La cathédrale de Luc Fraisse

La cathédrale de Luc Fraisse

 

Ouvrons un chapitre rare sur ce blogue que nous appellerons « Du côté des savants ». Le proustiste est toujours intimidé devant les spécialistes, les érudits, les lettrés.

C’est dire que côtoyer Luc Fraisse m’impressionne. Depuis que je fréquente des cénacles proustiens, quand je croise l’éminent universitaire, je m’incline devant lui avec déférence. Au dernier colloque à Illiers-Combray, ô joie ineffable, c’est lui qui est venu me saluer et m’offrir son dernier ouvrage.

Luc Fraisse dédicaçant (Photo PL)

Luc Fraisse dédicaçant (Photo PL)

 

Pas même quinquagénaire, Luc Fraisse a déjà accompli une tâche considérable faite d’une dizaine de livres — dont L’Œuvre cathédrale. Proust et l’architecture médiévale— et de centaines d’articles.

Cette édition de La Prisonnière est publiée par les Classiques Garnier. Les six autres tomes devraient suivre. L’ambition est phénoménale si l’on en juge par l’ouvrage proposé : un millier de pages, 168 d’introduction, 267 de notes (1 155 en tout) sans compter les variantes proposées en bas de chaque page.

Je viens de lire le texte introductif. Qu’en dire ? Son érudition est étourdissante et son intelligence confondante. Chaque analyse ouvre des perspectives inenvisagées (par moi en tous cas). Ce qui est bien avec l’exégèse proustienne, c’est que plus on la consulte, moins on en a fini avec le mystère d’une œuvre toujours redécouverte et encore davantage à redécouvrir.

Les notes sont tout autant éblouissantes. N’attendez pas des notules tant leurs références semblent exhaustives et dont certaines couvrent plusieurs pages (voir plus bas l’exemple de la note 964).

Une fois ce Classique jaune (momentanément) refermé, il me faut bien avouer que je n’ai pas tout compris. Aussi clair soit-il, Luc Fraisse a une pensée stratosphérique qui fait souffrir mon souffle. Dès le troisième paragraphe, j’ai failli caler devant ces mots : « Dans ce roman purement inductif qu’est la Recherche, autrui est une donnée déjà seconde par rapport à moi, l’irrémédiable incomplétude d’autrui concourt à l’étoffe du moi : l’induction s’agrippe à ce schéma simple, auquel elle donne un tout autre relief que le tête-à-tête amoureux traditionnel dans un roman sentimental, et produit du texte, le texte d’une pensée intérieure continûment en travail, dont la somme de formulations est censée constituer, la fiction ici le postule, précisément La Prisonnière que nous tenons entre nos mains. »

Les miennes ont tremblé mais n’ont pas lâché et je suis encore ébloui de ma lecture.

 

Non content de cette publication, Luc Fraisse m’en a annoncé une autre : La Revue d’études proustiennes, qu’il dirige, et qui, à raison de deux livraisons par an, va proposer des numéros spéciaux ou recueils thématiques sur tous les aspects de l’œuvre de Marcel Proust.

Je me suis empressé d’acheter le n° 1, intitulé Traduire À la recherche du temps perdu.

Revue d'études proustiennes, n° 1

 

790 pages, une cinquantaine de contributions, de Quand la grammaire et le temps proustiens se germanisent à Comment traduire en arabe la temporalité de la Recherche, de L’incipit de Combray en catalan et en espagnol à L’univers sémiotique de Du côté de chez Swann en turc, sans oublier deux articles sur Proust en croate et autant sur Proust en coréen (mais bizarrement rien sur le japonais)… Époustouflant !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Extraits

La Prisonnière, page 594 :

*Mes paroles ne reflétaient donc nullement mes sentiments. Si le lecteur n’en a que l’impression assez faible, c’est qu’étant narrateur je lui expose mes sentiments en même temps que je lui répète mes paroles. Mais si je lui cachais les premiers et s’il connaissait seulement les secondes, mes actes, si peu en rapport avec elles, lui donneraient si souvent l’impression d’étranges revirements qu’il me croirait à peu près fou. Procédé qui ne serait pas, du reste, beaucoup plus faux que celui que j’ai adopté, car les images qui me faisaient agir, si opposées à celles qui se peignaient dans mes paroles, étaient à ce moment-là fort obscures; je ne connaissais qu’imparfaitement la nature suivant laquelle j’agissais ; aujourd’hui, j’enconnais clairement la vérité subjective 964.

 

Notes, pages 879-881 :

*Selon la définition proposée par Jean Rousset : « le narrateur, c’est le héros révélé à lui-même » (Forme et signification. Essai sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, Corti, 1962, p. 144). Dès lors, souligne Jean Roudaut : « Le Héros et le narrateur dont certes le même personnage, sans qu’aucun jouisse de la même conscience de soi (En quête d’un nom. Écho à quelques citations de « À la recherche du temps perdu » par Marcel Proust. Fable, Genève, La Dogana, 2012, p. 81) ; le narrateur aperçoit le héros « à la fois son semblable et son frère, et autre que lui, inconnu à lui » (ibid., page 109) ; le narrateur est « la forme réfléchie du héros » (p. 120). Proust a pu trouver les prémisses (la première partie) de ces réflexions dans Le Lys dans la vallée où Balzac écrit : « un jeune homme sans expérience croit si fermement à l’union de la parole et de la pensée » (La Comédie humaine, sous la direction de Pierre-Georges Castex, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. IX, 1978, p. 993-994) ; voir Jacques Borel, Proust et Balzac, Paris, José Corti, 1975, p. 114). Mais le narrateur, en se distinguant ici de lui-même héros de son histoire, ne pose pas seulement un problème de structure et d’exposition romanesques ; il propose une mise au point philosophique sur la connaissance progressive de soi que prend le sujet. Alphone Darlu enseignait à ses élèves : « Il faut reconnaître que l’étude des émotions est si peu avancée, et les nuances par lesquelles elles passent si bornées, qu’on ne peut guère distinguer si elles appartiennent au mode spontané ou réfléchi » (cahier Delamarre, Paris, Bibliothèque de la Sorbonne, MS 1787, p. 35). Par ailleurs, « notre caractère, c’est-à-dire les manières que nous avons de vouloir et d’agir, ne nous est-il pas tout d’abord inconnu ? » (ibid., p.42). Félix Ravaisson, dont Proust a lu de près la thèse De l’habitude (1838), distingue dans tout sujet un itinéraire en deux temps : « la connaissance obscure de l’effort, puis la conscience claire de la direction extérieure (De l’habitude, Paris, H. Fournier et Cie, 1838, p.33). L’opposition dogmatique entre temps perdu et temps retrouvé repose notamment sur ce clivage, ainsi explicité encore par Ravaisson : « L’effort veut donc nécessairement une tendance antécédente sans effort, qui dans son développement rencontre la résistance ; et c’est alors que la volonté se trouve, dans la réflexion de l’activité sur elle-même, et qu’elle s’éveille dans l’effort. La volonté, en général, suppose un penchant antérieur, involontaire, où le sujet qu’il entraîne ne se distingue pas encore de son objet » (p. 34). Enfin, la conclusion du narrateur correspond ici à ce que Schopenhauer appelle avoir précisément acquis la sagesse de la vie : « Ce que l’on croyait savoir quand on était jeune, on le sait réellement dans l’âge mûr ; en outre, on sait effectivement davantage et l’on possède des connaissances raisonnées dans toutes les directions et, par là même, solidement enchaînées, tandis que dans la jeunesse notre savoir est toujours défectueux et fragmentaire » (Aphorismes sur la sagesse dans la vie, traduction de Jean-Adolphe Cantacuzène, revue et corrigée par Richard Roos, Paris, PUF, 1943, réée. coll. « Quadrige », 1985, p. 166). Dans ce contexte, une telle prise de conscience se comprend comme celle, par le sujet, d’être une manifestation de la Volonté : « Chacun a conscience qu’il est lui-même cette volonté constitutive de l’être intime du monde ; chacun aussi a conscience qu’il est lui-même le sujet connaissant, dont le monde entier est la représentation ; ce monde n’a donc d’existence que par rapport à la conscience, qui est son support nécessaire. Ainsi, sous ce double rapport, chacun est lui-même le monde entier, le microcosme ; chacun trouve les deux faces du monde pleines et entières en lui » (Le Monde comme volonté et comme représentation, traduit par Auguste Burdeau, Paris, Félix Alcan, 3 vol., 1888-1890 , t. I, p. 167). Le narrateur représente cet âge où « nous ne sommes plus, comme des novices, à espérer, à chercher, à tâtonner, pour savoir ce que nous sommes et ce que nous pouvons ; cela, nous le savons une fois pour toutes, et, en chaque délibération, nous n’avons plus qu’à appliquer nos principes généraux au cas particulier, pour fixer notre décision (ibid., p. 319).

 

Bigre !

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “La cathédrale de Luc Fraisse”

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  1. En effet. Bigre est le mot !

  2. De même le Héros lisant: « les tuyaux d’arrosage admirant le bel entretien des routes ».

  3. Je me demande quel personnage Closer a pu cibler

    • patricelouis says: -#2

      Chère espiègle et attentive commentatrice, je n’avais même pas remarqué le genre de magazines se trouvant devant Luc Fraisse. Certes, Closer, ce n’est pas la Recherche !

  4. Certes, Closer n’est pas la Recherche, quoique, ce sont bien des potins , et il serait intéressant de savoir qui a amené des croissants à qui.

  5. patricelouis says: -#1

    Interpellé par quelques proustiens peu au fait des soubresauts de l’actualité pipole, je me dois d’apporter des précisions sur les révélations du magazine Closer en janvier 2014 sur la conjonction François Hollzande/Julie Gayet :
    La une titre sur «L’amour secret du président: il passe ses nuits avec elle à deux pas de l’Élysée». «Autour du jour de l’An, le chef de l’État, casque sur la tête, rejoint à scooter la comédienne dans son pied-à-terre où le président a pris l’habitude de passer la nuit», écrit Closer. D’après l’hebdomadaire, «ces rendez-vous secrets» auraient commencé en juin 2013.
    « Des photos étonnantes, poursuit l’hebdomadaire, qui pose aussi la question de la sécurité du président. Le chef de l’État est accompagné d’un seul garde du corps qui protège le secret de ces rencontres avec la comédienne et apporte même les croissants ! »

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