’elle s’appelait Albertine Simonet et me nomma aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d’exactitude pour qu’il n’eût guère d’hésitation. II

*Son nom, ses parentés avaient été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité, tandis que tout près d’elle je retrouvais son petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’œil, fut une autre borne ; II

 

*En face de la médiocre et touchante Albertine à qui j’avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer. C’était maintenant des souvenirs, c’est-à-dire des tableaux dont l’un ne me semblait pas plus vrai que l’autre. Pour en finir maintenant des souvenirs, c’est-à-dire des tableaux avec ce premier soir de présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’œil, je me rappelai que de chez Elstir quand Albertine était partie, j’avais vu ce grain de beauté sur le menton. En somme, quand je la voyais, je remarquais qu’elle avait un grain de beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure d’Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là. II

*Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d’échanger quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme une phrase de Vinteuil qui m’avait enchanté dans la Sonate et que ma mémoire faisait errer de l’andante au final jusqu’au jour où ayant la partition en main je pus la trouver et l’immobiliser dans mon souvenir à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m’étais rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s’arrêta à jamais sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C’est ainsi encore que nous rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur, dans une pièce où nous ne soupçonnions pas qu’ils se trouvassent. II

 

*— Mon pauvre petit, ce n’est plus maintenant que sur ton papa et sur ta maman que tu pourras compter.

Nous entrâmes dans la chambre. Courbée en demi-cercle sur le lit, un autre être que ma grand’mère, une espèce de bête qui se serait affublée de ses cheveux et couchée dans ses draps, haletait, geignait, de ses convulsions secouait les couvertures. Les paupières étaient closes et c’est parce qu’elles fermaient mal plutôt que parce qu’elles s’ouvraient qu’elle laissaient voir un coin de prunelle, voilé, chassieux, reflétant l’obscurité d’une vision organique et d’une souffrance interne. Toute cette agitation ne s’adressait pas à nous qu’elle ne voyait pas, ni ne connaissait. Mais si ce n’était plus qu’une bête qui remuait là, ma grand’mère où était-elle ? On reconnaissait pourtant la forme de son nez, sans proportion maintenant avec le reste de la figure, mais au coin duquel un grain de beauté restait attaché, sa main qui écartait les couvertures d’un geste qui eût autrefois signifié que ces couvertures la gênaient et qui maintenant ne signifiait rien. III

 

*Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge, comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans les mêmes termes : un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de Guermantes, je me dis : cette dame ressemble à Mme de Guermantes ; or la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! I

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Le grain de beauté baladeur d’Albertine”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Je suis (modestement), le « clown de Proust » dont vous avez bien voulu parler dans votre chronique de dimanche dernier. Figurez-vous qu’ALBERTINE est le « fil rouge » de mon spectacle. Hors je n’avais pas remarqué ce que vous signalez quant à la place de ce grain de beauté ! Je m’en veux, c’est impardonnable. Mais cela confirme que, fort heureusement, il y aura toujours à lire, relire, plonger et replonger dans LA RECHERCHE …
    Je vais en parler à PRIMEVERE (mon clown). Il est bien possible que, lors des prochaines représentations du spectacle, il parle de ce grain de beauté…
    Patrice LE HEUZEY

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et