Fini la dame-pipi ?

Fini la dame-pipi ?

 

Une partie de la Ville-Lumière est en cours d’extinction… Oh, pas grand chose, à peine l’équivalent d’un petit pan de mur.

 

C’est l’affaire de onze femmes, dont aucune, assurément, n’est une marquise incognito, les onze salariées employées dans des lavatories de la Ville de Paris. Elles viennent de changer de patron, le nouveau est une entreprise hollandaise, bien décidée à s’en débarrasser. Elles n’entendent pas se laisser faire et se sont mises en grève.

Les journaux en ont parlé, chacun à sa façon. Le Monde a osé ce titre : « A Paris, la révolte des « dames pipi » ; Le Figaro, tout de retenue, s’est contenté d’un «  Colère chez les employées des toilettes publiques parisiennes » — Le Figaro sera toujours Le Figaro.

 

Elles travaillent dans six lieux d’aisance publics de la capitale, payants et accompagnés d’une boutique. Ils sont proches de Notre-Dame, de la place de l’Étoile ou de Montmartre — celui de la Madeleine a fermé il y a quelques années. Elles ont pour la plupart la soixantaine, dignes héritières de la tenancière proustienne du pavillon des Champs-Elysées évoquée dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs et dans Le Côté de Guermantes, faisant comme elle, jadis, partie du paysage : Un garde forestier lui lance : « Alors, […] vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer. » Celles d’aujourd’hui n’y songeaient pas plus qu’elle. Leur employeur s’en charge. Après leur départ, apparemment inéluctable, il ne nous restera que Proust pour s’en souvenir.

 

Dans l’œuvre, cette dame-pipi est âgée, a les joues très fardées et une perruque rousse. Selon Françoise, qui est entrée dans son petit pavillon treillissé de vert, saisie d’une envie pressante, elle a une fille qui a épousé un fils de famille. D’ailleurs elle est marquise, étant une Saint-Ferréol.

À l’entrée, les vieux murs sont humides et dégagent une fraîche odeur de renfermés qui fait plaisir au Héros. L’employée lui propose un cabinet propre et gratuit, du genre où les hommes font leurs besoins accroupis comme des sphinx. Elle le fait par gentillesse, remarque-t-il, n’ayant jamais vu d’autres clients mâles qu’un vieux garde forestier voisin.

Quand c’est au tour de la grand’mère d’y faire une halte, on apprend que la tenancière choisit ses clients, des habitués qu’elle bichonne, capable de refuser quelqu’un qui ne lui plaît pas. C’est en l’entendant que la grand’mère fait une comparaison, prémonitoire : « C’était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin. »

 

À l’égal des danseuses aux seins nus du Lido et du Moulin Rouge, des péripatéticiennes de la rue Saint-Denis, des « aubergines » aux carnets de contraventions, des dames patronnesses des paroisses ou de la Joconde du Louvre, nos dames-pipi font encore partie du paysage de Paris.

J’ai trouvé sur internet un original hommage d’une Canadienne de naissance, Française d’adoption (http://francesays.com/) :

 

Ode to Madame Pipi

Madame Pipi is always there

Behind the door, below the stair

Always faithful to her post

You’ll find her where you need her most

Her job’s to see that you do yours

While staying safe and clean, of course!

She mops the floors and puts out paper

Sprays the air with fragrant vapor

She takes your coin, and in you go

Do your business, water flows

You wash your hands, prepare to leave

As Dame Pipi rolls up her sleeves

She scrubs the toilet with her brush

Makes sure that none forgot to flush

If you need supplies, she’ll help you out

Hygienically yours, that dame’s got clout!

So next time you have an urgent need

Remember, she’s a dying breed

Be sure to thank her as you go:

Merci, Madame Pipi, bravo!

 

Très égoïstement, je me réjouis que ma dame-pipi à moi officie toujours, sans menace apparente, gare Montparnasse. Je l’y retrouve régulièrement quand je débarque à Paris du train d’Illiers-Combray.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée, où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l’établissement, vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la croyait « tout à fait bien de chez elle ». Sa demoiselle avait épousé ce que Françoise appelait « un jeune homme de famille » par conséquent quelqu’un qu’elle trouvait plus différent d’un ouvrier que Saint-Simon un duc d’un homme « sorti de la lie du peuple ». Sans doute la tenancière avant de l’être avait eu des revers. Mais Françoise assurait qu’elle était marquise et appartenait à la famille de Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : « Vous ne voulez pas entrer ? en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis. » Elle le faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous venions faire une commande m’offraient un des bonbons qu’elles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait hélas d’accepter ; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses « jardinières » et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la « marquise » avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins l’espérance de les corrompre que le plaisir qu’on éprouve à se montrer vainement prodigue envers ce qu’on aime, car je n’ai jamais vu auprès d’elle d’autre visiteur qu’un vieux garde forestier du jardin.

Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de Gilberte. II

*Comme nous venions de quitter le fiacre à l’entrée de l’avenue Gabriel, dans les Champs-Élysées, je vis ma grand’mère qui, sans me parler, s’était détournée et se dirigeait vers le petit pavillon ancien, grillagé de vert, où un jour j’avais attendu Françoise. Le même garde forestier qui s’y trouvait alors y était encore auprès de la « marquise », quand, suivant ma grand’mère qui, parce qu’elle avait sans doute une nausée, tenait sa main devant sa bouche, je montai les degrés du petit théâtre rustique édifié au milieu des jardins. Au contrôle, comme dans ces cirques forains où le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit lui-même à la porte le prix des places, la « marquise », percevant les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de rieurs rouges et de dentelle noire surmontant sa perruque rousse. Mais je ne crois pas qu’elle me reconnut. Le garde, délaissant la surveillance des verdures, à la couleur desquelles était assorti son uniforme, causait, assis à côté d’elle.

— Alors, disait-il, vous êtes toujours là. Vous ne pensez pas à vous retirer.

— Et pourquoi que je me retirerais, Monsieur ? Voulez-vous me dire où je serais mieux qu’ici, où j’aurais plus mes aises et tout le confortable ? Et puis toujours du va-et-vient, de la distraction ; c’est ce que j’appelle mon petit Paris : mes clients me tiennent au courant de ce qui se passe. Tenez, Monsieur, il y en a un qui est sorti il n’y a pas plus de cinq minutes, c’est un magistrat tout ce qu’il y a de plus haut placé. Eh bien ! Monsieur, s’écria-t-elle avec ardeur comme prête à soutenir cette assertion par la violence — si l’agent de l’autorité avait fait mine d’en contester l’exactitude, — depuis huit ans, vous m’entendez bien, tous les jours que Dieu a faits, sur le coup de 3 heures, il est ici, toujours poli, jamais un mot plus haut que l’autre, ne salissant jamais rien, il reste plus d’une demi-heure pour lire ses journaux en faisant ses petits besoins. Un seul jour il n’est pas venu. Sur le moment je ne m’en suis pas aperçue, mais le soir tout d’un coup je me suis dit : « Tiens, mais ce monsieur n’est pas venu, il est peut-être mort. » Ça m’a fait quelque chose parce que je m’attache quand le monde est bien. Aussi j’ai été bien contente quand je l’ai revu le lendemain, je lui ai dit : « Monsieur, il ne vous était rien arrivé hier ? » Alors il m’a dit comme ça qu’il ne lui était rien arrivé à lui, que c’était sa femme qui était morte, et qu’il avait été si retourné qu’il n’avait pas pu venir. Il avait l’air triste assurément, vous comprenez, des gens qui étaient mariés depuis vingt-cinq ans, mais il avait l’air content tout de même de revenir. On sentait qu’il avait été tout dérangé dans ses petites habitudes. J’ai tâché de le remonter, je lui ai dit : « Il ne faut pas se laisser aller. Venez comme avant, dans votre chagrin ça vous fera une petite distraction. »

La « marquise » reprit un ton plus doux, car elle avait constaté que le protecteur des massifs et des pelouses l’écoutait avec bonhomie sans songer à la contredire, gardant inoffensive au fourreau une épée qui avait plutôt l’air de quelque instrument de jardinage ou de quelque attribut horticole.

— Et puis, dit-elle, je choisis mes clients, je ne reçois pas tout le monde dans ce que j’appelle mes salons. Est-ce que ça n’a pas l’air d’un salon, avec mes fleurs ? Comme j’ai des clients très aimables, toujours l’un ou l’autre veut m’apporter une petite branche de beau lilas, de jasmin, ou des roses, ma fleur préférée.

L’idée que nous étions peut-être mal jugés par cette dame en ne lui apportant jamais ni lilas, ni belles roses me fit rougir, et pour tâcher d’échapper physiquement — ou de n’être jugé par elle que par contumace — à un mauvais jugement, je m’avançai vers la porte de sortie. Mais ce ne sont pas toujours dans la vie les personnes qui apportent les belles roses pour qui on est le plus aimable, car la «marquise», croyant que je m’ennuyais, s’adressa à moi :

— Vous ne voulez pas que je vous ouvre une petite cabine ?

Et comme je refusais :

— Non, vous ne voulez pas ? ajouta-t-elle avec un sourire ; c’était de bon cœur, mais je sais bien que ce sont des besoins qu’il ne suffit pas de ne pas payer pour les avoir.

À ce moment une femme mal vêtue entra précipitamment qui semblait précisément les éprouver. Mais elle ne faisait pas partie du monde de la « marquise », car celle-ci, avec une férocité de snob, lui dit sèchement :

— Il n’y a rien de libre, Madame.

— Est-ce que ce sera long ? demanda la pauvre dame, rouge sous ses fleurs jaunes.

— Ah ! Madame, je vous conseille d’aller ailleurs, car, vous voyez, il y a encore ces deux messieurs qui attendent, dit-elle en nous montrant moi et le garde, et je n’ai qu’un cabinet, les autres sont en réparation.

« Ça a une tête de mauvais payeur, dit la « marquise ». Ce n’est pas le genre d’ici, ça n’a pas de propreté, pas de respect, il aurait fallu que ce soit moi qui passe une heure à nettoyer pour Madame. Je ne regrette pas ses deux sous. »

Enfin ma grand’mère sortit, et songeant qu’elle ne chercherait pas à effacer par un pourboire l’indiscrétion qu’elle avait montrée en restant un temps pareil, je battis en retraite pour ne pas avoir une part du dédain que lui témoignerait sans doute la « marquise », et je m’engageai dans une allée, mais lentement, pour que ma grand’mère pût facilement me rejoindre et continuer avec moi. C’est ce qui arriva bientôt. Je pensais que ma grand’mère allait me dire : « Je t’ai fait bien attendre, j’espère que tu ne manqueras tout de même pas tes amis », mais elle ne prononça pas une seule parole, si bien qu’un peu déçu, je ne voulus pas lui parler le premier ; enfin levant les yeux vers elle, je vis que, tout en marchant auprès de moi, elle tenait la tête tournée de l’autre côté. Je craignais qu’elle n’eût encore mal au cœur. Je la regardai mieux et fus frappé de sa démarche saccadée. Son chapeau était de travers, son manteau sale, elle avait l’aspect désordonné et mécontent, la figure rouge et préoccupée d’une personne qui vient d’être bousculée par une voiture ou qu’on a retirée d’un fossé.

— J’ai eu peur que tu n’aies eu une nausée, grand’mère ; te sens-tu mieux ? lui dis-je.

Sans doute pensa-t-elle qu’il lui était impossible, sans m’inquiéter, de ne pas me répondre.

— J’ai entendu toute la conversation entre la « marquise » et le garde, me dit-elle. C’était on ne peut plus Guermantes et petit noyau Verdurin. Dieu ! qu’en termes galants ces choses-là étaient mises. Et elle ajouta encore, avec application, ceci de sa marquise à elle, Mme de Sévigné : « En les écoutant je pensais qu’ils me préparaient les délices d’un adieu. » III

 

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Fini la dame-pipi ?”

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  1. amusant. Savez-vous cher FoudeProust que j’ai été interviewé dans la rue par France 3 sur ce sujet ; interview destiné aux actualités du soir. A la question que vous inspirent les dames pipi, j’ai répondu « elles me font penser à Proust ». Je crois que le témoignage n’est pas passé aux infos.

  2. Cela défie les lois de la statistique…. 🙂

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