Proust 1919, l’affaire Goncourt (39)

Le futur Femina

Ce prix est créé en opposition à la misogynie du Goncourt.

En 1904, Maria Rosette Shapira (1869-1958), dite Myriam Harry, sort La Conquête de Jérusalem, chez Calmann-Lévy. Le roman séduit. Son ami Joris-Karl Huysmans, président des Dix, lui fait miroiter la victoire, mais, finalement, ces messieurs flanchent. Ils n’osent pas l’audace de couronner une femme. Retournant sa veste, Huysmans lance : « Pas de jupe chez nous ! »

Outrées, la poétesse Anna de Noailles et quelques journalistes de son sexe répondent à cet affront par le prix Vie Heureuse, comme le magazine où elles écrivent. Leur jury compte le double de membres du jury machiste. Les vingt dames en colère : Juliette Adam, Arvède Barine (nom de plume de Louise-Cécile Bouffé à l’ambigu prénom), Thérèse Bentzon, Jean Bertheroy (pseudonyme masculin de Berthe Clorine Jeanne Le Barillier), Caroline de Broutelles (directrice du journal), Pierre de Coulevain (Jeanne Philomène Laperche) Jeanne Mette, Julia Daudet, Lucie Delarue-Mardrus, Jane Dieulafoy, Marie Duclos, Claude Ferval, Lucie Félix-Faure-Goyau, Judith Gautier, Daniel Lesueur (Jeanne Loiseau), Jeanne Marni, Anna de Noailles, George de Peyrebrune, Marguerite Poradowska, Gabrielle Réval, Séverine (Caroline Rémy) et Marcelle Tynaire (ça fait vingt-et-un !).

Leur prix change de nom après la guerre, Hachette ayant racheté le magazine Femina. Le 13 décembre 1919, quatorze des dix-neuf votantes se prononcent pour Les Croix de bois. Commentaire du Figaro du jour même : « la réponse de la bergère au berger ».

Cooptée plus tard au Femina, Myriam Harry n’aura qu’un regret : n’avoir pu faire couronner ni Giraudoux ni… Proust.

Quant à Dorgelès, il succède en 1929 à Courteline… à l’Académie Goncourt. Dix ans plus tard, nouvelle guerre. Il repart pour la couvrir pour Gringoire, inventeur (paraît-il) de l’expression « Drôle de guerre ».

En 1954, il est élu président de l’Académie Goncourt, fonction que le battu de 1919 occupe jusqu’à sa mort, à Paris, en 1973.

Ce chassé-croisé Proust-Dorgelès nourrit la chronique que Marguerite Eymery, dite Rachilde, l’épouse d’Alfred Vallette, fondateur du Mercure de France et grande prêtresse de la revue — et présidente du Fémina ! — , consacre aux deux romans dans le numéro en date du 1er janvier 1920 :

« Le prix Femina-Vie Heureuse, qui aurait dû être donné A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, a été décerné aux Croix de bois, et le prix de l’Académie Goncourt, qui aurait dû être décerné aux Croix de bois, a été donné à A l’Ombre des jeunes filles en fleurs. Ce qui, bien entendu, n’enlève rien à la valeur respective de ces deux œuvres. Quel rat intempestif a-t-il pu passer dans le grenier des Goncourt, mettant le trouble au fond des consciences, pour déterminer un revirement d’opinions et amenant des Messieurs, reconnus sains d’esprit, à couronner… un des leurs, car on aurait compris l’introduction dans leur groupe de cet homme charmant qu’on appelle Marcel Proust, plus assez jeune pour faire un lauréat, mais assez connu et apprécié d’une élite littéraire pour faire un délicieux académicien. (Pour me permettre une paraphrase un peu osée : il n’y a pas de bons académiciens, s’il y a de bons mariages, mais il peut y en avoir de délicieux.) Il est résulté de cette interversion de l’ordre des facteurs littéraires, de ces hommes de lettres, une ahurissante mystification, et j’ai grand’peur que le héros de cette aventure, je veux dire Marcel Proust, n’en sorte pas à son avantage ce qui serait absolument regrettable. »

Elle enchaîne en complimentant le livre choisi par elle et ses consœurs — « un bel ouvrage » — non sans avoir égratigné ces messieurs de chez Drouant : « on se balance, en rocking chair, à l’ombre des jeunes filles en fleurs. Ainsi va le monde des lettres ! Vous m’en découvrez le plus ébahi sinon le plus fier de ses habitants !… Le bruit, si j’en juge par les articles et les télégrammes qui s’abattent sur mon bureau, fut immense et l’émotion fournie par le violent et vraiment amusant contraste de ces différents états d’âme en demeure vibrante. Cette fois, ce sont les femmes qui ont la bonne presse. Le prestige du prix Femina-Vie Heureuse y gagne, en supposant qu’il puisse avoir besoin d’un nouveau gain et, mon Dieu, le grenier Goncourt n’y perd pas : il s’annexe un académicien de plus…, et c’est encore par les femmes que ça lui arrive, c’est-à-dire par l’ombre des jeunes filles en fleurs, une ombre au tableau qui lui donne du lustre. »

Après ce copieux hors d’œuvre, Rachilde entame son plat de résistance dont Proust est le morceau à croquer :

« Un livre trop long est toujours une impolitesse, mais, ceci dit une fois pour toutes, un mondain qui écrit son journal a parfaitement le droit de ne pas finir…, tout ce qui finit est trop court, déclare saint Augustin, lequel s’y connaissait, je crois, en mentalité mondaine. Rendre compte d’un ouvrage sans intrigue… de feuilleton, sans réalisation immédiate ou provoquée par l’auteur, est-ce possible sans le déflorer ?… Il ne s’agit pas ici d’un roman, mais de la chronique d’une société. On consacre trente pages à la description d’un dîner, dix pages à la façon dont il convient d’assortir des écharpes à une toilette, et aussi à des cérébralités. Cela sent terriblement la mentalité d’avant-guerre ; on devine que l’auteur de ce livre n’a pas bougé ni évolué et il n’est pas le seul coupable. Au moins a-t-il l’excuse de se lever très tard, entre cinq et six heures du soir, et de rêver, la nuit, aux lumières des lustres ou des plafonniers opalescents des boudoirs. Quand on calfeutre de rideaux violets ses fenêtres que l’on trouve vulgaire d’ouvrir toutes grandes sur l’azur du ciel, il arrive des choses étranges et l’art perd en gravité ce qu’il regagne en délicatesses. Je regarde ce livre un peu comme une moelleuse bergère aux petits points où s’étale toute la préciosité d’un malade habitué aux menus soins de ses domestiques, mais je n’en conteste pas l’élégance et la confortable commodité. Les jeunes filles passent devant lui comme des biches effarouchées ou effrontées. Elles y sont à portée du fusil d’un chasseur qui ne tire pas, non par impuissance de l’effort, mais par une curiosité encore plus vive à laisser libres tous les gestes de l’animal joli qu’il pourrait blesser. Un charme très réel se dégage de ces récits d’amateur perpétuellement engagé dans des affaires qu’il juge inutile de conclure. Tous les bibelots se ressemblent quand on peut y mettre le prix. Je ne jurerais pas que le prix que l’on a mis sous le sien, l’unique et multiple bibelot d’art qu’est son livre, ne le froisse au plus intime de son personnage principal, c’est-à-dire ne contriste profondément l’auteur : il était hier un Saint-Simon pour hommes du monde, il va devenir un chroniqueur éventuel de nouveaux riches… qui l’achèteront et ne le liront pas. Or si les hommes du meilleur monde souffrent volontiers la plaisanterie, se résignant à ne pouvoir l’empêcher, les autres se vengent… en souvenir de leurs gros sabots. Ils sont capables de prendre le livre… non pas pour les croix de bois dont ils ont entendu beaucoup plus parler, mais pour le pavé de bois, celui de l’ours ! »

Dix jours plus tard, Marcel Proust lui répond par écrit en la félicitant de son « ravissant article ». Le reste de la lettre a un tout autre ton :

« Madame,
(Et ceci est naturellement une réponse privée, pas du tout pour Le Mercure) Je sais très bien que les sympathies ne sont pas forcément réciproques et je trouve tout naturel qu’on n’aime pas mes livres. Seulement ce qui me fâche un peu si vous me permettez de vous le dire, dans votre ravissant article du Mercure, ce sont les inexactitudes si nombreuses qu’elles finissent par faire une injustice. […] Je trouve que cette vie de lutte incessante contre le mal, ressemble aussi peu que possible à la vie mondaine. Puisque je prononce le mot mondain, en quoi le fait que j’aie pris parfois des mondains pour personnages, implique-t-il que je les recherche comme lecteurs ? Mais si mon œuvre est raffinée (?), les mondains sont en littérature les moins raffinés des hommes. Et je compterais beaucoup plus sur le suffrage des ouvriers électriciens, d’autant plus qu’un sujet mondain plus différent de leur vie, les amuserait plus. En tous cas il y a erreur matérielle à parler des « Mémoires » d’un mondain. Mon ouvrage entier (À la Recherche du Temps Perdu) titre détestable qui trompe était terminé (le mot fin écrit) en 1913. Je n’ai ajouté depuis qu’un épisode (non paru) sur M. de Charlus pendant la guerre. Si je ne souffrais tant ce soir je vous montrerais la composition rigoureuse de l’ouvrage.

Quant au prix Goncourt, je ne l’ai pas recherché, deux académiciens m’ont écrit si je voulais de leur voix. C’est la première chose qu’on m’offrait, de ma vie, (j’ai fait éditer Swann à mes frais, après le refus de nombreux éditeurs parmi lesquels le Mercure), je me suis gardé de le refuser. […] En tous cas je ne comprends pas pourquoi vous dites que cette aventure finira mal pour moi. Tout finira mal pour moi et a déjà commencé depuis longtemps mais le Prix Goncourt n’y est pour rien et n’a pas tant d’importance !

La fatigue m’a empêché de vous écrire aucune des choses que je voulais […]
Rappelez-moi Madame au bienveillant souvenir du cher Monsieur Vallette et daignez agréer tous mes respects.

Marcel Proust. » (Document Sotheby’s)

         Quid de la vérité des chiffres — pas nécessairement la plus parlante ? Fin 1919, 3 000 Jeunes filles ont été vendues et 17 000 Croix de bois. Après, l’ouvrage de Proust a droit à trois nouveaux tirages de 6 600 exemplaires ; Dorgelès à deux, de 11 776, puis de 45 000, soit un total plus de trois fois supérieur.

Ces chiffres ont de quoi claquer le museau de Louis Aragon, qui, dans le n° 11 de Littérature, le 11 juin 1920, ironise : « M. Marcel Proust est un jeune homme plein de talent et comme il a bien travaillé, on lui a donné un prix. Allons, ça va faire monter le tirage. Une excellente affaire pour la NRF. On n’aurait jamais cru qu’un snob laborieux fût de si fructueux rapport. À la bonne heure, M. Marcel Proust vaut son pesant de papier. » Tout faux !

Au final, les Dix auront mieux senti les désirs profonds du pays en tournant la page que la vulgate du moment et les commentateurs pas même stipendiés. Grâce à eux, la reconnaissance —fût-elle frivole— ceint de lauriers un livre qui n’apporte pas un air frais, mais qui est le souffle nouveau.

Rien que le titre est divertissant, rafraîchissant, apaisant ! Il représente confusément ce que la France éprouve, cette aspiration au bonheur.

La guerre est bien finie.

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Quand le Goncourt conduit à l’Académie

Comme le pied à l’étrier… Quatre lauréats du prix Goncourt d’avant Proust ont fini à l’Académie française :

Georges Duhamel, élu en 1935 au 30e fauteuil

Claude Farrère, élu en 1935 au 28e fauteuil

Jérôme Tharaud, élu en 1938 au 31e fauteuil

Jean Tharaud, élu en 1946 au 4e fauteuil

Deux autres ont rejoint l’Académie qui les avait récompensés (ou non) :

Roland Dorgelès, reçu en 1929

René Benjamin, reçu en 1938

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Dès 1920, l’Académie Goncourt renoue avec sa jeune tradition de choix bancals en offrant les 5 000 francs à l’inoubliable Ernest Péronchon (1885-1942) pour Nène —servante simple et honnête, au service d’un veuf, Corbier, paysan et père de deux enfants, dont elle s’occupe avec amour. Mais, Corbier s’amourache de Violette qui la remplace dans le cœur de tous. Les larmes coulent dans les chaumières. Nène est le diminutif de Madeleine…

Prochain et dernier épisode dimanche, Cent ans plus tard.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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