Votre vrai nom, c’est quoi ?

Votre vrai nom, c’est quoi ?

 

Aujourd’hui encore, certains habitants âgés d’Illiers-Combray ne veulent pas entendre parler de « Proust ». Ils ne connaissent que les « Prou », car c’est ainsi que l’on prononçait, dans le temps.

Ce retour aux sources ne serait pas pour déplaire à notre cher Marcel, lui qui essaime, dans À la Recherche du Temps perdu, des précisions sur la bonne façon de nommer quelques familles aristocratiques —  je joins des corrections à connaître (celles de Proust portent le numéro du tome où elles sont fournies).

 

Pour prolonger Julos Beaucarne qui professait : Ne disez pas « disez », disez « dites », ne dites pas Béarn, mais « Béar », de même qu’on ne dit pas le Tarn, mais le « Tar » (V) ; Broglie, mais « Breuil » ; Castellane, mais « Casslann » ; Chenouville, mais « d’Chenouville » (IV) ; Croy, mais « Crouï » ; Enghien, mais « Anguin » ; Retz, mais « Rè » ; Talleyrand, mais « Talran »  ; Trémoïlle, mais Trémouille (Bichot parle de « Ces de La Trémouaille », (I) ; Uzès, mais «  Uzai » (IV).

C’est utile car des personnages se trompent, sciemment ou non : Mme Poussin, de Combray, prononce non Fénelon, mais « Fénélon » (IV) ; et M. de Norpois appelle Swann « Svann » (II)

Dans la vraie vie, dans la « haute », à l’époque, on disait Gréfeuille pour Greffuhle et Hottingre pour Hottinguer.

 

Les aristos (apocope) de la Recherche adorent les diminutifs : Palamède de Guermantes : Mémé (I, III, IV, VI, VII) ; le prince d’Agrigente : Gri-Gri (III, VII) ; Mme d’Arpajon : Phili (III) ; le marquis Hannibal de Bréauté-Consalvi : Babal (III, VII) ;  le marquis de Cambremer : Cancan (IV) : Montesquiou : Quiou-Quiou (III) ; le marquis Amanien d’Osmond : Mama (III) ; la marquise de la Pommelière : La Pomme (IV) ; un La Rochefoucauld : Edouard Coco (selon le duc de Guermantes, III) ; un membre d’une coterie qui doit épouser Mlle d’Ambresac : Bibi (III).

Ils sont imités par le petit peuple : Le roi d’Espagne est « Fonfonse » et celui de Grèce « Tino » pour le maître d’hôtel du Héros (VII) ; l’épouse de l’empereur Guillaume est « la Guillaumesse » pour Françoise (VII).

Enfin, le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen est raccourci en « prince Von ». Il est vrai que son patronyme est long comme un jour sans pain !

 

Les surnoms s’attribuent aussi volontiers : le baron de Charlus : le Superbe (selon un mot d’Oriane), la Couturière (vers la fin) ; Frau Bosch, Frau von den Bosch (pendant la guerre) ; Robert de Saint-Loup : Bobette (pour Morel) ; Morel : Grande Sale (pour Léa), Mme d’Hunolstein parce qu’elle est « énorme » : Petite ; la comtesse de Montpeyroux parce qu’elle est « d’une énorme grosseur » : Petite ; la vicomtesse de Vélude (id.) : Mignonne ; Mme de l’Éclin : Ventre affamé ; Mme de Gallardon : Gallardonette.

 

Le Héros a, lui-même, droit à son traitement particulier : « mon petit jaunet, mon petit serin » pour sa mère (I) ; « Monsieur » pour Françoise (I), « Ploumissou » pour Céleste Albaret (IV) ; « le petit » pour son père quand il parle de lui (I).

Il est vrai que, pour sa mère, Marcel était «  petit loup ».

 

Les bourgeois ne sont pas exemptés :

Notre ambassadeur à Pétersbourg, M. Paléologue : « Paléo pour le monde diplomatique qui a ses abréviations prétendues spirituelles comme l’autre » (VII).

Mme Poussin : « Tu m’en diras des nouvelles », car c’est par cette phrase perpétuellement répétée qu’elle avertissait ses filles des maux qu’elles se préparaient (IV)

Albertine : Titine pour Andrée (II).

Rachel : « Rachel quand du Seigneur » (II).

Brichot : Chochotte pour le milieu Verdurin (IV).

Viradobteski : Ski (III, IV, V, VII — seul le faux journal des Goncourt l’appelle par son nom complet).

Octave : « dans les choux » (II).

 

Il y a encore les déformations, voulues ou non :

Léa : « Lina, Linette, Lisette, Lia, enfin quelque chose de ce genre » pour Mme de Cambremer (IV).

Sylvain Lévy : Cahn, Kohn, Kuhn pour Mme de Cambremer (IV).

Legrandin :  Gandin ou Le Gandin pour Viradobetski (IV).

Mme Sazerat : Mme Sazerin pour Eulalie (I) puis Françoise (VI).

 

Pour être complet (vous commencez à connaître ma prétention à l’exhaustivité), il faut signaler cette déformation injurieuse due à Charlus s’adressant à Morel :

[Charlus à Morel :] Quant à tous les petits messieurs qui s’appellent marquis de Cambremerde ou de Vatefairefiche, il n’y a aucune différence entre eux et le dernier pioupiou de votre régiment. Que vous alliez faire pipi chez la comtesse Caca, ou caca chez la baronne Pipi, c’est la même chose, vous aurez compromis votre réputation et pris un torchon breneux comme papier hygiénique. Ce qui est malpropre.» (IV)

 

J’ajoute ce commentaire général de l’auteur :

[Le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen], l’ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait à des intimes, Von. Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à la rigueur, à cause de la longueur d’un nom composé. On se rendait moins compte des raisons qui faisaient remplacer Elisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth, comme dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s’explique que des hommes, cependant assez oisifs et frivoles en général, eussent adopté « Quiou » pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit moins ce qu’ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au lieu de Ferdinand. […] Quelquefois on se contentait d’ajouter un a au nom ou au prénom du mari pour désigner la femme. L’homme le plus avare, le plus sordide, le plus inhumain du faubourg ayant pour prénom Raphaël, sa charmante, sa fleur sortant aussi du rocher signait toujours Raphaëla ; mais ce sont là seulement simples échantillons de règles innombrables dont nous pourrons toujours, si l’occasion s’en présente, expliquer quelques-unes. Ensuite je demandai au duc de me présenter au prince d’Agrigente. « Comment, vous ne connaissez pas cet excellent Gri-gri », s’écria M. de Guermantes, et il dit mon nom à M. d’Agrigente. (III)

 

Je me dois encore de signaler les pseudonymes : « Un Renseigné », « Testis », « Machiavel » :

*Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms d’hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l’ancien ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les crut oubliées, être exhumés par quelque personnalité signant « un Renseigné » ou « Testis » ou « Machiavel » dans un journal où l’oubli même où ils étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation. Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le diplomate aussi immobile et muet qu’un homme sourd, quand M. de Norpois leva légèrement la tête et, dans la forme où avaient été rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une brièveté moindre, demanda finement : « Et est-ce que personne n’a prononcé le nom de M. Giolitti ? » À ces mots les écailles du prince Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. (VI, 154-155)

 

Achevons avec ces considérations sur l’usage de la particule :

[Mme Verdurn à son mari :] As-tu remarqué comme Swann a ri d’un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle ?

Elle avait remarqué que devant ce nom Swann et Forcheville avaient plusieurs fois supprimé la particule. Ne doutant pas que ce fût pour montrer qu’ils n’étaient pas intimidés par les titres, elle souhaitait d’imiter leur fierté, mais n’avait pas bien saisi par quelle forme grammaticale elle se traduisait. Aussi sa vicieuse façon de parler l’emportant sur son intransigeance républicaine, elle disait encore les de La Trémoïlle ou plutôt par une abréviation en usage dans les paroles des chansons de café-concert et les légendes des caricaturistes et qui dissimulait le de, les d’La Trémoïlle, mais elle se rattrapait en disant : « Madame La Trémoïlle. » « La Duchesse, comme dit Swann », ajouta-t-elle ironiquement avec un sourire qui prouvait qu’elle ne faisait que citer et ne prenait pas à son compte une dénomination aussi naïve et ridicule. (I)

 

Veuillez décliner, vos nom, prénom…

Moi, c’est Louis, Patrice…

Parole de proustiste…

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

7 comments to “Votre vrai nom, c’est quoi ?”

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  1. ouh là là ; le souhaitez-vous vraiment, cher Patrice ? Bon, allons-y alors.

    Clopine Trouillefou, diminuée en « Clo » quand il faut faire court, ou qu’on manque de temps.

    Double descendance.

    par le père : Victor Hugo, bien sûr. Nous sommes dans Notre-Dame de Paris, dans un endroit bien particulier : une Cour des Miracles, c’est-à-dire, précisément, là où les aveugles voient, les bossus se redressent, les plaies guérissent miraculeusement. C’est là que vit un personnage secondaire – comme je les aime, au cinéma j’ai toujours aimé les seconds rôles, qui font si souvent basculer un film, quand ils sont soignés – secondaire mais essentiel au roman. Songez que c’est lui qui ouvre le bal, qu’il connaît l’ambassadeur des Flamands (Maître Coppenole, chaussetier à Gand, et fier de l’être), qu’il va mobiliser ses troupes pour aller à l’assaut de ce qui est le symbole du pouvoir : l’église, (pour délivrer Esméralda), qu’il sera du début à la fin un des ressorts de l’action, et qu’en plus, il est prince d’Egypte et de Bohème, et ROI DES GUEUX. Quel personnage, pas vrai ? Comment, quand on est comme moi obscure, autodidacte, partagée entre une vie concrète pleine et chaleureuse, certes, mais rien moins qu’intellectuelle, et une vie double toute pleine de divagations et de lectures, comment ne pas être attirée par ce Clopin Trouillefou ?

    par la mère : Virginia Woolf. Elle a écrit « une chambre à soi », (en fait, il s’agissait du texte d’une de ses conférences féministes) et a durablement influencé votre servante, Patrice. Or, dans une chambre à soi, elle imagine une soeur à Shakespeare, et son destin : elle démontre que, même géniale, même portée par l’amour le plus pur du théâtre, la soeur de Shakespeare n’aurait pas pu exprimer son talent, à cause des préjugés de son temps. Forcément devenue la maîtresse d’un homme riche, malheureuse et désaxée, la soeur de Shakespeare aurait fini par se suicider, et repose sous Picadilly Circus. J’ai si fortement « vibré » aux mots de Virginia Woolf que j’ai décidé, très jeune, d’être féministe, pour permettre à toutes les soeurs de Shakespeare de vivre pleinement…

    Et voilà, c’est comme cela que Clopine Trouillefou, Reine des Gueuses, soeur du Prince d’Egypte et de Bohème, très humble lectrice de Virginia Woolf et Marcel Proust (entre autres !), mais fermement décidée à lutter contre les préjugés de son temps, a vu le jour. En espérant un miracle, évidemment !

  2. patricelouis says: -#1

    Admirable Clopine qui se sent interpelée par ce qui n’est que le titre d’une chronique. Je ne suis pas un agent de la force publique qui intimerait je ne sais quel ordre. Mais comme sa réponse est littéraire, je me réjouis de sa réaction.

  3. Je suis confuse, excusez-moi !

  4. Mais au fait, votre nom « Patrice Louis », savez-vous vraiment d’où il vient ? J’ai entendu dire que les patronymes qui ont une forme de prénom, comme le vôtre, venaient d’un aïeul « enfant trouvé » : il était coutumier aux religieuses recueillant les bébés anonymes de leur attribuer le nom du saint fêté le jour de l’accueil de l’enfant. Est-ce le cas, pour vous ? (le mien, le véritable veux-je dire, fait partie de cette catégorie. Je m’appelle Marie BENOIT)

  5. patricelouis says: -#1

    Votre fougue est à votre crédit. Vous n’avez nul besoin de vous excuser.

  6. patricelouis says: -#1

    Mes origines sont connues et identifiées : il n’y a pas de « champi », « enfant abandonné dans les champs » dans mes aïeux. La référence au personnage de George Sand cher au Héros, s’impose. Sait-on assez que Mme Blanchet, la belle meunière qui prend soin du petit François, suscitant un attachement filial puis des sentiments amoureux (qui firent jaser à l’époque), se prénomme Madeleine ?

  7. Eh bé non, on ne le sait pas assez. (sourire proustien).

    Au fait, je crois fermement qu’il y a des « sourires proustiens ».

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