Mais où est Combray ?

Mais où est Combray ?

 

Habitant — certes depuis peu — à Illiers-Combray, Eure-et-Loir, je devrais le savoir.

Seulement, Proust a la géographie fluctuante et il balade son village — d’enfance et de fin d’œuvre — de part et d’autre de Paris.

Le Combray de la madeleine est, sans conteste l’Illiers où il passe ses vacances, celui de sa tante Elisabeth, renommée Léonie.  Tant de lieux d’aujourd’hui le rappellent : la maison natale du père, l’église Saint-Jacques, le Loir, le Pré Catelan, Tansonville, Saint-Éman, etc. Les flèches de Chartres veillent.

La guerre oblige l’écrivain à bouleverser ses plans de bataille, à brouiller ses cartes de géographie. La Beauce n’est pas terre de tranchées, on ne s’étripe pas dans les blés. Or, le récit nécessite que les affrontements sanglants soient proches de Combray. C’est ainsi que Combray déménage de plus de deux cents kilomètres, du sud-ouest de la capitale vers son nord est.

Et il n’attend pas Le Temps retrouvé, tout prégnant du conflit, pour prendre ses cliques et ses claques.

Dans Du côté de chez Swann, Reims est une destination visiblement habituelle de la famille : « Un jour, mon grand-père dit à mon père : « Vous rappelez-vous que Swann à dit hier que comme sa femme et sa fille partaient pour Reims, il en profiterait pour aller passer vingt-quatre heures à Paris ? » La première édition du roman, celle de 1913 chez Grasset, proposait : « partaient pour Chartres ».

De même, la jeune Gilberte va régulièrement à Laon, situé « à plusieurs lieues ». Reims, dans la Marne, et Laon, dans l’Aisne, sont espacées de soixante kilomètres.

Dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs se glisse un explicite localisation : « dans le gris et champenois Combray ».

Dans le même volume, Odette assigne l’Aisne aux Guermantes : « à une personne qui lui demandait de quelle province étaient les Guermantes, elle répondit : « de l’Aisne ».

Dans Le Côté de Guermantes, le Héros évoque à propos de la demeure de la duchesse, « la colline de Laon » et « les plaines de Champagne ». La duchesse, d’ailleurs, « choisi[t] pour la plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus Île-de-France, le plus champenoise »…

Mais c’est évidemment à l’occasion de la guerre de 14 que Combray campe définitivement près de la zone de combats entre Français et Allemands : Les premiers tiennent « solidement » les abords de Jouy-le-Vicomte « pas tellement éloigné de Combray ».

En septembre, Gilberte doit héberger les seconds à Tansonville…

En 1916, elle écrit combien Roussainville et Méséglise (où les Allemands ont perdu cent mille hommes lors d’une bataille de huit mois) « sont à jamais entrés dans la gloire au même titre qu’Austerlitz ou Valmy ». Quant au raidillon aux aubépines, il mène « à la fameuse cote 307 » !

 

Alors, Combray, beauceron ou champenois ? Dans les deux cas, une cathédrale hisse ses tours aux environs.

La cathédrale de Chartres (Photo PL)

La cathédrale de Chartres… (Photo PL)

... et celle de Reims.

… et celle de Reims.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les cathédrales de Chartres et de Reims sont toutes deux baptisées Notre-Dame. La seconde a été qualifiée de martyre à cause des bombardements de 1914, mais comme la première, elle est toujours là.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Extraits

*Chaque année, le jour de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de tout obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un même souffle, venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir se coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès d’elle, que c’était quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans que je pusse le comprendre, et je l’embrassais au passage. (I)

*Et, en même temps que Mme de Guermantes, changeait sa demeure, issue elle aussi de ce nom que fécondait d’année en année telle ou telle parole entendue qui modifiait mes rêveries : cette demeure les reflétait dans ses pierres mêmes devenues réfléchissantes comme la surface d’un nuage ou d’un lac. Un donjon sans épaisseur qui n’était qu’une bande de lumière orangée et du haut duquel le seigneur et sa dame décidaient de la vie et de la mort de leurs vassaux avait fait place — tout au bout de ce « côté de Guermantes » où, par tant de beaux après-midi, je suivais avec mes parents le cours de la Vivonne — à cette terre torrentueuse où la duchesse m’apprenait à pêcher la truite et à connaître le nom des fleurs aux grappes violettes et rougeâtres qui décoraient les murs bas des enclos environnants; puis ç’avait été la terre héréditaire, le poétique domaine où cette race altière de Guermantes, comme une tour jaunissante et fleuronnée qui traverse les âges, s’élevait déjà sur la France, alors que le ciel était encore vide là où devaient plus tard surgir Notre-Dame de Paris et Notre-Dame de Chartres; alors qu’au sommet de la colline de Laon la nef de la cathédrale ne s’était pas posée comme l’Arche du Déluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes anxieusement penchés aux fenêtres pour voir si la colère de Dieu s’est apaisée, emportant avec elle les types des végétaux qui multiplieront sur la terre, débordante d’animaux qui s’échappent jusque par les tours où des bœufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de haut les plaines de Champagne ; alors que le voyageur qui quittait Beauvais à la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant, dépliées sur l’écran d’or du couchant, les ailes noires et ramifiées de la cathédrale. C’était, ce Guermantes, comme le cadre d’un roman, un paysage imaginaire que j’avais peine à me représenter et d’autant plus le désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et de routes réelles qui tout à coup s’imprégneraient de particularités héraldiques, à deux lieues d’une gare; je me rappelais les noms des localités voisines comme si elles avaient été situées au pied du Parnasse ou de l’Hélicon, et elles me semblaient précieuses comme les conditions matérielles — en science topographique — de la production d’un phénomène mystérieux. (III)

*« J’étais cependant effrayé de la rapidité avec laquelle le théâtre de ces victoires se rapprochait de Paris, et je fus même étonné que le maître d’hôtel ayant vu dans un communiqué qu’une action avait eu lieu près de Lens, n’eût pas été inquiet en voyant dans le journal du lendemain que ses suites avaient tourné à notre avantage à Jouy-le-Vicomte, dont nous tenions solidement les abords. Le maître d’hôtel savait, connaissait pourtant bien le nom, Jouy-le-Vicomte, qui n’était pas tellement éloigné de Combray. » (VII)

*« Gilberte m’écrivait (c’était à peu près en septembre 1914) que quelque désir qu’elle eût de rester à Paris pour avoir plus facilement des nouvelles de Robert, les raids perpétuels de taubes au-dessus de Paris lui avaient causé une telle épouvante, surtout pour sa petite fille, qu’elle s’était enfuie de Paris par le dernier train qui partait encore pour Combray, que le train n’était même pas allé à Combray et que ce n’était que grâce à la charrette d’un paysan sur laquelle elle avait fait dix heures d’un trajet atroce, qu’elle avait pu gagner Tansonville ! « Et là, imaginez-vous ce qui attendait votre vieille amie, m’écrivait en finissant Gilberte. J’étais partie de Paris pour fuir les avions allemands, me figurant qu’à Tansonville je serais à l’abri de tout. Je n’y étais pas depuis deux jours que vous n’imaginerez jamais ce qui arrivait : les Allemands qui envahissaient la région après avoir battu nos troupes près de La Fère, et un état-major allemand suivi d’un régiment qui se présentait à la porte de Tansonville, et que j’étais obligée d’héberger, et pas moyen de fuir, plus un train, rien. » (VII)

*« Et maintenant à mon second retour à Paris [en 1916], j’avais reçu dès le lendemain de mon arrivée, une nouvelle lettre de Gilberte qui sans doute avait oublié celle, ou du moins le sens de celle que j’ai rapportée, car son départ de Paris à la fin de 1914 y était représenté rétrospectivement d’une manière assez différente. « Vous ne savez peut-être pas, mon cher ami, me disait-elle, que voilà bientôt deux ans que je suis à Tansonville. J’y suis arrivée en même temps que les Allemands. Tout le monde avait voulu m’empêcher de partir. On me traitait de folle. « Comment, me disait-on, vous êtes en sûreté à Paris et vous partez pour ces régions envahies, juste au moment où tout le monde cherche à s’en échapper. » Je ne méconnaissais pas tout ce que ce raisonnement avait de juste. Mais que voulez-vous, je n’ai qu’une seule qualité, je ne suis pas lâche, ou si vous aimez mieux je suis fidèle et quand j’ai su mon cher Tansonville menacé, je n’ai pas voulu que notre vieux régisseur restât seul à le défendre. Il m’a semblé que ma place était à ses côtés. Et c’est du reste grâce à cette résolution que j’ai pu sauver à peu près le château – quand tous les autres dans le voisinage, abandonnés par leurs propriétaires affolés, ont été presque tous détruits de fond en comble – et non seulement le château, mais les précieuses collections auxquelles mon cher Papa tenait tant. » En un mot, Gilberte était persuadée maintenant qu’elle n’était pas allée à Tansonville comme elle me l’avait écrit en 1914 pour fuir les Allemands et pour être à l’abri, mais au contraire pour les rencontrer et défendre contre eux son château. Ils n’étaient pas restés à Tansonville, d’ailleurs, mais elle n’avait plus cessé d’avoir chez elle un va-et-vient constant de militaires qui dépassait de beaucoup celui qui tirait les larmes à Françoise dans la rue de Combray, et de mener, comme elle disait, cette fois en toute vérité, la vie du front. Aussi parlait-on dans les journaux avec les plus grands éloges de son admirable conduite et il était question de la décorer. La fin de sa lettre était entièrement exacte. « Vous n’avez pas idée de ce que c’est que cette guerre, mon cher ami, et de l’importance qu’y prend une route, un pont, une hauteur. Que de fois j’ai pensé à vous, aux promenades grâce à vous rendues délicieuses que nous faisions ensemble dans tout ce pays aujourd’hui ravagé, alors que d’immenses combats se livrent pour la possession de tel chemin, de tel coteau que vous aimiez, où nous sommes allés si souvent ensemble. Probablement vous comme moi, vous ne vous imaginiez pas que l’obscur Roussainville et l’assommant Méséglise d’où on nous portait nos lettres, et où on était allé chercher le docteur quand vous avez été souffrant, seraient jamais des endroits célèbres. Eh bien, mon cher ami, ils sont à jamais entrés dans la gloire au même titre qu’Austerlitz ou Valmy. La bataille de Méséglise a duré plus de huit mois, les Allemands y ont perdu plus de cent mille hommes, ils ont détruit Méséglise, mais ils ne l’ont pas pris. Le petit chemin que vous aimiez tant, que nous appelions le raidillon aux aubépines et où vous prétendez que vous êtes tombé dans votre enfance amoureux de moi, alors que je vous assure en toute vérité que c’était moi qui étais amoureuse de vous, je ne peux pas vous dire l’importance qu’il a prise. L’immense champ de blé auquel il aboutit c’est la fameuse cote 307 dont vous avez dû voir le nom revenir si souvent dans les communiqués. Les Français ont fait sauter le petit pont sur la Vivonne qui, disiez-vous, ne vous rappelait pas votre enfance autant que vous l’auriez voulu, les Allemands en ont jeté d’autres, pendant un an et demi, ils ont eu une moitié de Combray et les Français l’autre moitié. » (VII)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Oui, c’est intéressant, Giono aussi use d’une géographie baladeuse ; un des ingrédients du coktail de l’écrivain, ce flou imprécis.

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