Ton édito, coco !

Ton édito, coco !

Jadis, les journalistes se donnaient du « Coco » entre eux en veux-tu en voilà… Dans les rédactions, certains avaient droit à un respect particulier  — les éditorialistes — car ils dictaient la ligne, exprimant ce que le média pensait. À ces cocos-là, l’édito.

Disons-le tout net, ils n’avaient rien à voir avec les « cocos » de la Recherche que Bloch évoque : Musset, « coco des plus malfaisants », Bergotte « coco des plus subtils » selon Leconte de Lisle ; la sœur de l’amie du Héros reprend le mot : « Est-ce un coco vraiment étonnant, ce Bergotte ? Est-il de la catégorie des grands bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle ? »

Aucun rapport non plus avec Édouard Coco, « l’homme le plus sage de la famille », aux dires du duc de Guermantes.

Au demeurant, le sujet de cette chronique est l’édito, pas les cocos !

Marcel Proust cite « éditorial » dans La Fugitive :

*Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était (surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit « premier-Paris » dans ces temps lointains, et appelé aujourd’hui, on ne sait pourquoi, « éditorial ») était au contraire mal tourné, avec des répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que l’article avait été « inspiré ». Peut-être par M. de Norpois, peut-être par tel autre grand maître de l’heure. VI

Le mot est repris quatre fois dans la foulée.

Ainsi, il semble surprendre à l’époque. L’explication m’a été donnée mercredi par Jean Pruvost qui exerce sa verve de lexicologue sur Radio Chrétienne Francophone (RCF), réseau de radios locales, dans sa chronique Un mot, un jour consacrée à « éditorialiste », qui « n’est arrivé que récemment dans le lexique français ». Rappelant l’usage que Marcel Proust fait d’« éditorial », il explique :

« En fait, on atteste seulement de son existence, en 1934, construit s’en doute sur le mot éditorial, lequel n’est pas non plus très ancien. En effet, en tant que nom, un éditorial ne date que de 1852 dans notre langue. Rappelons en la définition par l’Académie française en sa neuvième édition, édition d’excellence, accessible gratuitement sur Internet, la voici : « Article qui exprime, sur une question de fond ou d’actualité, l’opinion de la direction d’un journal, d’une revue. »

Et d’ajouter un exemple très important que je n’ai pas trouvé dans les autres dictionnaires : « Les éditoriaux paraissent de plus en plus sous la signature de leur auteur. » Le fait est que je lis toujours avec un grand plaisir les éditoriaux de La Croix, lesquels sont signés par Guillaume Goubert, Florence Couret, et d’autres éditorialistes de talent, l’éditorialiste étant le ou la « journaliste qui rédige habituellement l’éditorial d’un périodique ».

Quand le mot apparaît dans notre langue en 1934, il s’agit en fait d’un emprunt à l’anglais américain où editorial est construit sur editor, le rédacteur en chef, en anglais. En réalité, si le mot est nouveau en français, la réalité existe depuis le début de la presse, et dès 1939, on a son abréviation, l’édito.

— En fait, le mot, anglis ou français, est d’origine latine ?

En effet, il s’agit au tout départ du latin edere, faire paraître au jour. Et c’est à partir du participe passé editus, qu’est né édité d’abord aussi participe passé, en français attesté en 1784, alors que le mot édition date du XVIe siècle, en tant qu’impression d’un livre. On gardera l’idée précieuse qu’il s’agit toujours de mettre au jour, d’éclairer. Et c’est bien cela un bon éditorial, clarifier un fait, une situation auprès de tous.

Et on peut compter évidemment sur les verbicrucistes pour nous faire sourire. Comment définissent-ils un éditorial : Tête de canard. Mais on aime beaucoup les canards ! »

Utile science… Merci, Jean Pruvost.

De nos jours, c’est « premier-Paris » qui surprend, lui qui a droit à une autre apparition dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

*Dans le même journal où le moraliste du « Premier Paris » nous dit d’un événement, d’un chef-d’œuvre, à plus forte raison d’une chanteuse qui eut « son heure de célébrité » : « Qui se souviendra de tout cela dans dix ans ? » à la troisième page, le compte rendu de l’Académie des Inscriptions ne parle-t-il pas souvent d’un fait par lui-même moins important, d’un poème de peu de valeur, qui date de l’époque des Pharaons et qu’on connaît encore intégralement. II

Il correspond bien à l’édito dans ce que celui-là peut être moralisant. C’est d’ailleurs pourquoi je ne les lis où écoute guère !

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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