Proust 1919, l’affaire Goncourt (16)

Riposte du Figaro à L’Œuvre

 

22 septembre

         Le Figaro livre une réponse cinglante à Billy. Elle est publiée sur trois colonnes en tête de la « une » — rien que ça. Jacques-Émile Blanche est à la manœuvre.

 

Jacques-Émile Blanche (1861-1942) est peintre. Petit-fils et fils d’aliénistes, il connaît Marcel Proust dans leur jeunesse et peint son portrait, art dont il se fait le spécialiste, peignant nombre de personnalités. Il est aussi écrivain et Proust préface le premier tome de ses Propos de peintre, texte auquel il répond dans le second.

 

 

Nommément visé, Blanche rétorque au jeunisme qui veut enterrer le vieux monde, lui qui a 58 ans. Ça sonne comme une charge héroïque et désespérée :

         Critique « sociale »

« La jeunesse reprend ses droits, et comme elle parle beaucoup, nous commençons à savoir ce dont elle ne veut pas, encore plus peut-être que ce qu’elle veut et ce qu’elle fera. Quelques phrases dominent le hourvari, et l’on peut les noter comme un voyageur européen, s’il est musicien, dégage un thème d’un concert nègre ou arabe, qui ne fut pour lui d’abord, qu’une sonorité vague. De tant d’opinions exprimées dans les journaux, les revues jeunes, quelques-unes sont à retenir : par exemple, qui a derrière soi un passé, qui a fait partie de la société abolie ou en train de disparaître, c’est pour celui-là une infériorité, on dirait presque un défaut rédhibitoire. Qui a vu, qui a senti, qui a vécu, avant la guerre, et dans un monde organisé, où il y avait quelques restes de coutumes, ou (mais ce serait un bien gros mot) de tradition, n’a plus le droit à l’attention du public. Ce n’est pas un fait nouveau, que les « vieux » aient tort ; l’avantage qu’il y a pour un homme, à être jeune, est trop évident, et les variations sur ce sujet risqueraient même d’être banales. Chaque époque apporte sa vérité, qu’elle croit la vérité ; nous avons tous cru découvrir l’univers, conspué nos aînés avec une assurance et une candeur délicieuses ; toutefois, le prix que les « retour du front » attachent à ce qu’un artiste ou un politicien sorte des limbes et se jette sans préparation dans la lutte : voilà qui mériterait d’être examiné comme ressortissant à un ordre social nouveau.

« Les vieillards à la lanterne ! » chante-t-on, autour du Parlement et du gouvernement. Nous avons les oreilles rebattues, le tympan rompu par les cris que poussent d’innombrables citoyens soucieux du Bien public, croyons-nous volontiers ; il semble nonobstant présumable que la substitution des cadets les plus intrépides, à leurs aînés, soit régie par la loi de l’Eternel retour, bien plus qu’elle ne fasse apparaître un héros génial, le produit d’une génération spontanée.

Mais c’est aux artistes que je songe, et non pas aux politiciens. […]

Les œuvres d’art vont donc être jugées selon la date de naissance d’un auteur, sa situation financière et sociale, son passé, les sujets qu’il traite, le quartier qu’il habite. […] »

C’est bien du Billy auteur de l’article paru vingt-sept jours plus tôt dans L’Œuvre, de celui qui a pointé du doigt sa proximité avec Proust, que Jacques-Émile Blanche se plaint ici :

« Il me cite, quand je ne crois, hélas ! pas avoir vu plus de trois fois en dix ans M. Proust (pour l’âge duquel il est très généreux.) »

Et d’enchaîner sur « la jolie fortune » :

« Nous y voilà ! C’est « l’enquête sur le luxe » : argenterie, « meuble de style », « habit noir ». Haro sur le détenteur présent ou passé de ces choses, s’il est si innocent que d’ignorer qu’elles jouent le rôle d’un miroir aux alouettes. […] « X… est reçu chez la princesse B…, il a un habit, un smoking… Ah ! quelle vie depuis que l’art est de bon ton ! » lamente M. Louis Aragon dans une revue d’extrême avant-garde. […]

Marcel Proust les embarrasse, parce qu’il est avec M. Jean Giraudoux l’un des « deux écrivains qu’il convient d’avoir lus cette saison ». M. Proust, une fois jugé sur ses relations », est aussi jugé d’après son âge, — je laisse de côté que le fait d’être malade et confiné chez soi passe pour une affection de dilettante. […]

Proust est appelé plus loin un « débutant ». Ceci pourra surprendre les anciens lecteurs du Figaro. José-Maria de Heredia était-il un débutant quand Alphonse Lemerre réunit ses sonnets en volume ? D’abord, qu’est-ce qui prouve que A la recherche du temps perdu, cinq ou six volumes parus ou à paraître, soient une production récente de ce vieillard de « presque » cinquante ans ? Combien de grands auteurs n’ont pas commencé d’écrire avant la cinquantaine ? Quelle étrange conception de la vie, de l’emploi que fait de ses jours un ouvrier de lettres non astreint à la réglementation du travail, mais qui solitairement en dispose plus qu’à son gré ! Car il est moins agréable de souffrir dans un lit que de composer un livre en respirant l’air de Montmartre, du cinéma, ou des bois en été. […]

Il pourrait exister un Proust, dit encore M. Billy, où nous puiserions tous de pures délices, un Proust qui composerait, qui choisirait et qui quelquefois nous laisserait le plaisir de deviner ce qu’il négligerait d’exprimer. »

Ne semble-t-il pas alors que celui qui souhaite un tel Proust, veuille se substituer à lui, pour faire d’A la recherche du temps perdu, le contraire même de ce que M. Proust s’est proposé et qui est un livre d’une forme, d’une coupe et d’un sens nouveau dans notre littérature ? Je ne sais qui, je crois que c’est M. André Gide, faisait observer qu’on concevrait assez bien un Montaigne, s’il eût voulu écrire de la « fiction », et vécu aujourd’hui, procédant ainsi.

Ceux qui disent d’un roman qu’il n’est pas du roman, entendent pour la plupart, que ce roman diffère du genre qu’ils connaissent ou qu’ils aiment. « Romans ou mémoires ? », se demande-t-on après avoir lu : A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Qu’il y a-t-il de plus « roman » que certains « souvenirs » ? Les plus beaux ne sont-ils pas une transposition des expériences de l’auteur ? Et que racontons-nous bien, si ce n’est ce que nous avons observé et ressenti ?

L’irritation manifestée par les lecteurs de M. Proust semble engendrée par la minutie qu’il apporte parfois dans l’analyse d’une manière d’être uniquement attribuée aux « gens du monde », par ceux-là qui reprochent à ce romancier de se complaire à établir des distinctions sociales, à noter des préjugés. Or n’est-il pas atavique, universel, ce besoin qu’ont les hommes d’humilier, de rabaisser les autres, de s’exalter eux-mêmes ? Ce genre de mépris, de vanité, de jalousie sur lequel s’exerce l’ironie de M. Proust, nous en constatons les effets au fond de la campagne, et d’aussi burlesques souvent que dans « des salons tout à fait chic ». Les lois de préséance sont aussi rigoureuses dans une assemblée paysanne de conseillers municipaux, de ruraux, que dans ce que ceux-ci appellent pompeusement « le château ». Tel adjoint au maire refusera de s’asseoir à un repas à côté d’un de ses collègues, qui est le « fils d’un berger » ; et cela pour les mêmes raisons qui m’empêchèrent jadis d’achever certain groupe où je réunissais des écrivains d’alors. Villers de L’Isle-Adam, Mallarmé, Huysmans étaient déjà esquissés, quand d’autres confrères, peut-être moins célèbres qu’eux, se dérobèrent. Ainsi, à propos d’une toile peinte par le débutant obscur que j’étais, des hommes d’esprit et de talent, et mûrs, se disputaient une place comme s’il se fût agi d’un tabouret à Versailles sous Louis XIV.

Donc, non seulement il y aura désormais pour l’écrivain une limite d’âge, après quoi il devra fermer son écritoire ; mais encore il sera suspect, s’il est malade, s’il possède un « habit » dans sa garde-robe, si son loyer s’élève au-dessus d’un certain chiffre, s’il habite un arrondissement agréable de Paris. Enfin nous parviendrons tôt ou tard à ce stade dans l’évolution sociale, où la liberté étant anéantie en vue du Bien public, quelques-uns des plus puissants ressorts de la passion humaine, des conflits les plus fréquents entre individus, devront être soigneusement évités par le romancier […]. »

Jacques-Emile Blanche.

 

Prochain épisode lundi, Critiques du Crapouillot et de Comœdia.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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