La paysanne en objet de désir (l’ouvrière aussi)

La paysanne en objet de désir (l’ouvrière aussi)

 

Toujours concupiscent, Marcel ! Qui s’étonnera que le sujet traité depuis quatre épisodes se poursuive sous le signe de la séduction ?

 

Les paysans, c’est un groupe sans grand attrait. Les paysannes, c’est autre chose. Elles émoustillent le Héros de la Recherche – désir-désir…

 

*le désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer dans mes bras I

*J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville, d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait paru moins vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une paysanne de Méséglise c’eût été recevoir des coquillages que je n’aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée dans les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée mon imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor caché, la beauté profonde. I

*Je pouvais aller jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs ; jamais ne s’y trouvait la paysanne que je n’eusse pas manqué d’y rencontrer si j’avais été avec mon grand-père et dans l’impossibilité de lier conversation avec elle. I

*Si un être peut être le produit d’un sol dont on goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que j’avais tant désiré voir apparaître quand j’errais seul du côté de Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier qu’illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. II

*Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché à cette vie il eût suffi que j’habitasse assez près de la petite station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à cette paysanne. Mais, hélas ! elle serait toujours absente de l’autre vie vers laquelle je m’en allais de plus en plus vite II

*Certes Bloch m’avait ouvert une ère nouvelle et avait changé pour moi la valeur de la vie, le jour où il m’avait appris que les rêves que j’avais promenés solitairement du côté de Méséglise quand je souhaitais que passât une paysanne que je prendrais dans mes bras, n’étaient pas une chimère qui ne correspondait à rien d’extérieur à moi, mais que toutes les filles qu’on rencontrait, villageoises ou demoiselles étaient toutes prêtes à en exaucer de pareils. II

*[Le Héros sur la petite bande :] Ni parmi les actrices, ou les paysannes, ou les demoiselles de pensionnat religieux, je n’avais rien vu d’aussi beau, imprégné d’autant d’inconnu, aussi inestimablement précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. II

*Albertine — et c’était peut-être, avec une autre que l’on verra plus tard, une des raisons qui m’avaient à mon insu fait la désirer — était une des incarnations de la petite paysanne française dont le modèle est en pierre à Saint-André-des-Champs. III

*Sans doute rien ne rattachait d’une façon essentielle la femme de chambre de Mme Putbus au pays de Balbec ; elle n’y serait pas pour moi comme la paysanne que, seul sur la route de Méséglise, j’avais si souvent appelée en vain, de toute la force de mon désir. IV

*Moi-même, à l’aide de mon amour des femmes et quoiqu’elles ne dussent pas avoir été pour Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu’elle éprouvait. Et certes c’était déjà un commencement de souffrance que de me la représenter désirant comme j’avais si souvent désiré, me mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle le de Stermaria, pour tant d’autres ou pour les paysannes que je rencontrais dans la campagne. VI

*je me rappelais tel incident insignifiant, par exemple qu’Albertine avait voulu aller à Saint-Martin-le-Vêtu, disant que ce nom l’intéressait, et peut-être simplement parce qu’elle avait fait la connaissance de quelque paysanne qui était là-bas. VI

 

Si Albertine a pu arriver à ses fins avec quelque paysanne, il en va autrement pour le Héros. Si seul l’espoir et le désir font vivre, il y a loin du jupon au…

Et voilà qu’il porte son intérêt vers d’autres filles du peuple, les ouvrières — comme Swann (qui, lui, passe à l’acte) :

 

*Mais Swann se disait que s’il montrait à Odette (en consentant seulement à la retrouver après dîner), qu’il y avait des plaisirs qu’il préférait à celui d’être avec elle, le goût qu’elle ressentait pour lui ne connaîtrait pas de longtemps la satiété. Et, d’autre part, préférant infiniment à celle d’Odette, la beauté d’une petite ouvrière fraîche et bouffie comme une rose et dont il était épris, il aimait mieux passer le commencement de la soirée avec elle, étant sûr de voir Odette ensuite. C’est pour les mêmes raisons qu’il n’acceptait jamais qu’Odette vînt le chercher pour aller chez les Verdurin. La petite ouvrière l’attendait près de chez lui à un coin de rue que son cocher Rémi connaissait, elle montait à côté de Swann et restait dans ses bras jusqu’au moment où la voiture l’arrêtait devant chez les Verdurin. I

*Souvent il se trouvait qu’il s’était tant attardé avec la jeune ouvrière avant d’aller chez les Verdurin, qu’une fois la petite phrase jouée par le pianiste, Swann s’apercevait qu’il était bientôt l’heure qu’Odette rentrât. Il la reconduisait jusqu’à la porte de son petit hôtel, rue La Pérouse, derrière l’Arc de Triomphe. I

*Mais une fois qu’ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, il avait emmené jusqu’au bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d’aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard qu’Odette, croyant qu’il ne viendrait plus, était partie. I

*il sentit l’odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière, I

*Une fois je faillis me décider, mais elle était « sous presse », une autre fois entre les mains du « coiffeur », un vieux monsieur qui ne faisait rien d’autre aux femmes que verser de l’huile sur leurs cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me lassai d’attendre bien que quelques habituées fort humbles, soi-disant ouvrières, mais toujours sans travail, fussent venues me faire de la tisane et tenir avec moi une longue conversation à laquelle — malgré le sérieux des sujets traités — la nudité partielle ou complète de mes interlocutrices donnait une savoureuse simplicité. II

*Nous avons vu une jeune fille indifférente, insolente, au bord de la mer ; nous avons vu une vendeuse sérieuse et active à son comptoir, qui nous répondra sèchement, ne fût-ce que pour ne pas être l’objet des moqueries de ses copines ; une marchande de fruits qui nous répond à peine. Hé bien ! nous n’avons de cesse que nous puissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraite marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne, d’entourer notre cou de leurs bras qui portaient les fruits, d’incliner sur notre bouche, avec un sourire consentant, des yeux jusque-là glacés ou distraits — ô beauté des yeux sévères — aux heures du travail où l’ouvrière craignait tant la médisance de ses compagnes, des yeux qui fuyaient nos obsédants regards et qui maintenant que nous l’avons vue seule à seul, font plier leurs prunelles sous le poids ensoleillé du rire quand nous parlons de faire l’amour. Entre la vendeuse, la blanchisseuse attentive à repasser, la marchande de fruits, la crémière — et cette même fillette qui va devenir notre maîtresse — le maximum d’écart est atteint, tendu encore à ses extrêmes limites, et varié par ces gestes habituels de la profession qui font des bras, pendant la durée du labeur, quelque chose d’aussi différent que possible comme arabesque de ces souples liens qui déjà, chaque soir, s’enlacent à notre cou tandis que la bouche s’apprête pour le baiser. Aussi passons-nous toute notre vie en inquiètes démarches sans cesse renouvelées auprès des filles sérieuses et que leur métier semble éloigner de nous. Une fois dans nos bras, elles ne sont plus ce qu’elles étaient, cette distance que nous rêvions de franchir est supprimée. Mais on recommence avec d’autres femmes, on donne à ces entreprises tout son temps, tout son argent, toutes ses forces, on crève de rage contre le cocher trop lent qui va peut-être nous faire manquer notre premier rendez-vous, on a la fièvre. Ce premier rendez-vous, on sait pourtant qu’il accomplira l’évanouissement d’une illusion. Il n’importe tant que l’illusion dure ; on veut voir si on peut la changer en réalité, et alors on pense à la blanchisseuse dont on a remarqué la froideur. La curiosité amoureuse est comme celle qu’excitent en nous les noms de pays ; toujours déçue, elle renaît et reste toujours insatiable.

Hélas ! une fois auprès de moi, la blonde crémière aux mèches striées, dépouillée de tant d’imagination et de désirs éveillés en moi, se trouva réduite à elle-même. Le nuage frémissant de mes suppositions ne l’enveloppait plus d’un vertige. Elle prenait un air tout penaud de n’avoir plus (au lieu des dix, des vingt, que je me rappelais tour à tour sans pouvoir fixer mon souvenir) qu’un seul nez, plus rond que je ne l’avais cru, qui donnait une idée de bêtise et avait en tous cas perdu le pouvoir de se multiplier. Ce vol capturé, inerte, anéanti, incapable de rien ajouter à sa pauvre évidence, n’avait plus mon imagination pour collaborer avec lui. Tombé dans le réel immobile, je tâchai de rebondir ; les joues, non aperçues de la boutique, me parurent si jolies que j’en fus intimidé, et pour me donner une contenance, je dis à la petite crémière : « Seriez-vous assez bonne pour me passer le Figaro qui est là, il faut que je regarde le nom de l’endroit où je veux vous envoyer. » Aussitôt, en prenant le journal, elle découvrit jusqu’au coude la manche rouge de sa jaquette et me tendit la feuille conservatrice d’un geste adroit et gentil qui me plut par sa rapidité familière, son apparence moelleuse et sa couleur écarlate. Pendant que j’ouvrais le Figaro, pour dire quelque chose et sans lever les yeux, je demandai à la petite : « Comment s’appelle ce que vous portez là en tricot rouge, c’est très joli. » Elle me répondit : « C’est mon golf. » Car, par une déchéance habituelle à toutes les modes, les vêtements et les mots qui, il y a quelques années, semblaient appartenir au monde relativement élégant des amies d’Albertine, étaient maintenant le lot des ouvrières. V

*Mon amour pour Albertine m’avait fait lever et me préparer pour sortir, mais il m’empêcherait de jouir de ma sortie. Je pensais que par ce dimanche-là, des petites ouvrières, des midinettes, des cocottes, devaient se promener au Bois. Et avec ces mots de midinettes, de petites ouvrières (comme cela m’était souvent arrivé avec un nom propre, un nom de jeune fille lu dans le compte rendu d’un bal), avec l’image d’un corsage blanc, d’une jupe courte, parce que derrière cela je mettais une personne inconnue et qui pourrait m’aimer, je fabriquais tout seul des femmes désirables, et je me disais : « Comme elles doivent être bien ! » Mais à quoi me servirait-il qu’elles le fussent puisque je ne sortirais pas seul ? V

*Mais enfin j’avais autrefois l’illusion de ressaisir Balbec quand, à Paris, Albertine venait me voir et que je la tenais dans mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif d’ailleurs, avec la vie d’Albertine, l’atmosphère des ateliers, une conversation de comptoir, l’âme des taudis, quand j’embrassais une ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à Albertine — comme Albertine avait été elle-même par rapport à Balbec — étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l’un l’autre en dégradations successives, qui nous permettent de nous passer de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec ou amour d’Albertine (comme le fait d’aller au Louvre voir un Titien qui y fut jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui, séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës, harmoniques et dégradées, autour d’un désir premier qui a donné le ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte maîtresse (comme cela m’était arrivé aussi, par exemple, pour la duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d’avoir auprès de moi Albertine ce qu’un soir, avant que je connusse Albertine autrement que de vue, avait été l’ensoleillement tortueux et frais d’une grappe de raisin. VI

*C’était elle que j’explorais souvent l’après-midi, si je ne sortais pas avec ma mère. J’y trouvais plus facilement, en effet, de ces femmes du peuple, les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à franges, que rien ne m’empêchait d’aimer, parce que j’avais en grande partie oublié Albertine, et qui me semblaient plus désirables que d’autres, parce que je me la rappelais encore un peu. Qui aurait pu me dire exactement, d’ailleurs, dans cette recherche passionnée que je faisais des Vénitiennes, ce qu’il y avait d’elles-mêmes, d’Albertine, de mon ancien désir de jadis du voyage à Venise ? VI

*Quant à ma ruine relative, j’en étais d’autant plus ennuyé que mes curiosités vénitiennes s’étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande de verrerie, à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma mère et moi, j’étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d’elle. La beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c’était un vrai Titien à acquérir avant de s’en aller. Et le peu qui me restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu’elle quittât son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul ? VI

 

Là, le Héros a un peu plus de réussite avec une ouvrière qu’il « embrasse » et, peut-être, avec une Vénitienne qu’il veut ramener à Paris.

 

Demain, nous ouvrirons nos recherches aux ouvriers — au masculin — et à leur classe.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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