Façons de parler (2) : noms communs et consonnes

Façons de parler (2) : noms communs et consonnes

 

Quel est le point commun entre les mots corridor, cuiller, envergure, madame, odieux, oncle, pissotière, poète et visage ?

Ils sont tous martyrisés par des personnages d’À la recherche du temps perdu. Les Laumes ou La Trémoïlle de sexe masculin disent collidor ; Mmme Poussin, cueiller ; le maître d’hôtel des Guermantes, enverjure ; Mlle Legrandin, Mame ; les Swann, odieux avec un o bref ; les Guermantes, onk ; le maître d’hôtel familial, pistière ; le duc de Guermantes, poite ; pour visage, Bergotte ajoute grand nombre de v, d’s, de g

 

Tout amoureux de Proust (l’œuvre, pas l’homme, ne vous méprenez pas !) sait que la Recherche doit être lue non seulement intégralement, mais que la saveur est à son comble si elle l’est à haute voix.

Les nuances sur les consonnes et les diphtongues soulignées n’en sont que plus expressives : le double ch de « charmant » de la princesse de Laumes aux lèvres si romanesquement froissées ; la prononciation germanique de « Bloch » par la même et par son époux le duc ; le che hésitant de Saniette ; le r roulé du romancier mondain dans « J’observe » ; le r paysan des notables de province ; le r de « sur » supprimé par Oriane ; les r de la russe princesse Sherbatoff devenant des l ; le roulement d’r particulier de Viradobetski ; les r intempestifs ou manquants du liftier ; le roulement d’r qui fait des gars de province des êtres amusants et gentils pour Charlus…

 

Demain, nous écouterons les différents accents.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

ch

*[La princesse de Laumes] murmura « C’est toujours charmant », avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si romanesquement froissées comme une belle fleur, qu’elle harmonisa instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là une sorte de sentimentalité et de vague. II

 

ch

*— Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom israélite l’air plus étranger, ne prononça pas le ch de Bloch comme un k, mais comme dans hoch en allemand) qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu’il était sublime. Châtellerault avait beau casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait pas compte qu’il agaçait notre tante avec ses « sublimes » donnés en veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n’a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté : « Hé, Monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet. » (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) C’était à payer sa place.

— Et qu’a répondu ce M. Bloch ? demanda distraitement Mme de Guermantes, qui, à court d’originalité à ce moment-là, crut devoir copier la prononciation germanique de son mari. III

 

Che

*[Saniette :] « Une fois, à la Chercheuse. — Qu’est-ce qu’il dit », hurla M. Verdurin, d’un air à la fois écœuré et furieux, en fronçant les sourcils comme s’il n’avait pas assez de toute son attention pour comprendre quelque chose d’inintelligible. « D’abord on ne comprend pas ce que vous dites, qu’est-ce que vous avez dans la bouche ? » demanda M. Verdurin de plus en plus violent, et faisant allusion au défaut de prononciation de Saniette. « Pauvre Saniette, je ne veux pas que vous le rendiez malheureux», dit Mme Verdurin sur un ton de fausse pitié et pour ne laisser un doute à personne sur l’intention insolente de son mari. » J’étais à la Ch…, Che… — Che, che, tâchez de parler clairement, dit M. Verdurin, je ne vous entends même pas. » Presque aucun des fidèles ne se retenait de s’esclaffer, et ils avaient l’air d’une bande d’anthropophages chez qui une blessure faite à un blanc a réveillé le goût du sang. Car l’instinct d’imitation et l’absence de courage gouvernent les sociétés comme les foules. Et tout le monde rit de quelqu’un dont on voit se moquer, quitte à le vénérer dix ans plus tard dans un cercle où il est admiré. C’est de la même façon que le peuple chasse ou acclame les rois. « Voyons, ce n’est pas sa faute, dit Mme Verdurin. — Ce n’est pas la mienne non plus, on ne dîne pas en ville quand on ne peut plus articuler. — J’étais à la Chercheuse d’esprit de Favart. — Quoi ? c’est la Chercheuse d’esprit que vous appelez la Chercheuse ? Ah ! c’est magnifique, j’aurais pu chercher cent ans sans trouver », s’écria M. Verdurin IV

 

Corridor

*… l’imprescriptible dignité des Verdurin opposée à celle des La Trémoïlle et des Laumes qu’ils valent certes ainsi que tous les ennuyeux de la terre, était arrivé à donner une majesté presque papale à la blancheur et à la rigidité de la pierre. Mais le marbre finit par s’animer et fit entendre qu’il fallait ne pas être dégoûté pour aller chez ces gens-là, car la femme était toujours ivre et le mari si ignorant qu’il disait collidor pour corridor. I

 

Cuiller

*Elle [Mme Poussin] trouvait trop dur d’appeler « cuiller » la pièce d’argenterie qui versait ses sirops, et disait en conséquence « cueiller » ; IV

 

Envergure

*Et même la guerre ayant jeté sur le marché de la conversation des gens du peuple une quantité de termes dont ils n’avaient fait la connaissance que par les yeux, par la lecture des journaux et dont en conséquence ils ignoraient la prononciation, le maître d’hôtel ajoutait : « Vous verrez çà, Françoise, ils préparent une nouvelle attaque d’une plus grande enverjure que toutes les autres ». M’étant insurgé sinon au nom de la pitié pour Françoise et du bon sens stratégique, au moins de la grammaire, et ayant déclaré qu’il fallait prononcer « envergure » je n’y gagnai qu’à faire redire à Françoise la terrible phrase, chaque fois que j’entrais à la cuisine, car le maître d’hôtel presque autant que d’effrayer sa camarade était heureux de montrer à son maître que bien qu’ancien jardinier de Combray et simple maître d’hôtel, tout de même bon Français selon la règle de Saint-André-des-Champs, il tenait de la Déclaration des droits de l’homme, le droit de prononcer « enverjure » en toute indépendance, et de ne pas se laisser commander sur un point qui ne faisait pas partie de son service et où par conséquent, depuis la Révolution, personne n’avait rien à lui dire puisqu’il était mon égal.

J’eus donc le chagrin de l’entendre parler à Françoise d’une opération de grande « enverjure », avec une insistance qui était destinée à me prouver que cette prononciation était l’effet non de l’ignorance, mais d’une volonté mûrement réfléchie. VII

 

Madame

*une de ses amies lui ayant parlé d’un buste de la duchesse d’Uzès, Mlle Legrandin lui avait répondu avec mauvaise humeur, et d’un ton hautain : «Vous pourriez au moins prononcer comme il faut : Mame d’Uzai. » IV

 

Odieux

Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous. — Sais-tu si ta mère est seule, Gilberte ? — Non, elle a encore du monde, papa. — Comment, encore ? à sept heures ! C’est effrayant. La pauvre femme doit être brisée. C’est odieux. (À la maison j’avais toujours entendu, dans odieux, prononcer l’o long — audieux, — mais M. et Mme Swann disaient odieux, en faisant l’o bref.) II

 

Oncle

*(Pour le père de ces Chenouville on disait notre oncle, car on n’était pas assez gratin à Féterne pour prononcer notre « onk », comme eussent fait les Guermantes, dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois.) IV

 

Pissotière

*Le témoignage des sens est lui aussi une opération de l’esprit où la conviction crée l’évidence. Nous avons vu bien des fois le sens de l’ouïe apporter à Françoise non le mot qu’on avait prononcé, mais celui qu’elle croyait le vrai, ce qui suffisait pour qu’elle n’entendît pas la rectification implicite d’une prononciation meilleure. Notre maître d’hôtel n’était pas constitué autrement. M. de Charlus portait à ce moment-là — car il changeait beaucoup — des pantalons fort clairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître d’hôtel, qui croyait que le mot « pissotière » (le mot désignant ce que M. de Rambuteau avait été si fâché d’entendre le duc de Guermantes appeler un édicule Rambuteau) était « pistière », n’entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire « pissotière », bien que bien souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances. Constamment le maître d’hôtel disait : « Certainement M. le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, Madame m’a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne j’ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne le voie pas. » V

 

Poète

*[Le duc de Guermantes :] de je ne sais plus quel poite (poète) III

 

r

*M. de Bréauté demandait : « Comment, vous, mon cher, qu’est-ce que vous pouvez bien faire ici ? » à un romancier mondain qui venait d’installer au coin de son œil un monocle, son seul organe d’investigation psychologique et d’impitoyable analyse, et répondit d’un air important et mystérieux, en roulant l’r :

— J’observe. I

*[Les clients de Caen, Cherbourg et Le Mans à des Parisiens :] — Comment, privilégiés ? Vous qui habitez la capitale, Paris, la grand ville, tandis que j’habite un pauvre chef-lieu de cent mille âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement ; mais qu’est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille ? et qui allez retrouver l’asphalte et tout l’éclat du monde parisien.

Ils le disaient avec un roulement d’r paysan, sans y mettre d’aigreur, car c’étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme d’autres venir à Paris. II

*— Mais voyons, elle est venue réciter, avec un bouquet de lis dans la main et d’autres lis « su » sa robe. (Mme de Guermantes mettait, comme Mme de Villeparisis, de l’affectation à prononcer certains mots d’une façon très paysanne, quoiqu’elle ne roulât nullement les r comme faisait sa tante.) III

*La princesse [Sherbatoff] nous apprit que le jeune violoniste était retrouvé. Il avait gardé le lit la veille à cause d’une migraine, mais viendrait ce soir et amènerait un vieil ami de son père qu’il avait retrouvé à Doncières. Elle l’avait su par Mme Verdurin avec qui elle avait déjeuné le matin, nous dit-elle d’une voix rapide où le roulement des r, de l’accent russe, était doucement marmonné au fond de la gorge, comme si c’étaient non des r mais des l. IV

*une fois où je lui avais dit : « Il faut absolument que vous la rameniez », il [le lift] me dit en souriant : « Vous savez que je ne l’ai pas trouvée. Elle n’est pas là. Et j’ai pas pu rester plus longtemps ; j’avais peur d’être comme mon collègue qui a été envoyé de l’hôtel (car le lift qui disait rentrer pour une profession où on entre pour la première fois, « je voudrais bien rentrer dans les postes », pour compensation, ou pour adoucir la chose s’il s’était agi de lui, ou l’insinuer plus doucereusement et perfidement s’il s’agissait d’un autre supprimait l’r et disait : « Je sais qu’il a été envoyé »). IV

*« À propos de Balbec, te rappelles-tu l’ancien liftier de l’hôtel ?v» me dit en me quittant Saint-Loup sur le ton de quelqu’un qui n’avait pas trop l’air de savoir qui c’était et qui comptait sur moi pour l’éclairer. « Il s’engage et m’a écrit pour le faire rentrer dans l’aviation ». VII

*[Viradobetski à Morel :] « Comment, vous n’aimez pas cela, ce côté gosse de la musique de Bizet ? Mais, mon cher, dit-il, avec ce roulement d’r qui lui était particulier, c’est ravissant. » V

*[Charlus :] Et nos poilus ! Je ne peux pas vous dire quelle saveur je trouve en nos poilus, aux petits Parigots, tenez, comme celui qui passa là, avec son air dessalé, sa mine éveillée et drôle. Il m’arrive souvent de les arrêter, de faire un brin de causette avec eux, quelle finesse, quel bon sens ! et les gars de province comme ils sont amusants et gentils avec leur roulement d’r et leur jargon patoiseur ! VII

(Voir aussi la chronique Conconsonnes doudoublées et plusplus)

 

Visage

À un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop minutieuse et intense, qu’il [Bergotte] avait de prononcer certains mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et qu’il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot visage qu’il substituait toujours au mot figure et à qui il ajoutait un grand nombre de v, d’s, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments) correspondait exactement à la belle place où dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés d’une sorte de marge et composés de telle façon dans le nombre total de la phrase, qu’on était obligé, sous peine de faire une faute de mesure, d’y faire compter toute leur « quantité ». II

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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