Proust petit homme vert (bis)

Proust petit homme vert

 

Proust aurait-il eu l’air d’un extraterrestre sous la Coupole ?

 

Après plusieurs lectures successives d’À la Recherche du Temps perdu — ce qui déjà peut apparaître a-normal — j’ai donc entrepris de la décortiquer avec l’aide qu’apporte un ordinateur. Par exemple, j’ai ouvert une fiche par personnage. À  ce jour, ils sont plus de deux mille cinq cents et dotés de mots-clés qui permettent de recoupements.

Ainsi, j’ai recensé cent soixante-quinze hommes de lettres français. En y regardant de plus près, j’ai noté que quatre-vingts quatre étaient membres de l’Académie française, soit 48 % :

Ampère fils, Augier, Aumale, Barrès, Batteux, Bergson, Bernardin de Saint-Pierre, Blanc, Boileau, Boissier, Bornier, Bossuet, Bourget, Boutroux, Albert de Broglie, Brunetière, Burty, Capus, Caro, Chateaubriand, Cherbuliez, Claudel, Coppée, Corneille, Daru, Deschanel, Ducamp, Dumas fils, Fénelon, Florian, Fontanes, France, Gautier, Halévy, Haussonville (Joseph d’), Haussonville (Paul-Gabriel d’), Helvétius, Heredia, Hervey de Saint-Denys, Hervieu, Houssaye, Hugo, Joubert, Jurien de la Gravière, La Bruyère, La Fontaine, Labiche, Lamartine, Lebrun, Leconte de Lisle, Legouvé, Leroy-Beaulieu, Loménie, Loti, Marivaux, Maurras (remplacé de son vivant), Meilhac, Mérimée, Mézières, [Mignet], Montesquieu, Morand, Musset, Noailles, Pailleron, Parny, Ponsard, Quillard, Racine, Rémusat, Renan, Rostand, Roujon, Sainte-Beuve, Sardou, Scribe, Stahl, Sully Prudhomme, Thiers, Thureau-Dangin, Vigny, Villemain, Voisenon, Voltaire.

 

Nul besoin de soupçonner de la vanité partout pour voir dans cette entêtante présence un message subliminal aux hommes en vert, un acte de candidature, même si, lorsqu’il écrit sur l’Académie, Proust n’est pas toujours bienveillant (voir les extraits ci-dessous). N’empêche.

 

À ce stade, devenu bon lecteur de Proust, je n’avais encore rien lu sur Proust. J’ai plongé ensuite dans les biographies et — Gaudeamus fratres — appris qu’il avait, au début 1921,  caressé l’espoir de se faire admettre au Quai Conti.

 

C’est dans la somme de George D. Painter que j’ai relevé ces prophéties :

Dr Adrien Proust : « Marcel sera de l’Académie française ».

Jacques-Émile Blanche, dans Propos de peintre, Dates, en janvier 1921 : « Sous la coupole de l’Académie française vous siégerez entre Jacques Rivière, André Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre collègue, sera Président de la République. »

Mai 1920, approche de Proust auprès de Jacques Rivière sur la possibilité de la NRF de favoriser son entrée à l’Académie. Réponse : « Vous êtes trop dru, trop positif, trop vrai pour ces gens-là ; leur sommeil est trop profond. »

 

Il y avait donc bien anguille sous roche, ou, si j’ose, épée sous habit.

 

Pour compléter ma listes concernant l’Académie, j’ai noté la présence de trois scientifiques : Buffon, Cuvier, Poincaré ; de onze hommes politiques : le duc d’Audiffret-Pasquier, Victor de Broglie, Clemenceau, Freycinet, Guizot, Ollivier, Pasquier, Poincaré, Ribot, le duc de Villars ; de deux militaires : Foch, Joffre ; d’un ecclésiastique : Mgr Dupanloup.

Proust cite encore sept prix Nobel de littérature : Bergson, France, Maeterlinck, Prudhomme, Rolland, Saint-John Perse (à venir), Spitteler et vingt-quatre femmes de lettres : Arbouville, Arvède Barante, Barine, Clermont-Tonnerre, Deffand, Deshoulières, Eliot, Genlis, Grignan, Gréville, Hypatie, La Fayette, Léon, Lespinasse, Motteville, Noailles, Rémusat, Sand, Sappho, Sévigné, Simiane, Staël, Sylva, Volland.

 

Finalement, il faudra se contenter de l’imagination pour se figurer Marcel Proust déguisé en vert (en réalité, l’habit académique est en drap bleu foncé ou noir, brodé de rameaux d’olivier vert et or), coiffé d’un bicorne et lesté d’une lame en son fourreau — telle, dans ce cas précis — une plume dans son encrier. Croquignolet…

Mais Marcel n’avait pas besoin de la Coupole pour être Immortel.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Extraits :

*— Laissez-moi donc tranquille avec vos maîtres, vous en savez dix fois autant que lui, répondit Mme Verdurin au docteur Cottard, du ton d’une personne qui a le courage de ses opinions et tient bravement tête à ceux qui ne sont pas du même avis qu’elle. Vous ne tuez pas vos malades, vous, au moins!

— Mais, Madame, il [le docteur Potain] est de l’Académie, répliqua le docteur d’un ton air ironique. Si un malade préfère mourir de la main d’un des princes de la science… C’est beaucoup plus chic de pouvoir dire : «C’est Potain qui me soigne.» (I)

 

*[Mme Cottard à Swann :] le mari de l’amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis s’il est nommé à l’Académie (c’est un des collègues du docteur) de lui faire faire son portrait par Machard. (I)

 

*Un académicien du genre de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus volontiers à l’éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières, qu’à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses collègues de l’Académie qui ayant ses opinions politiques mais un autre genre d’esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM. Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui souhaitent cependant aussi le retour du Roi. (II)

 

*Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable génie d’intrigue caché sous le masque de l’indifférence avait fait entrer M. de Norpois à l’Académie des Sciences morales. Et quelques personnes pensèrent même qu’il ne serait pas déplacé à l’Académie française, le jour où voulant indiquer que c’est en resserrant l’alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec l’Angleterre, il n’hésita pas à écrire : «Qu’on le sache bien au quai d’Orsay, qu’on l’enseigne désormais dans tous les manuels de géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu’on refuse impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le dire : «Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg.» (II)

 

*il [Bergotte] avait appris par le suffrage des autres, qu’il avait du génie, à côté de quoi la situation dans le monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu’il avait du génie, mais il ne le croyait pas puisqu’il continuait à simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à être prochainement académicien, alors que l’Académie ou le faubourg Saint-Germain n’ont pas plus à voir avec la part de l’Esprit éternel laquelle est l’auteur des livres de Bergotte qu’avec le principe de causalité ou l’idée de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un kleptomane sait inutilement qu’il est mal de voler. Et l’homme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les élections, mais de s’en rapprocher en tâchant qu’aucune personne qui eût estimé que c’était un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son manège. Il n’y réussissait qu’à demi, on entendait alterner avec les propos du vrai Bergotte, ceux du Bergotte égoïste, ambitieux et qui ne pensait qu’à parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire valoir, lui qui dans ses livres, quand il était vraiment lui-même avait si bien montré, pur comme celui d’une source, le charme des pauvres. (II)

 

*[Mme de Villeparisis au Héros :] M. Molé, qui avait autant d’esprit et de tact que M. de Vigny en avait peu, l’a arrangé de belle façon en le recevant à l’Académie. Comment, vous ne connaissez pas son discours ? C’est un chef-d’œuvre de malice et d’impertinence. (II)

 

*— Tous les écrivains ont du talent, dit avec mépris M. Bloch père. — Il paraît même, dit son fils en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d’un air diaboliquement ironique qu’il [Bergotte] va se présenter à l’Académie. — Allons donc! il n’a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne semblait pas avoir pour l’Académie le mépris de son fils et de ses filles. Il n’a pas le calibre nécessaire. — D’ailleurs, l’Académie est un salon et Bergotte ne jouit d’aucune surface», déclara l’oncle à héritage de Mme Bloch [Nissim Bernard] (II)

 

*[Mme de Villeparisis :] Oui, Monsieur [Bloch], je me souviens très bien de M. Molé, c’était un homme d’esprit, il l’a prouvé quand il a reçu M. de Vigny à l’Académie, mais il était très solennel et je le vois encore descendant dîner chez lui son chapeau haute forme à la main. (III)

 

*Dans cette galerie de figures symboliques qu’est le «monde», les femmes véritablement légères, les Messalines complètes, présentent toujours l’aspect solennel d’une dame d’au moins soixante-dix ans, hautaine, qui reçoit tant qu’elle peut, mais non qui elle veut, chez qui ne consentent pas à aller les femmes dont la conduite prête un peu à redire, à laquelle le pape donne toujours sa «rose d’or», et qui quelquefois a écrit sur la jeunesse de Lamartine un ouvrage couronné par l’Académie française. (III)

 

*Certes je savais bien que l’idéalisme, même subjectif, n’empêche pas de grands philosophes de rester gourmands ou de se présenter avec ténacité à l’Académie. (III)

 

*[La duchesse de Guermantes sur Mme de Villeparisis :] ma pauvre tante est comme ces artistes d’avant-garde, qui ont tapé toute leur vie contre l’Académie et qui, sur le tard, fondent leur petite académie à eux ; ou bien les défroqués qui se refabriquent une religion personnelle. Alors, autant valait garder l’habit, ou ne pas se coller. (III)

 

*Personne d’ailleurs, dans le café où ils ont leur table, ne sait quelle est cette réunion, si c’est celle d’une société de pêche, des secrétaires de rédaction, ou des enfants de l’Indre, tant leur tenue est correcte, leur air réservé et froid, et tant ils n’osent regarder qu’à la dérobée les jeunes gens à la mode, les jeunes «lions» qui, à quelques mètres plus loin, font grand bruit de leurs maîtresses, et parmi lesquels ceux qui les admirent sans oser lever les yeux apprendront seulement vingt ans plus tard, quand les uns seront à la veille d’entrer dans une académie et les autres de vieux hommes de cercle, que le plus séduisant, maintenant un gros et grisonnant Charlus, était en réalité pareil à eux, mais ailleurs, dans un autre monde, sous d’autres symboles extérieurs, avec des signes étrangers, dont la différence les a induits en erreur. (IV)

 

*s’il n’y avait eu là qu’Oriane, Mme de Saint-Euverte eût pu ne pas se déranger, puisque l’invitation avait été faite de vive voix, et d’ailleurs acceptée avec cette charmante bonne grâce trompeuse dans l’exercice de laquelle triomphent ces académiciens de chez lesquels le candidat sort attendri et ne doutant pas qu’il peut compter sur leur voix. Mais il n’y avait pas qu’elle. (IV)

 

*J’avais grande envie de savoir ce qui s’était exactement passé entre le Prince et Swann et de voir ce dernier, s’il n’avait pas encore quitté la soirée. «Je vous dirai, me répondit la duchesse, à qui je parlais de ce désir, que moi je ne tiens pas excessivement à le voir parce qu’il paraît, d’après ce qu’on m’a dit tout à l’heure chez Mme de Saint-Euverte, qu’il voudrait avant de mourir que je fasse la connaissance de sa femme et de sa fille. Mon Dieu, ce me fait une peine infinie qu’il soit malade, mais d’abord j’espère que ce n’est pas aussi grave que ça. Et puis enfin ce n’est tout de même pas une raison, parce que ce serait vraiment trop facile. Un écrivain sans talent n’aurait qu’à dire : « Votez pour moi à l’Académie parce que ma femme va mourir et que je veux lui donner cette dernière joie. » Il n’y aurait plus de salons si on était obligé de faire la connaissance de tous les mourants. Mon cocher pourrait me faire valoir : « Ma fille est très mal, faites-moi recevoir chez la princesse de Parme. » J’adore Charles, et cela me ferait beaucoup de chagrin de lui refuser, aussi est-ce pour cela que j’aime mieux éviter qu’il me le demande. J’espère de tout mon cœur qu’il n’est pas mourant, comme il le dit, mais vraiment, si cela devait arriver, ce ne serait pas le moment pour moi de faire la connaissance de ces deux créatures qui m’ont privée du plus agréable de mes amis pendant quinze ans, et qu’il me laisserait pour compte une fois que je ne pourrais même pas en profiter pour le voir lui, puisqu’il serait mort!» (IV)

 

*La princesse [Sherbatoff] était fort riche ; elle avait à toutes les premières une grande baignoire où, avec l’autorisation de Mme Verdurin, elle emmenait les fidèles et jamais personne d’autre. On se montrait cette personne énigmatique et pâle, qui avait vieilli sans blanchir, et plutôt en rougissant comme certains fruits durables et ratatinés des haies. On admirait à la fois sa puissance et son humilité, car, ayant toujours avec elle un académicien, Brichot, un célèbre savant, Cottard, le premier pianiste du temps, plus tard M. de Charlus, elle s’effaçait, ayant exprès la baignoire la plus obscure, ne s’occupait en rien de la salle, vivait exclusivement pour le petit groupe, qui, un peu avant la fin de la représentation, se retirait en suivant cette souveraine étrange et non dépourvue d’une beauté timide, fascinante et usée. (IV)

 

*Cottard disait beaucoup plus souvent : « Je le verrai mercredi chez les Verdurin», que : «Je le verrai mardi à l’Académie. » Il parlait aussi des mercredis comme d’une occupation aussi importante et aussi inéluctable. (IV)

 

*« Cré nom, s’écria le docteur, ma femme a oublié de faire changer les boutons de mon gilet blanc. Ah ! les femmes, ça ne pense à rien. Ne vous mariez jamais, voyez-vous », me dit-il. Et comme c’était une des plaisanteries qu’il jugeait convenables quand on n’avait rien à dire, il regarda du coin de l’œil la princesse et les autres fidèles, qui, parce qu’il était professeur et académicien, sourirent en admirant sa bonne humeur et son absence de morgue. (IV)

 

*Que de fois il m’est arrivé, lisant avec une certaine émotion un conte habilement filé par un académicien disert et un peu vieillot, d’être sur le point de dire à Bloch ou à Mme de Guermantes : « Comme c’est joli ! » quand, avant que j’eusse ouvert la bouche, ils s’écriaient, chacun dans un langage différent : « Si vous voulez passer un bon moment, lisez un conte de un tel. La stupidité humaine n’a jamais été aussi loin. » (IV)

 

*ayant entendu que Saint-Loup connaissait M. de Charlus, elle [Mme Verdurin] pensait que c’était par le violoniste et voulait avoir l’air au courant. «Il ne fait pas de médecine, par hasard, ou de littérature ? Vous savez que, si vous avez besoin de recommandations pour des examens, Cottard peut tout, et je fais de lui ce que je veux. Quant à l’Académie, pour plus tard, car je pense qu’il n’a pas l’âge, je dispose de plusieurs voix. Votre ami serait ici en pays de connaissance et ça l’amuserait peut-être de voir la maison. (IV)

 

*Un grand musicien, membre de l’Institut, haut dignitaire officiel, et qui connaissait Ski, passa par Harambouville, où il avait une nièce, et vint à un mercredi des Verdurin. M. de Charlus fut particulièrement aimable avec lui (à la demande de Morel) et surtout pour qu’au retour à Paris, l’académicien lui permît d’assister à différentes séances privées, répétitions, etc., où jouait le violoniste. L’académicien flatté, et d’ailleurs homme charmant, promit et tint sa promesse. Le baron fut très touché de toutes les amabilités que ce personnage (d’ailleurs, en ce qui le concernait, aimant uniquement et profondément les femmes) eut pour lui, de toutes les facilités qu’il lui procura pour voir Morel dans les lieux officiels où les profanes n’entrent pas, de toutes les occasions données par le célèbre artiste au jeune virtuose de se produire, de se faire connaître, en le désignant, de préférence à d’autres, à talent égal, pour des auditions qui devaient avoir un retentissement particulier. (IV)

 

*Morel sourit d’attendrissement : « Ah ! Thureau-Dangin, me dit-il d’un air aussi intéressé que celui qu’il avait montré en entendant parler du marquis de Norpois et de mon père était resté indifférent. Thureau-Dangin, c’était une paire d’amis avec votre oncle. Quand une dame voulait une place de centre pour une réception à l’Académie, votre oncle disait : « J’écrirai à Thureau-Dangin. » Et naturellement la place était aussitôt envoyée, car vous comprenez bien que M. Thureau-Dangin ne se serait pas risqué de rien refuser à votre oncle, qui l’aurait repincé au tournant. (IV)

 

*Une fois seul avec Cottard, il [Charlus] le remercia chaleureusement, mais lui déclara qu’il semblait probable que le propos répété n’avait en réalité pas été tenu, et que, dans ces conditions, le docteur voulût bien avertir le second témoin que, sauf complications possibles, l’incident était considéré comme clos. Le danger s’éloignant, Cottard fut désappointé. Il voulut même un instant manifester de la colère, mais il se rappela qu’un de ses maîtres, qui avait fait la plus belle carrière médicale de son temps, ayant échoué la première fois à l’Académie pour deux voix seulement, avait fait contre mauvaise fortune bon cœur et était allé serrer la main du concurrent élu. Aussi le docteur se dispensa-t-il d’une expression de dépit qui n’eût plus rien changé, et après avoir murmuré, lui, le plus peureux des hommes, qu’il y a certaines choses qu’on ne peut laisser passer, il ajouta que c’était mieux ainsi, que cette solution le réjouissait. (IV)

 

*Je n’eus pas le mauvais goût de paraître mécontent, mais cette Pudeur-là me sembla apparentée — beaucoup plus qu’au Kroniôn — à la pudeur qui empêche un critique qui vous admire de parler de vous parce que le temple secret où vous trônez serait envahi par la tourbe des lecteurs ignares et des journalistes; à la pudeur de l’homme d’État qui ne vous décore pas pour que vous ne soyez pas confondu au milieu de gens qui ne vous valent pas; à la pudeur de l’académicien qui ne vote pas pour vous, afin de vous épargner la honte d’être le collègue de X… qui n’a pas de talent; à la pudeur enfin, plus respectable et plus criminelle pourtant, des fils qui nous prient de ne pas écrire sur leur père défunt qui fut plein de mérites, afin d’assurer le silence et le repos, d’empêcher qu’on entretienne la vie et qu’on crée de la gloire autour du pauvre mort, qui préférerait son nom prononcé par les bouches des hommes aux couronnes, fort pieusement portées, d’ailleurs, sur son tombeau. (IV)

 

*n’hésitons pas à avouer que, si les mères de famille avaient part au vote, le baron risquerait d’être lamentablement blackboulé comme professeur de vertu. C’est malheureusement avec le tempérament d’un roué qu’il suit sa vocation de pédagogue; remarquez que je ne dis pas de mal du baron; ce doux homme, qui sait découper un rôti comme personne, possède, avec le génie de l’anathème, des trésors de bonté. Il peut être amusant comme un pitre supérieur, alors qu’avec tel de mes confrères, académicien, s’il vous plaît, je m’ennuie, comme dirait Xénophon, à cent drachmes l’heure. (V)

 

*les gens de l’aristocratie qui se font peindre comme le Pape et les chefs d’État par les peintres académiciens. (VII)

 

*Mme Verdurin répondit : « Le Comte, ma chère », à Mme Bontemps qui lui disait : «C’est bien le duc d’Haussonville que vous venez de me présenter», soit par entière ignorance et absence de toute association entre le nom Haussonville et un titre quelconque, soit au contraire par excessive instruction et association d’idées avec le «Parti des Ducs», dont on lui avait dit que M. d’Haussonville était un des membres à l’Académie. À partir du quatrième jour elle avait commencé d’être solidement installée dans le faubourg Saint-Germain. (VII)

 

*J’ai souvent pensé depuis, en me rappelant cette croix de guerre égarée chez Jupien, que si Saint-Loup avait survécu, il eût pu facilement se faire élire député dans les élections qui suivirent la guerre, grâce à l’écume de niaiserie et au rayonnement de gloire qu’elle laissa après elle, et où, si un doigt de moins, abolissant des siècles de préjugés, permettait d’entrer par un brillant mariage dans une famille aristocratique, la croix de guerre, eût-elle été gagnée dans les bureaux, tenait lieu de profession de foi pour entrer dans une élection triomphale, à la Chambre des Députés, presque à l’Académie française. L’élection de Saint-Loup à cause de sa « sainte » famille eût fait verser à M. Arthur Meyer des flots de larmes et d’encre. Mais peut-être aimait-il trop sincèrement le peuple pour arriver à conquérir les suffrages du peuple, lequel pourtant lui aurait sans doute, en faveur de ses quartiers de noblesse, pardonné ses idées démocratiques. Saint-Loup les eût exposées sans doute avec succès devant une chambre d’aviateurs. Certes ces héros l’auraient compris, ainsi que quelques très rares hauts esprits. Mais grâce à l’enfarinement du Bloc national, on avait aussi repêché les vieilles canailles de la politique qui sont toujours réélues. Celles qui ne purent entrer dans une chambre d’aviateurs, quémandèrent, au moins pour entrer à l’Académie française, les suffrages des maréchaux, d’un président de la République, d’un président de la Chambre, etc. Elles n’eussent pas été favorables à Saint-Loup, mais l’étaient à un autre habitué de Jupien, ce député de l’Action Libérale qui fut réélu sans concurrent. Il ne quittait pas l’uniforme d’officier de territoriale bien que la guerre fût finie depuis longtemps. Son élection fut saluée avec joie par tous les journaux qui avaient fait l’«union» sur son nom, par les dames nobles et riches qui ne portaient plus que des guenilles, par un sentiment de convenances et la peur des impôts, tandis que les hommes de la Bourse achetaient sans arrêter des diamants non pour leurs femmes mais parce que, ayant perdu toute confiance dans le crédit d’aucun peuple, ils se réfugiaient vers cette richesse palpable, et faisaient ainsi monter la de Beers, de mille francs. Tant de niaiserie agaçait un peu, mais on en voulut moins au Bloc national quand on vit tout d’un coup les victimes du bolchevisme, de grandes-duchesses en haillons, dont on avait assassiné tour à tour les maris et les fils. (VII)

 

*on faisait tous les jours prendre des nouvelles de tant de gens à l’article de la mort et dont les uns s’étaient rétablis, tandis que d’autres avaient «succombé» qu’on ne se souvenait plus au juste si telle personne qu’on n’avait jamais l’occasion de voir s’était sortie de sa fluxion de poitrine ou avait trépassé. La mort se multipliait et devenait plus incertaine dans ces régions âgées. À cette croisée de deux générations et de deux sociétés qui, en vertu de raison différentes, mal placées pour distinguer la mort, la confondaient presque avec la vie, la première s’était mondanisée, était devenue un incident qui qualifiait plus ou moins une personne sans que le ton dont on parlait eût l’air de signifier que cet incident terminait tout pour elle, on disait : « Mais vous oubliez, un tel est mort », comme on eût dit : « Il est décoré », « il est de l’Académie », ou – et cela revenait au même puisque cela empêchait aussi d’assister aux fêtes – « il est allé passer l’hiver dans le Midi », « on lui a ordonné les montagnes ». (VII)

 

*Cette liaison avec Mme de Forcheville, liaison qui n’était qu’une imitation de ses liaisons plus anciennes, venait de faire perdre au duc de Guermantes pour la deuxième fois, la possibilité de la présidence du Jockey et un siège de membre libre à l’Académie des Beaux-Arts, comme la vie de M. de Charlus, publiquement associée à celle de Jupien lui avait fait manquer la présidence de l’Union et celle aussi de la Société des amis du Vieux Paris. Ainsi les deux frères, si différents dans leurs goûts, étaient arrivés à la déconsidération à cause d’une même paresse, d’un même manque de volonté, lequel était sensible, mais agréablement, chez le duc de Guermantes leur grand-père, membre de l’Académie française mais, qui, chez les deux petits fils, avait permis à un goût naturel et à un autre qui passe pour ne l’être pas, de les désocialiser. (VII)

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Proust petit homme vert (bis)”

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  1. patricelouis says: -#1

    Intéressant article, cher Patrick, mais où est la référence à Proust ?

  2. Dans le Troisième Sexe, Willy lui consacre un chapitre qui commence par « Infiniment plus réservé que Jean Lorrain cet assoiffé perpétuel de réclame, Marcel Proust, répandait son esprit et cachait soigneusement sa vie, selon le conseil du sage. » (p. 111 à 115 aux éditions QuestionDeGenre/GKC, 2014)

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