La douillette de Marcel

La douillette de Marcel

 

Voilà un presqu’hapax… Si elle est nommée deux fois dans la Recherche, la douillette l’est dans une seule circonstance.

Je parle du nom, pas de l’adjectif qui, même au masculin, ne désigne jamais le Héros qui peut être nerveux, sensible voire émotif — « [Cottard] répondit que j’étais trop émotif et que j’aurais eu besoin de calmants et de faire du tricot. » —, mais jamais il n’est qualifié de douillet.

 

Selon le Larousse, une douillette, c’est une robe de chambre en tissu fin matelassé et piqué, ou une doublure chaude et amovible d’un vêtement ou un manteau ecclésiastique porté sur la soutane.

 

Eh bien, dans Du côté de chez Swann, ce n’est aucun des trois !

*Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de velours, après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas : « O mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m’avez jamais fait de peine ! Aussi je vous aimerai toujours. » Et, essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les jours de printemps, au lieu d’aller faire des visites et écouter des niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines. I

 

Cette douillette-là que l’enfant revêt et perd est en velours. Une enquête approfondie m’incline à penser qu’il s’agit d’une barboteuse ou d’une grenouillère (aussi appelée gigoteuse). La première désigne un vêtement d’enfant d’une seule pièce formant culotte et laissant les jambes nues (Larousse bis) ; la seconde, une combinaison pour bébés en tissu extensible et dont les jambes se prolongent par des chaussons (Larousse ter). 

 

Ne me remerciez pas, mais j’ai bien conscience d’apporter des éléments essentiels aux recherches sur la Recherche et que les Tadié, Compagnon, Fraisse et consorts, à la longue, doivent commencer à en prendre ombrage.

 

J’ajoute, pour les faire bisquer, que les autres formes de « douilllet » sont :

*salons “douillettement capitonnés “ » II 

*« Dans [l’amitié] qu’un tel ami [Saint-Loup] me faisait, je m’apparaissais comme douillettement préservé de la solitude » II 

*« Et dans la baignoire asséchée, émergée, qui n’appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant d’être une néréide apparut enturbannée de blanc et de bleu comme quelque merveilleuse tragédienne costumée en Zaïre ou peut-être en Orosmane ; puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid d’alcyon qui protégeait tendrement la nacre rose de ses joues était, douillet, éclatant et velouté, un immense oiseau de paradis. » III 

*[Basin :] — Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M. Vibert que nous avons vue à l’Exposition des aquarellistes. Ce n’est rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y a de l’esprit jusqu’au bout des ongles : ce missionnaire décharné, sale, devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c’est tout un petit poème de finesse et même de profondeur. III

 

Le fou de Proust fait son nid dans ces décorticages.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “La douillette de Marcel”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Non, pas d’ombrage pour ma part, mais en lisant le début de la chronique, je me disais qu’il me fallait mettre en réserve cette remarque, pour penser à placer une note à ce mot, dans mon édition de Du côté de chez Swann ! C’est loin d’être la seule occasion où je prends quelque chose en note. Merci beaucoup.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et