Proust 1919, l’affaire Goncourt (40)

Cent ans plus tard

D’un siècle à l’autre, le regard porté sur Proust a-t-il tant changé ? Que nenni ! C’était au millénaire dernier et les appréciations sont reproduites à l’identique.

Les mêmes clichés, les mêmes a priori, les mêmes procès d’intention. Au dictionnaire des idées reçues, le plus grand romancier de son siècle (et sans doute davantage) conserve son entrée fournie.

Seule différence : après À l’ombre des jeunes filles en fleurs, son ouvrage s’est agrandi de cinq autres tomes et a donné À la recherche du temps perdu.

Les griefs sur son âge, sa fortune et son absence du front se sont estompés, mais il se trouvera toujours quelques tordus pour fustiger sa judéité et son homosexualité. Pour le reste, les poncifs n’ont pas pris une ride : des phrases trop longues, des péripéties trop courtes, des duchesses ad nauseam, élitisme, snobisme et futilité — Proust réduit à son art de l’imparfait du subjonctif.

Cent ans après le Goncourt, et quoique fière d’un solde démographique et migratoire positif, la Proustie n’aura jamais que la taille d’une principauté…

Voilà une étrange contrée aux surprenants habitants. Ils n’adorent qu’un seul dieu nommé Marcel et lui dressent de singuliers totems.

L’opinion semble indéracinable que ce pays n’abrite que des beaux quartiers citadins, que ses résidents sont de lignées huppées, qu’ils ne s’expriment qu’au subjonctif, qu’ils traînent un snobisme sidéral, que leurs mœurs les orientent vers l’inversion et qu’ils ont tous atteint un âge canonique les enfermant dans la cacochymie.

Seulement, le Proustien en vieux schnoque vieille France est en voie d’extinction… Pour paraphraser Alphonse Allais : « On aura beau dire, on aura beau faire, il y aura de moins en moins de centenaires qui ont connu Marcel. » Sans enterrer prématurément l’archétypal Parisien, cultivé, âgé, distingué, latin grec et XVIe arrondissement, éventuellement homosexuel, il y a de quoi arracher de la poussière au cliché dépeignant le lecteur d’À la recherche du temps perdu.

Les Proustiens sont des êtres sensés devenus déraisonnables, rationnels transformés en idolâtres, posés mués en passionnés. Même rassemblés, ils feront toujours riquiqui comparés aux hadjistes circumambulant autour de la Kaaba, aux Hindous se baignant à Prayag pour la grande Purna Kumbh Mela, aux Chrétiens célestes africains convergeant vers la plage béninoise de Sèmè, aux catholiques en quête de miracles à la grotte de Massabielle, aux participants des défilés de la place Kim Il-sung de Pyong Yang, aux fans de Mickey à Disneyland, aux supporters de football du Camp Nou à Barcelone ou aux carnavaliers du Sambódromo de Rio de Janeiro.

Leur échelle est celle des abonnés des Conférences Connaissance du Monde de Dinan, des groupies du Massilia Curling Club, des adorateurs du Nombril sacré, des adeptes du trico-crochet d’Auffay, des fans de Catherine Ribeiro ou des militants centristes de Carmaux.

Le proustien se désespère (ou se glorifie secrètement) d’appartenir à une espèce rare : unir le minoritaire et l’élitaire, c’est vénère (ou super) !

La Recherche est la seule œuvre que l’on assure vouloir reprendre alors qu’on ne l’a jamais ouverte et son auteur, le seul écrivain français à provoquer rejet et attirance. Son œuvre suscite un mélange unique d’appréhension et d’enthousiasme. Singularité : elle se place en tête des livres que l’on regrette de n’avoir jamais lu ! L’envoûtement guette.

N’y a-t-il pas d’équivalents à la Proustmania dans le monde ? La singularité de Proust est-elle vraiment unique ? Pour en constituer une, il faut une écriture particulière, un sanctuaire visité, des admirateurs organisés, une notoriété planétaire, un nom référence, des études permanentes, un sujet de débats, des déclinaisons extra-littéraires. Il semble bien que seul Proust englobe le tout. Mieux, d’aucun autre, on ne confesse sa honte de ne pas l’avoir lu. Et de lui seul, on se souvient à quel âge et dans quelles conditions on l’a lu, trouvant plaisant de le raconter. Lâchez « Proust » dans une réunion et constatez !

Deux objets ont fait entrer Marcel dans notre vocabulaire : la madeleine et le questionnaire (popularisé par un certain Bernard Pivot, l’actuel président de… l’Académie Goncourt). L’une et l’autre lui sont inséparables, exclusifs. Bien sûr, on connaît le pilier de Claudel, le steack Chateaubriand, le clairon de Déroulède, la langue d’Ésope, les médecins de Molière, le pari de Pascal, l’inventaire à la Prévert, le syndrome de Stendhal, et l’on qualifie des situations de cornéliennes, courtelinesques, dantesques, homériques, kafkaïennes, machiavéliques ou rabelaisiennes, des comportements de cartésiens, comme l’on dit d’événements « c’est du Dickens, du Feydeau, du Zola » sans oublier les marivaudages. De même le shakespearien To be or not to be est cité à la moindre occasion, davantage même que l’incipit de la Recherche.

À Marcel Proust, le dernier mot : « Et moi qui me croyais si inconnu… », confie l’auteur après son Goncourt alors que son héros, dans Le Temps retrouvé, craignait que son œuvre restât « quelque chose d’infréquenté à jamais ».

Géant !

Parole de proustiste…

Patrice Louis

FIN


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (40)”

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  1. Oh ! non, pas le mot « FIN » !

    Un petit dernier « Proust 1919, l’affaire Goncourt (41) » ….

  2. Je n’en aurais pas le talent, encore moins la légitimité. Si j’ai beaucoup aimé lire La Recherche, je ne suis en rien spécialiste ou exégète de Proust : c’est pourquoi je me régale à vous lire tous les jours, car vos billets éclairent la lecture que j’ai pu en avoir, et j’en sors toujours un peu plus riche.
    Cela dit, je me demande quelquefois s’il nous faut regretter que Proust n’aie pas un lectorat plus étendu, ou si l’on doit au contraire se féliciter de faire partie du petit nombre qui sont allés au bout de La Recherche, les « Happy few » comme aurait dit Stendhal… Il y a sûrement chez moi comme chez bien d’autres personnes une petite délectation à se dire (ou se croire) un peu privilégié. Je ne sais plus qui a dit que l’on pouvait vivre sans Proust, mais beaucoup moins bien ?

    En tous cas, merci mille fois à vous ! ! !

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