Un géant de 1 m 67

Un géant de 1 m 67

 

Proust n’était pas grand. L’œuvre qu’il nous laisse est gigantesque.

L’autre soir, j’étais chez mon médecin. J’aime bien aller le voir car nous échangeons librement sur la marche du monde et sur ce qu’Illiers-Combray fait — ou ne fait pas — pour célébrer l’écrivain (les propos sur ma santé étant généralement vite expédié puisque je me porte globalement bien).

Cette fois, le docteur Deballon a eu deux fortes formules : « Quand il y a culture, il y a culte » et « Nous sommes trop grands pour faire petit ». Je vous les livre volontiers car il y a là matière à discussion.

Pour ma part, je paraphraserais volontiers le collègue du professeur du Boulbon en disant : « Proust est trop grand pour que nous fassions petit » car toute initiative devrait être marquée du sceau de l’ambition.

 

Une ancienne chronique m’est alors revenu. Intitulée « L’éléphant, le géant et le temps », elle m’avait été inspirée par le blogue de cette chère Anna P. (qui nous délaisse en ce moment passant d’un rythme hebdomadaire de son Journal d’une thésarde à un autre plus paresseux qui nous laisse sur notre faim) en avril 2015.

 

Je vous en livre à nouveau l’essentiel :

 

« Quand on travaille sur Proust, écrit-elle, on se sent finalement comme ces aveugles qui tentent, sur l’estampe d’Hokusai, de monter sur un éléphant qui nous paraît très vieux et fatigué. De toutes ses forces, chacun s’accroche à l’un des membres de l’éléphant, ce que les proustiens présentent souvent comme un symbole d’une recherche collective. Au terme de sa vie, chaque chercheur n’a finalement qu’un aperçu de la Recherche, personne n’a acquis la connaissance surplombante de tout le monument.

Cet éléphant, je me dis que c’est aussi l’édifice à quatre dimensions — la quatrième étant celle du temps — dont parle Proust pour l’église de Combray : le texte de la Recherche, et tous ceux qui en ont proposé le commentaire ou la réécriture, occupent l’espace bien concret des rayonnages de bibliothèques mais aussi l’espace immatériel d’internet et de toutes les traces qu’ils laissent en nous depuis presque cent ans. Pour travailler sur Proust aujourd’hui, impossible d’avancer sans prendre en compte cette masse génétique et critique qui nous précède et qu’on déplace avec soi dès qu’on écrit.

Du coup dans la rédaction de ma thèse, je me sens un peu comme le dernier orteil de l’aveugle suspendu à la queue de l’éléphant : j’ai beau y mettre toute ma volonté, je suis encore bien loin du compte. »

 

Le propos s’appuie sur cet extrait du Temps retrouvé :

*J’éprouvais un sentiment de fatigue et d’effroi à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, sécrété par moi, qu’il était ma vie, qu’il était moi-même, mais encore que j’avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu’il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir, sans le déplacer.

 

Je ne connaissais pas l’œuvre de Katsushika Hokusai (1760-1849), peintre, dessinateur, graveur et auteur d’écrits populaires japonais, connu aussi sous le nom de « Vieux Fou de dessin ».

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Un récit l’accompagne et l’illustre : Une fois, six aveugles vivaient dans un village. Un jour, ses habitants leur dirent : « Hé ! il y a un éléphant dans le village, aujourd’hui ».

Ils n’avaient aucune idée de ce qu’était un éléphant. Ils décidèrent que, même s’ils n’étaient pas capables de le voir, ils allaient essayer de le sentir. Tous allèrent donc là où l’éléphant se trouvait et chacun le toucha.

— Hé ! L’éléphant est un pilier, dit le premier, en touchant sa jambe.

— Oh, non ! C’est comme une corde, dit le second, en touchant sa queue.

— Oh, non ! C’est comme la branche épaisse d’un arbre, dit le troisième, en touchant sa trompe.

— C’est comme un grand éventail, dit le quatrième, en touchant son oreille.

— C’est comme un mur énorme, dit le cinquième, en touchant son ventre.

—  C’est comme une grosse pipe, dit le sixième, en touchant sa défense.

Ils commençaient à discuter, chacun d’eux insistait sur ce qu’il croyait exact. Ils semblaient ne pas s’entendre, lorsqu’un sage, qui passait par-là, les vit. Il s’arrêta et leur demanda : « De quoi s’agit-il ? » Ils dirent : « Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord pour dire à quoi ressemble l’éléphant ». Chacun d’eux dit ce qu’il pensait à ce sujet. Le sage leur expliqua, calmement : « Vous avez tous dit vrai. La raison pour laquelle ce que chacun de vous affirme est différent, c’est parce que chacun a touché une partie différente de l’animal. Oui, l’éléphant à réellement les traits que vous avez tous décrits ».

« Oh ! »,  dit chacun. Il n’y eut plus de discussion entre eux et ils furent tous heureux d’avoir dit la réalité.

 

Cette métaphore du savoir humain m’a fait penser à une autre, signée Bernard de Chartres, philosophe platonicien français (vers 1130-1160). Cet humaniste fonde l’école de Chartres et devient maître puis chancelier de l’église Notre-Dame de Chartres.

Il est parvenu jusqu’à nous, grâce notamment à cette phrase : « Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » (Nos esse quasi nanos, gigantium humeris insidentes, ut possimus plura eis et remotiora videre, non utique proprii visus acumine, aut eminentia corporis, sed quia in altum subvenimur et extollimur magnitudine gigantea.)

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« Juché à son sommet vertigineux », Proust achève le tableau.

Quant à moi, j’aime l’idée de me considérer comme l’une des gouttes d’eau du sommet de la vague hokusaienne qui a tant inspiré les impressionnistes.

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Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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