L’hostie de l’organiste

L’hostie de l’organiste

 

Attention, chronique néo ou crypto-proustienne ! Il n’y a pas de scène réunissant un joueur d’orgue et le symbole du corps du Christ à la messe dans À la recherche du temps perdu.

Seulement, ce que j’ai vu à l’office dominical à Saint-Jacques d’Illiers-Combray m’a semblé si touchant que j’ai voulu le partager avec vous.

Le soleil de mars à travers un vitrail (Photo PL)

Le soleil de mars à travers un vitrail (Photo PL)

 

D’abord des hosties et des organistes, il y en a bien chez Proust, mais séparément :

*[Maman] Or la voir fâchée détruisait tout le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m’endormir. I

*Il est vrai que mon esprit était embarrassé par certaines difficultés, et la présence du corps de Jésus-Christ dans l’hostie ne me semblait pas un mystère plus obscur que ce premier salon du Faubourg situé sur la rive droite et dont je pouvais de ma chambre entendre battre les meubles le matin. III

*[Charlus :] la rue des Blancs-Manteaux. Comme c’est curieux ! C’est, du reste, par là que demeurait un étrange Juif qui avait fait bouillir des hosties, après quoi je pense qu’on le fit bouillir lui-même, ce qui est plus étrange encore puisque cela a l’air de signifier que le corps d’un Juif peut valoir autant que le corps du Bon Dieu. IV

 

*[M. Vinteuil] avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son œuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux professeur de piano, d’un ancien organiste de village I

*un personnage encore inconnu de moi, qu’on appelait « lift » (et qui à ce point le plus haut de l’hôtel où serait le lanternon d’une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa chambre), se mit à descendre vers moi avec l’agilité d’un écureuil domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long d’un pilier il m’entraîna à sa suite vers le dôme de la nef commerciale. À chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans lesquelles portant un traversin, passait une femme de chambre. J’appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule, le masque de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné vers moi l’horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de l’interminable ascension, l’angoisse mortelle que j’éprouvais à traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d’une seule rangée verticale de verrières que faisait l’unique water-closet de chaque étage, j’adressai la parole au jeune organiste, artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. II

*M. de Bréauté se demandant qui je pouvais bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un instant le nom de M. Widor passa devant son esprit ; mais il jugea que j’étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant pour être « reçu ». [Charles-Marie-Widor (1844-1937) a tenu pendant soixante-quatre ans l’orgue de l’église Saint-Sulpice à Paris] III

 

Pour les réunir, il fallait être à la messe de 11 h à Illiers-Combray. Après la communion des fidèles, placé au fond, j’ai vu un des enfants de chœur en aube blanche descendre la nef tenant une patène dorée sur laquelle reposait une hostie. Il a emprunté l’escalier discret qui mène au niveau de l’orgue qui n’avait cessé de jouer pendant l’eucharistie. Le musicien a ainsi pu partager la communion sans quitter sa place.

 

Le curé de la paroisse à qui j’ai fait part de mon émotion devant ce geste de partage avait l’air surpris de ma surprise.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “L’hostie de l’organiste”

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  1. Le chapitre si important de « L’Adoration perpétuelle », dans Le Temps retrouvé », repose sur le rite catholique de la présence réelle dans l’hostie consacrée, donnant lieu, en de nombreux endroits, à une adoration permanente. Les processions de la Fête Dieu, évoquées par Proust au moment des dures lois de 1905, procèdent du même principe.

  2. Bonjour Patrice. Vous écriviez dans votre chronique du 3 août 2015, à propos de Monsieur Luc Fraisse : « Le proustiste est toujours intimidé devant les spécialistes, les érudits, les lettrés. » Sachez que je ressens la même chose que vous. Et je me demande parfois combien d’universitaires, grands spécialistes de Proust, consultent ce blog si singulier (pardonnez-moi, je n’arrive pas à écrire « blogue »).

    Ici ou là, Madame Mireille Naturel fait une apparition – et c’est tant mieux. De temps en temps, Monsieur Luc Fraisse laisse une trace – et c’est tellement sain et rafraîchissant (Je n’ai pas encore osé ouvrir « L’Œuvre cathédrale. Proust et l’architecture médiévale »… Le livre est dans ma bibliothèque. J’attends qu’il m’appelle).

    (Et pendant ce temps-là, Clopine fait du boudin…).

  3. Dans le clocher verdunois que je fréquente, la tradition se perpétue aussi de porter la Sainte Communion à l’organiste en haut de la tribune. Il est même advenu que le prêtre me charge de cet insigne honneur et j’étais tout impressionné la première fois où je glissai l’hostie entre les lèvres du musicien tandis qu’il continuait à plaquer les accords d’une improvisation de Vidor. Et dire que dans cette émotion, dans cet élan du cœur immédiatement plombé par la solennité de l’instant, je n’avais pas reconnu une expérience proustienne!

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