Situer l’hôtel de Guermantes grâce à trois chipies

Situer l’hôtel de Guermantes grâce à trois chipies

 

Suivez bien ! Nous allons essayer de dissiper le mystère de l’adresse parisienne de la duchesse de Guermantes. Proust ne la situe jamais explicitement. Il faut donc se transformer en limier pour faire la lumière.

Je me suis trouvé confronté à ce casse-tête à cause d’une erreur de mon édition de la Pléiade, celle de 1983, d’À la recherche du Temps perdu. Elle se situe dans l’Index des noms de lieux, aux entrées Chaise (rue de la), Malaquais (quai), Saint-Honoré (faubourg) et Tournon (rue de). Pour les trois premières, les auteurs indiquent : II, 196 (demeure d’une des trois amies de Mme de Villeparisis) ; pour la dernière : II, 196 (demeure d’une des amies de Mme de Villeparisis) sans nombre, et pour cause ! Cela ferait la quatrième de trois !

 

Allons à la page de référence, appartenant au Côté de Guermantes :

*Néanmoins de l’hôtel du quai Malaquais aux salons de la rue de Tournon, de la rue de la Chaise et du faubourg Saint-Honoré, un lien aussi fort que détesté unissait les trois divinités déchues, desquelles j’aurais bien voulu apprendre, en feuilletant quelque dictionnaire mythologique de la société, quelle aventure galante, quelle outrecuidance sacrilège, avaient amené la punition. La même origine brillante, la même déchéance actuelle entraient peut-être pour beaucoup dans telle nécessité qui les poussait, en même temps qu’à se haïr, à se fréquenter.

 

Plus haut (p. 195), on a appris qui sont ces « trois divinités déchues » :

*Au bout d’un instant entra d’un pas lent et solennel une vieille dame d’une haute taille et qui, sous son chapeau de paille relevé, laissait voir une monumentale coiffure blanche à la Marie-Antoinette. Je ne savais pas alors qu’elle était une des trois femmes qu’on pouvait observer encore dans la société parisienne et qui, comme Mme de Villeparisis, tout en étant d’une grande naissance, avaient été réduites, pour des raisons qui se perdaient dans la nuit des temps et qu’aurait pu nous dire seul quelque vieux beau de cette époque, à ne recevoir qu’une lie de gens dont on ne voulait pas ailleurs. Chacune de ces dames avait sa « duchesse de Guermantes », sa nièce brillante qui venait lui rendre des devoirs, mais ne serait pas parvenue à attirer chez elle la « duchesse de Guermantes » d’une des deux autres. Mme de Villeparisis était fort liée avec ces trois dames, mais elle ne les aimait pas.

 

Quelques lignes plus bas (p. 197), elles sont nommées « trois Parques à cheveux blancs, bleus ou roses ».

 

Encore un peu plus bas (pp. 197 et 198), on apprend le prénom et l’adresse d’une des dames :

*« Bonjour Alix », dit Mme de Villeparisis à la dame à coiffure blanche de Marie-Antoinette, laquelle dame jetait un regard perçant sur l’assemblée afin de dénicher s’il n’y avait pas dans ce salon quelque morceau qui pût être utile pour le sien et que, dans ce cas, elle devrait découvrir elle-même, car Mme de Villeparisis, elle n’en doutait pas, serait assez maligne pour essayer de le lui cacher. C’est ainsi que Mme de Villeparisis eut grand soin de ne pas présenter Bloch à la vieille dame de peur qu’il ne fît jouer la même saynète que chez elle dans l’hôtel du quai Malaquais. Car la vieille dame avait eu la veille Mme Ristori qui avait dit des vers, et avait eu soin que Mme de Villeparisis à qui elle avait chipé l’artiste italienne ignorât l’événement avant qu’il fût accompli. Pour que celle-ci ne l’apprît pas par les journaux et ne s’en trouvât pas froissée, elle venait le lui raconter, comme ne se sentant pas coupable. […] la Marie-Antoinette du quai.

 

Récapitulons : nous avons trois femmes « fort liée[s] » à Mme de Villeparisis, mais qu’elle « n’aim[e] pas ». Seulement, nous avons aussi quatre adresses — une de trop !

Même si l’ami Marcel est plus connu pour sa maîtrise des mots que pour celle des chiffres, il ne peut pas être incriminé. Voici pourquoi.

 

Que sait-on du domicile de Mme de Villeparisis ? C’est au début du même Côté de Guermantes que nous avons des indices :

*nous étions venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son hôtel. […] les Guermantes n’habitaient pas leur hôtel en vertu d’un droit immémorial, mais d’une location assez récente, et que le jardin sur lequel il donnait du côté que je ne connaissais pas était assez petit […].

 

Dans le même passage, il est signifié que c’est « la plus grande situation », « la première maison », « le premier salon » du faubourg Saint-Germain. Or, le Faubourg (avec une majuscule) est sur la rive gauche de la Seine — pas l’hôtel de Guermantes, ce qui ne lasse d’étonner le Héros :

*la présence du corps de Jésus-Christ dans l’hostie ne me semblait pas un mystère plus obscur que ce premier salon du Faubourg situé sur la rive droite.

 

Revenons à nos trois amies. Vous vous souvenez que l’une d’elles s’appelle Alix est qu’elle est venue chercher parmi les invités de Mme de Villeparisis des cibles qui feraient bien dans son propre salon. Pire, elle récidive puisqu’elle a réussi à « chiper » une tragédienne italienne, Mme Ristori.

L’épisode trouve son épilogue avec une vengeance de la marquise (p. 202) :

*[Alix à Mme de Villeparisis :]— Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande ; elle est venue hier chez moi ; si j’avais su que vous n’aviez votre soirée prise par personne, je vous aurais envoyé chercher ; Mme Ristori, qui est venue à l’improviste, a dit devant l’auteur des vers de la reine Carmen Sylva, c’était d’une beauté !

« Quelle perfidie ! pensa Mme de Villeparisis. C’est sûrement de cela qu’elle parlait tout bas, l’autre jour, à Mme de Beaulaincourt et à Mme de Chaponay. » — J’étais libre, mais je ne serais pas venue, répondit-elle. J’ai entendu Mme Ristori dans son beau temps, ce n’est plus qu’une ruine. Et puis je déteste les vers de Carmen Sylva. La Ristori est venue ici une fois, amenée par la duchesse d’Aoste, dire un chant de l’Enfer, de Dante. Voilà où elle est incomparable.

 

Ainsi, nous sont livrés les noms des deux autres chipies : Mme de Beaulaincourt et Mme de Chaponay.

Par déduction, nous avons également leur adresse. L’hôtel de Guermantes étant rive droite, il n’y a qu’une adresse de ce côté du fleuve parisien, faubourg Saint-Honoré. Il ne reste que deux rues qui, comme le quai Malaquais d’Alix, sont rive gauche : de la Chaise et de Tournon. Cette fois, le compte est bon.

 

Pour qui aurait besoin d’autres indices pour corroborer cette conclusion, trois des inspiratrices de chair et de sang de la duchesse de Guermantes avaient leur hôtel rive droite, au cœur du faubourg Saint-Honoré : la comtesse Greffulhe, 8 puis 10 rue d’Astorg ; Geneviève Strauss, 134, boulevard Haussmann (de 1886 à 1898), puis 104, rue de Miromesnil (de 1898 à 1926) ; Laure de Chevigné, 32, rue de Miromesnil.

 

Vous pouvez donc envoyer une lettre à la divine Oriane :

Mme la duchesse de Guermantes

         c/o Mme la marquise de Villeparisis

         Faubourg Saint-Honoré

         VIIIe arr.

         Paris, Seine

 

Vous ne risquez pas de vous la voir retourner avec la mention : « N’habite pas à l’adresse indiquée ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Situer l’hôtel de Guermantes grâce à trois chipies”

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  1. Autre indice dans l’épisode des souliers rouges: « nous ne mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau » dit le duc.

  2. Il n’est que 21 heures. Donc, ce n’est pas (encore) ma faute si je vois double, mon cher Patrice… (je veux tout simplement dire que le billet du jour est reproduit deux fois à la suite !)

    A très bientôt.

  3. C’est corrigé, merci.

  4. Pourquoi tel jour, voyant s’avancer de face sous une capote mauve une douce et lisse figure aux charmes distribués avec symétrie autour de deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait résorbée, apprenais-je d’une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir aperçu Mme de Guermantes?

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