Envolée, la rue de l’Oiseau

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Envolée, la rue de l’Oiseau

 

La rue de l’Oiseau a une importance singulière dans À la Recherche du Temps perdu. C’est sur elle qu’ouvre la fenêtre de la chambre de tante Léonie et elle est citée dans quatre des sept parties de l’œuvre.

Elle est bien fréquentée. Y habitent, outre la recluse volontaire, la fille de Mme Goupil et la belle fille de Mme de Sazerat, appelées par Proust « les dames de la rue de l’Oiseau », parlant aussi des « bonnes gens de la rue de l’Oiseau ».

Et ce n’est pas une gargotte qui y a élu domicile, mais « la vieille hôtellerie de l’Oiseau flesché » fréquentée par les duchesses sous l’Ancien régime.

L’hôtellerie n’existe plus, mais la maison qui l’a abritée, si.

Ici était l'hotellerie de l'Oiseau flesché (Photo PL)

Ici était l’hotellerie de l’Oiseau flesché (Photo PL)

Ici passaient des carrosses (Photo PL)

Ici passaient des carrosses (Photo PL)

Aujourd’hui, la rue porte le nom du docteur Galopin — personne réelle, inspiration pour le Dr Percepied et qui donne son nom au pâtissier de Combray.

Rue du Dr Galopin (Photo PL)

Rue du Docteur Galopin (Photo PL)

 

Enfin, pour qui douterait de la qualité des habitants de la rue, c’est là que demeure Bernard Puyenchet, le tout nouveau maire d’Illiers-Combray (il a été élu hier soir) — le « gratin », quoi, comme dirait Proust.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits :

*à certains moments, il me semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir louer une chambre rue de l’Oiseau — à la vieille hôtellerie de l’Oiseau flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine que s’élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi chaude, — serait une entrée en contact avec l’Au-delà plus merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et de causer avec Geneviève de Brabant. (I, 33)

*[Tante Léonie :] Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la tête ?

— Non, madame Octave.

— Ah! ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre tête, vous pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone qui était venue chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle et ils ont tourné par la rue de l’Oiseau. Il faut qu’il y ait quelque enfant de malade. (I)

*On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. (I)

*Il y avait à Combray une rue de Saintrailles à laquelle je n’avais jamais repensé. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie à la rue de l’Oiseau. (III)

*[À Venise] dès le second jour, ce que je vis en m’éveillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s’était substitué dans ma mémoire et dans mon désir aux souvenirs de Combray), ce furent les impressions de ma première sortie du matin à Venise, à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray, où comme à Combray le dimanche matin on avait bien le plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d’une couleur si résistante que mes yeux fatigués pouvaient, pour se détendre et sans craindre qu’elle fléchît, y appuyer leurs regards. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle vie aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels la tête d’un Dieu barbu (en dépassant l’alignement, comme le marteau d’une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par son reflet, non le brun du sol mais le bleu splendide de l’eau. (VI)

*Certes, les humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l’Oiseau, son asymétrie à cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu’une embrasse divisait et retenait écartés, l’équivalent de tout cela existait à cet hôtel de Venise où j’entendais aussi ces mots si particuliers, si éloquents qui nous font reconnaître de loin la demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure fut la nôtre ; (VI)

*À vrai dire, cette raison était toute négative et ôtait simplement leur valeur à celles qui auraient pu me détourner de ce concert mondain. Mais celle qui m’y fit aller fut ce nom de Guermantes depuis assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu sur la carte d’invitation, il réveillât un rayon de mon attention, allât prélever au fond de ma mémoire une coupe de leur passé, accompagné de toutes les images de forêt domaniale ou de hautes fleurs qui l’escortaient alors et pour qu’il reprît pour moi le charme et la signification que je lui trouvais à Combray quand passant, avant de rentrer, dans la rue de l’Oiseau, je voyais du dehors comme une laque obscure le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes. (VII)

*Mme Verdurin, peu après la mort de son mari, avait épousé le vieux duc de Duras, ruiné, qui l’avait faite cousine du prince de Guermantes, et était mort après deux ans de mariage. Il avait été pour Mme Verdurin une transition fort utile et maintenant celle-ci par un troisième mariage était princesse de Guermantes et avait dans le faubourg Saint-Germain une grande situation qui eût fort étonné à Combray où les dames de la rue de l’Oiseau, la fille de Mme Goupil et la belle fille de Mme de Sazerat, toutes ces dernières années, avant que Mme Verdurin ne fût princesse de Guermantes, avaient dit en ricanant « la duchesse de Duras », comme si c’eût été un rôle que Mme Verdurin eût tenu au théâtre. (VII)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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