Fiche et foutre

Fiche et foutre

 

Après les bigre et les bougre, les fiche et les foutre !

 

Une fiche est une note écrite. Marcel Proust connaît ce sens du mot qu’il utilise ainsi trois fois dans À la recherche du temps perdu — notre nom dans la « fiche », III ; deux spécimens de choix munis de leur fiche signalétique, IV ; cette fiche signalétique que les ornithologues ou les ichtyologues attachent, avant de leur rendre la liberté, sous le ventre des oiseaux ou des poissons dont ils veulent pouvoir identifier les migrations V

 

Mais, le verbe « ficher », dans des acceptions familières — voire vulgaires —, signifie « mettre », « jeter », « faire » ou « faire subir ». Telles sont les trente-et-une autres occurrences. Elles sont exprimées quatre fois par le duc de Guermantes ; trois par le Héros, Saint-Loup et Morel ; deux par Mme Verdurin, Charlus et Albertine ; une par Elstir, Cambremer, Cottard, la duchesse de Guermantes, Françoise, un Luynes et un Russe.

 

Plus radical, « foutre » dans le sens de « mettre » se glisse une fois, par la grâce ( !) du patron de l’hôtel pour hommes de Jupien à propos de clients  soupçonnés d’être cocaïnomanes — « il faut les foutre dehors ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Il faut que je me mette à ma chronique sur mon week-end à Cabourg. Qui a dit : « On s’en fout ! » ?

 

 

 

Les extraits :

*[Le Héros :] je vis au milieu des yeux bleus de notre ami se ficher une petite encoche brune I

*[Mme Verdurin :] je n’ai pas envie à force de pleurer de me fiche un rhume de cerveau avec névralgies faciales I

*[Elstir :] je vous fiche mon billet I

*[Lu par le Héros dans un rire de Gilberte :] je me fiche de vous II

*[Charlus au Héros :] on s’en fiche bien de sa vieille grand’mère, hein ? II

*[Albertine au Héros :] je suis sûre que vous vous fichez bien de moi. II

*[Saint-Loup au Héros :] Mais vous vous en fichez bien, mon pauvre petiot, de ce joli palais III

*[Saint-Loup :] (sans cela je m’en ficherais pas mal) III

*[Le duc de Guermantes au Héros :] vous vous en fichez comme un poisson d’une pomme. III Je m’en fiche comme de colin-tampon.

*[Le duc de Guermantes] Une fois couvert par la certitude officielle qu’Amanien était encore vivant, il ficherait le camp à son dîner III

*[Le duc de Guermantes à Swann :] ma femme ne nous fichera pas la paix tant qu’elle n’aura pas vu votre photographie. III

*[Le duc de Guermantes sur le dreyfusisme du prince Von :] Je m’en fiche comme de colin-tampon. IV

*[La duchesse de Guermantes au Héros :] je crois que vous vous fichez de moi. IV

*[Françoise sur Albertine :] elle m’a répondu d’un air de se fiche du monde : « Mieux vaut tard que jamais ! » IV

*Le musicien [Morel], se tournant d’un air franc, impératif et décidé vers la marchande de fleurs, leva vers elle une paume qui la repoussait et lui signifiait qu’on ne voulait pas de ses fleurs et qu’elle eût à fiche le camp au plus vite. IV

*[M. de Cambremer à Charlus :] les gens qui en sont vraiment, s’en fichent. IV

*[Cottard :]« Après tout, je m’en fiche ! » IV

*[Morel :] je ficherais le camp sans laisser d’adresse IV

*[Charlus :] tous les petits messieurs qui s’appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, IV

*Morel avait jadis dit au baron que son désir, c’était de séduire une jeune fille, en particulier celle-là, et que pour y réussir il lui promettrait le mariage, mais, le viol accompli, « ficherait le camp au loin ». V

*[Un Luynes à Monsieur Alberti :] Qu’est-ce que ça peut nous fiche que des faveurs de cour leur aient permis d’entasser des duchés auxquels ils n’avaient aucun droit ? » V

*[Mme Verdurin :] Pleurer ça ne me fait pas mal, tant qu’on voudra, seulement ça me fiche, après, des rhumes à tout casser. V

*[Le Héros à Albertine :] « M’ennuyer ? Qu’est ce que vous voulez que ça me fiche ? V

*[Albertine sur Léa :] Elle n’aurait pas, comme bien des femmes qu’on reçoit, employé le mot : embêtant, ou le mot : se ficher du monde. » V

*[Un domestique à Saint-Loup :] « Mais il faut bien que chacun gagne sa vie », dit son interlocuteur que j’aperçus alors et qui était un des valets de pied de la duchesse de Guermantes. « Qu’est-ce que ça vous fiche du moment que vous serez bien ? répondit méchamment Saint-Loup.VI

*[Le patron de l’hôtel de Jupien sur des clients :] Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, VII

*Pendant ce temps, deux clients très élégants, en habit et cravate blanche sous leurs pardessus – deux Russes me sembla-t-il à leur très léger accent – se tenaient sur le seuil et délibéraient s’ils devaient entrer. C’était visiblement la première fois qu’ils venaient là, on avait dû leur indiquer l’endroit et ils semblaient partagés entre le désir, la tentation et une extrême frousse. L’un des deux – un beau jeune homme – répétait toutes les deux minutes à l’autre avec un sourire mi-interrogateur, mi-destiné à persuader : « Quoi ! Après tout on s’en fiche ? » Mais il avait beau vouloir dire par là qu’après tout on se fichait des conséquences, il est probable qu’il ne s’en fichait pas tant que cela car cette parole n’était suivie d’aucune mouvement pour entrer, mais d’un nouveau regard vers l’autre, suivi du même sourire et du même après tout, on s’en fiche. C’était, ce après tout on s’en fiche, un exemplaire entre mille de ce magnifique langage, si différent de celui que nous parlons d’habitude, et où l’émotion fait dévier ce que nous voulions dire et épanouir à la place une phrase tout autre, émergée d’un lac inconnu où vivent des expressions sans rapport avec la pensée et qui par cela même la révèlent. Je me souviens qu’une fois Albertine, comme Françoise, que nous n’avions pas entendue, entrait au moment où mon amie était toute nue contre moi, dit malgré elle, voulant me prévenir : « Tiens, voilà la belle Françoise ». Françoise, qui n’y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de « belle Françoise » qu’Albertine n’avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d’eux-mêmes leur origine ; elle les sentit cueillis au hasard par l’émotion, n’eut pas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s’en alla en murmurant dans son patois le mot de « poutana ». Une autre fois, bien plus tard, quand Bloch devenu père de famille eut marié une de ses filles à un catholique, un monsieur mal élevé dit à celle-ci qu’il croyait avoir entendu dire qu’elle était fille d’un juif et lui en demanda le nom. La jeune femme, qui avait été Mlle Bloch depuis sa naissance, répondit en prononçant Bloch à l’allemande comme eût fait le duc de Guermantes, c’est-à-dire en prononçant le ch non pas comme un c ou un k mais avec le ch germanique.

Le patron, pour en revenir à la scène de l’hôtel (dans lequel les deux Russes s’étaient décidés à pénétrer : « après tout on s’en fiche »), n’était pas encore revenu que Jupien entra se plaindre qu’on parlait trop fort et que les voisins se plaindraient. VII

 

[Le patron de l’hôtel de Jupien :] — Pierrot, va à la cave chercher du cassis et dis qu’on mette en état le numéro 43. Voilà le 7 qui sonne encore. Ils disent qu’ils sont malades. Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au 22 ? Bon, voilà le 7 qui sonne encore, cours-y voir. Allons, Maurice, qu’est-ce que tu fais là, tu sais bien qu’on t’attend, monte au 14 bis. Et plus vite que ça ». VII

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Fiche et foutre”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Si vous voulez une gamme étourdissante d’interjections à l’époque (à peu près) de Proust, lisez Un chapeau de paille d’Italie. C’est épastrouillant, comme on dit dans Le Temps retrouvé.
    Et si vous n’étiez pas hier soir à Cabourg, vous n’avez pas entendu Patrick Poivre d’Arvor rendre à Patrice Louis un éloge vibrant qui faisait chaud au cœur. Pardon, Patrice, pour cette dénonciation déloyale !

  2. Je m’attendais à quelque mâtin!, mais point de canidé interjectif dans la recherche, que des chiens molossoïdes.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et