Proust ou pas Proust : c’est qui qu’a commencé ?

Proust ou pas Proust : c’est qui qu’a commencé ?

Qui est le premier ? À  qui décerner la palme d’avoir mis la main sur la pépite de Marcel Proust saisi par une caméra ?

 

Jean-Pierre Sirois-Trahan est très discret sur ce qu’il présente dans la Revue d’études proustiennes comme le « premier film retrouvé de l’écrivain ». Sans l’affirmer explicitement, il est prêt à s’attribuer la paternité de l’exhumation d’un film répertorié au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) à Bois d’Arcy. Celui qui affirme y avoir retrouvé Marcel Proust dans le défilé d’un mariage aristocratique à la Madeleine le laisse entendre dans une note de bas de page :

« Film n° 41453 intitulé [Film de famille Greffulhe : mariage d’Armand de Guiche et Elaine Greffulhe], noir et blanc, muet, 35 mm, réalisateur inconnu. J’en profite pour remercier Béatrice de Pastre, Dominique Moustacchi et l’équipe du CNC qui ont catalogué et numérisé le film. Cette découverte est née de la collaboration fructueuse entre une archive et la recherche. »

 

« Pas si vite ! » l’interpelle Laurence Grenier sur son blogue Proust pour tous. Et d’évoquer « une erreur historique, une affaire Calas littéraire ! »

 

L’ardente proustienne détaille :

« Pas de doute sur le film, d’après les recoupements : le chapeau melon, le pardessus gris, c’est bien Marcel Proust, excentrique s’il en fut, sautillant sur le bel escalier de l’église de la Madeleine (autre preuve que c’est bien lui). 

Mais « on ne vient pas de découvrir le film », contrairement à ce que la presse vient d’annoncer. C’était déjà fait par la remarquable Laure Hillerin, pour son livre La Comtesse Greffulhe, un grand succès de librairie. Voici ce que Laure Hillerin écrit :

« Je suis heureuse que ces images aient été portées à la connaissance du public, car il se trouve que j’avais déjà exhumé il y a trois ans ce bout de film aux Archives Françaises du Film (AFF), à l’occasion de mes recherches pour mon livre La comtesse Greffulhe – L’ombre des Guermantes, paru chez Flammarion en octobre 2014.

J’en parle page 78, dans un passage intitulé « Une apparition de Marcel Proust ? » « […] C’est Marcel Proust, aimable écrivain mondain à l’audience encore confidentielle, qui se trouve être un ami proche du marié. Peut-être est-ce lui, ce jeune homme en manteau clair, coiffé d’un chapeau melon qui laisse les yeux dans l’ombre, laissant apercevoir la moustache et l’ovale du visage, dévalant précipitamment les marches, doublant le cortège sur le côté droit, afin de rejoindre avant les autres l’éblouissante belle-mère ? On le voit quelques secondes sur un film d’amateur – une pellicule de deux minutes à peine, conservée aux Archives françaises du film à Bois-d’Arcy. »

 

Je l’avais signalé à l’époque à l’équipe de l’AFF, mais ils étaient dubitatifs et semblaient peu intéressés… Je suis pour ma part persuadée que c’est bien lui. On sait, par sa correspondance, qu’il était présent à ce mariage et qu’à la sortie il a bavardé familièrement avec la comtesse au bas des marches (d’où sa précipitation pour doubler le cortège…). […]

Jean-Pierre Sirois-Trahan aurait-il lu mon livre, ou bien a-t-il de son propre chef mené des recherches aux Archives Françaises du film ? »

[Depuis, le Canadien a assuré à l’AFP n’avoir pas connu l’existence du livre de l’amie Laure.] 

Laurence Grenier conclut : 

« Faudra-t-il un duel pour que Laure Hillerin fasse prévaloir ses droits moraux de découvreuse ? »

 

Eh bien, ce ne sera pas nécessaire car ni l’un ni l’autre ne sont les découvreurs du film. Jugez-en par cet article, savoureux, d’Ange-Dominique Bouzet, dans Libération, du 11 août… 2003 : Un mariage du côté de chez Proust

« Zoom sur l’un des trésors du fonds familial des archives de Bois-d’Arcy.

[…] L’un des plus anciens « films de mariage » qui nous soient parvenus a été tourné neuf ans seulement après l’invention du cinéma (1895), au tout début du siècle dernier. Il est conservé aux Archives françaises du film, à Bois-d’Arcy. Il dure à peine quelques secondes : le temps de capter une foule, groupée au bas des marches d’une église non identifiable (en fait, la Madeleine) d’où descend le début d’un cortège de cérémonie. Une petite épousée indistincte sous son voile de dentelle (Elaine Greffulhe) ouvre le défilé, au bras d’un fringant jeune marié (Armand de Guiche). Un couple corpulent affirme, à leur suite, l’imposante et mature respectabilité des gens de biens : elle (la duchesse de Gramont, née Mathilde de Rothschild) en cape de zibeline, lui (Henry, comte Greffulhe) tout en ventre et en favoris. Puis, derrière encore, au bras du duc de Gramont (père du marié), se profile la ravissante silhouette d’une femme en grand chapeau de plumes, parée de toutes les grâces 1900. « C’est-y Dieu possible que ce soit la belle-mère ! », aurait crié une voix sortie du populo. Au sommet de son éclat, Elisabeth Greffulhe, principal modèle de la duchesse de Guermantes dans A la recherche du temps perdu, mariait ce jour-là sa fille à un gendre considéré, lui, comme l’un des inspirateurs du personnage de Saint-Loup…

En ce 4 novembre 1904 (date choisie entre l’ouverture de la chasse aux perdreaux et celle de la chasse aux faisans, pour ménager le fanatisme cynégétique de Greffulhe), Marcel Proust devait être là, quelque part dans la foule, ou dans les rangs gris du cortège… Difficile de voir. Mais des proustiens transis font le trajet de Bois-d’Arcy rien que dans l’espoir de reconnaître le romancier sur ces images tremblantes.

Des chercheurs du CNRS se sont même mis de la partie, épluchant bravement toute l’archive filmée déposée par les descendants Greffulhe-Gramont. Au vrai, celle-ci est plutôt « privée » qu’amateur : le mariage n’a sans doute pas été filmé par un membre de la famille mais par quelque opérateur loué pour l’occasion à Gaumont ou Pathé. Hors cette occasion solennelle, Henri Greffuhle ne s’est guère soucié, apparemment, d’immortaliser ou de faire immortaliser ses proches : on note deux séquences éclairs montrant sa femme et sa fille, sur fond de balustrade, et une intrigante scène dansée devant des enfants, sur un balcon… Pour le reste, rien que d’interminables scènes de chasse le montrant, lui ou ses invités de marque, plantés dans la rase désolation des champs automnaux, levant inlassablement des fusils en direction de volatiles invisibles.

Filmé avant 1914, sur pellicule 35 mm nitrate, c’est le fonds « familial » le plus consulté de Bois-d’Arcy. Et à vrai dire le seul. […] »

 

Plus fort encore ! Dans sa biographie (dont la première édition en anglais paraît en 1959), Geoge Painter dit de Proust qu’il « se frayait un chemin à travers la cohue des invités en direction de Mme Greffulhe »… Alors là, les bras m’en tombent.

 

D’ici à ce qu’on découvre le témoignage d’un  suisse de la Madeleine racontant qu’un malotru lui a écrasé les orteils et qu’au lieu de s’excuser l’homme lui a dit : « Vous pourrez vous glorifier que Marcel Proust vous a cassé les pieds »…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

   

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

11 comments to “Proust ou pas Proust : c’est qui qu’a commencé ?”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Dans son livre traduit en français, Painter renvoie aux ouvrages suivants: (voir ci-dessous)… mais je n’en n’ai pu consulter aucun hélas… et je ne sais pas d’où sort: »…se frayait un chemin…. »

    George Painter, MARCEL PROUST, volume 2, page 40, 1904 – 1922 paru en 1966 en français au Mercure de France

    A la page et pour l’alinéa concerné, Painter donne comme sources
    – BAMP
    – Bibesco M, « Le voyageur voilé », pages 25 à 46, édition « La Palatine », Genève 1947
    – Montesquiou, « Les pas effacés », vol 2 (sur 3), page 155 éditions Emile Paul, Paris 1923
    – Wildenstein Gallery, Londres 1955
    – Les correspondances de Proust avec sa mère, éditions Philip Kolb (Plon, 1953)
    (mais je n’en n’ai trouvé aucune sur Internet)

  2. Bonjour,
    Je reste très étonné de la quasi-assurance souvent affirmée quant à l’apparition de Proust dans le film. L’administration de la preuve est très légère pour le moins.
    Or juste après les images abondamment commentées,on voit très bien un personnage portant un appareil photo, habillé de même et suivant de près le prétendu « Proust ». En fait il s’agit, selon plusieurs commentateurs restés discrets, d’un journaliste et de son photographe couvrant l’événement mondain. Hypothèse plus simple et réaliste que de supposer l’écrivain se comportant différemment des autres invités.
    Cordialement

    • Merci, je me sens moins seul ! Journaliste, c’est très précisément l’hypothèse que je suggère dans ma chronique Proust ou pas Proust, après lecture.

  3. Je viens de voir le site du pôle Proust de l’EHESS/CRNS. Mais il semble reprendre la vulgate « film de Proust », cf. le titre par Anne Simon « Proust filmé », sans analyse critique autre que le renvoi à ce blog.
    J’attendrais plus d’analyse critique de ces institutions de recherche : il suffit regarder le film trois secondes de plus et de discuter le cas du « deuxième homme » au chapeau rond suivant le moustachu et portant un appareil photographique (il me semble ».
    Le site de l’EHESS se doit d’être d’emblée porteur de doutes.
    Pour ma part je reste surpris par la légèreté de certains articles (je parle ici de celui de la revue proustienne, à comité de lecture ?), et surtout de leur diffusion virale dans la presse, sans qu’aucun de nos journalistes actuels n’ait fait d’autre travail que de recopie.
    Il y aurait un bon travail à faire à partir de ce cas sur le comportement moutonnier et viral de la transmission de l’information « scoop » à l’heure d’internet. Et aussi on pourrait rechercher l’organe de presse de l’époque qui a dépêché cette équipe d’un journaliste et d’un photographe, étudier les moyens et méthodes du journalisme mondain à l’aube du XXième siècle etc.
    Ce simple questionnement démarquerait mieux un site de l’EHESS !
    A vous lire

    • Merci pour votre contribution qui montre que tout le monde n’est pas naïvement béat. J’y vois aussi (immodestement) un hommage à mon doute raisonné.

  4. Je viens de lire vos articles, et notamment celui où vous mentionnez l’hypothèse du journaliste. Effectivement tout y est, et j’ai apprécié la recension du virus planétaire répandant la bonne nouvelle de l’apparition du vrai Proust dans un film.
    Un point cependant n’est pas mentionné, celui qui m’a fait réagir en doute quant à la vulgate propageant le film : le deuxième homme. Un homme vêtu de ville (chapeau rond) suit en effet le moustachu cerclé de rouge. Donc ce moustachu n’est pas seul comme le prétend l’article. Il est accompagné par ce deuxième homme à chapeau rond qui porte un appareil photo. Nous avons affaire selon toute vraisemblance à un journaliste et son photographe, ce qui explique l’incongruité de leur tenue et de leur attitude par rapport aux invités dont faisait partie Proust. Proust n’est donc pas le moustachu à chapeau rond.
    Merci encore à votre site, le seul effectivement me semble-t-il cutivant le doute raisonné.

  5. Un point de détail : l’excellent article de Libération de 2003 mentionne la date du 4 novembre pour le mariage, et non pas du 14 novembre. J’ai relevé que le Gaulois a relaté le mariage dans son édition du 15, sans donner de date ni dire « hier ».
    Quelle est la bonne date ?
    Enfin, quelqu’un
    Les reportages photographiques des éditions hebdomadaires des journaux du moment, ou l’Illustration, ont-ils été étudiés ?

  6. Le moustachu à chapeau melon (appelé Proust dans de nombreux articles, mais plus vraisemblablement journaliste) suivi d’un deuxième homme à chapeau melon se hâtant et portant un appareil photographique, dévalaient-ils l’escalier pour prendre à temps la photographie des mariés devant la colonnade de la Madeleine, publiée par Le Petit Parisien Supplément littéraire du 27 novembre 1904 (source Gallica – BNF) ?

  7. Cette brève contribution émane du « Pôle Proust ». Il fait partie des activités du Centre de recherches sur les arts et le langage (École des hautes études en sciences sociales/Centre national de la recherche scientifique, Paris). Son Carnet de veille et de recherche prend acte, à partir du cas de Proust, d’une transversalité de questionnements entre études littéraires, sciences du vivant ou sciences humaines et sociales.
    Mes contributions sur « Proust ou pas Proust » sont signalées sur son site. Merci.

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et