Proust 1919, l’affaire Goncourt (13)

 

Argus de la presse

 

31 mai

Dans le n° 2 de feuillets d’art, Jean Giraudoux invite ses lecteurs à lire Proust.

Jean Giraudoux (1862-1944), écrivain et diplomate né à Bellac. Il écrit d’abord des romans et nouvelles. Ce n’est qu’après la guerre, pour laquelle il est décoré, qu’il se tourne vers le théâtre.

 

Titre de l’article : Du côté de Marcel Proust (dont je n’ai retrouvé que des bribes) :

« Aujourd’hui, comme un tireur de cartes vous amène malgré vous à une carte qu’il vous fait souhaiter, laissez-moi seulement vous faire désirer un romancier. »

Conclusion : « Ne voudriez-vous pas enfin lire, lire, lire… ? Et ne voudriez-vous pas aussi que Swann, enfin, épousât Odette, et en eût une fille nommée Gilberte ? […] Et lire, lire ? Alors, regardez le titre de cette chronique, le nom qu’il contient, et lisez… »

 

Proust se dit « déçu à un point ! »… En 1920, Proust fera campagne pour Giraudoux (déjà dans la liste en 1909 avec Provinciales) : « Je considère Giraudoux comme l’auteur ayant atteint la plus étonnante réalisation, je veux dire comme étant le prix Goncourt idéal de cette année. » (Lettre à Jacques de Lacretelle)

 

 

7 juillet

         Le Figaro publie un article de commande. Souhait — ou exigence — de Proust, il doit être en première page et il suggère au rédacteur en chef, Robert de Flers, des auteurs possibles : André Gide, Léon Blum, Louis de Robert, Edmond Jaloux, Francis de Miomandre (le Goncourt 1908). (À l’époque, ça se faisait ! la presse ne rechignait pas à la complaisance, au copinage et l’ancien chroniqueur mondain excellait dans l’art de la plume servile).

 

C’est Robert Dreyfus qui s’y colle.

 

Robert Dreyfus (1873-1939) connaît Proust enfant et le retrouve au lycée Condorcet. Ils participent ensemble à la revue Le Banquet. Mobilisé en 1914 à Albi avec Reynaldo Hahn, il mène une carrière de journaliste au Figaro et publie des essais dans Les Cahiers de la Quinzaine.

 

Son article à la « une » :

Une rentrée littéraire

C’est un événement littéraire que la « rentrée » de M. Marcel Proust dans le royaume des livres où la Nouvelle Revue française édite simultanément, avec un art typographique digne de louanges, trois volumes de cet auteur si exceptionnellement et si originalement doué.

Marcel Proust est resté silencieux pendant la guerre. Mais il travaillait, malgré le patriotique souci qui n’a cessé d’absorber son âme, malgré les tourments physiques, on serait tenté d’écrire ici le martyre d’une santé dont la fragilité condamne bizarrement ce peintre du « monde » à mener depuis trop d’années déjà, à l’écart du monde, une existence douloureuse et paradoxale d’ermite parisien.

La récompense de ces années de labeur et de souffrances solitaires, c’est le succès qui guette les trois spirituels, étranges, incomparables livres offerts par M. Marcel Proust, à l’attentive curiosité du public lettré.

En même temps qu’il réimprime Du côté de chez Swann, — partie initiale de la romanesque autobiographie intitulée, dans son ensemble, A la recherche du temps perdu, qui avait déjà conquis tant de lecteurs et peut-être surtout de lectrices avant la guerre —, il publie son deuxième volume, nouveauté d’aujourd’hui, sous ce titre d’une fraîcheur souriante : A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Auprès de cette œuvre de création poétique et d’analyse méticuleuse, qui doit continuer de s’élever peu à peu comme un monument de psychologie raffinée et mystérieuse, l’écrivain s’exerce à des essais de fantaisie critique, à des méditations littéraires et morales, où son intense sensibilité, l’acuité de son imagination ardente, son immense mémoire, son goût inné pour l’étude des usages et la spirituelle subtilité de sa verve observatrice, suscitent à la fois, chez le lecteur stupéfait et ravi, les plaisirs habituellement étanches de l’émotion, de l’intelligence et du rire. Son volume de Pastiches et Mélanges enchantera plus particulièrement les lecteurs du Figaro, qui ont savouré, il y a une dizaine d’années, ses célèbres pastiches de Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Regnier, Renan, Goncourt, Michelet, Faguet, auxquels s’ajoute aujourd’hui un prodigieux « inédit » de Saint-Simon. Brodés par M. Marcel Proust autour de l’Affaire Lemoine, ces « pastiches » demeurent le modèle du genre et leur profondeur habile ne saurait être égalée.

Voilà des œuvres supérieures et charmantes, attrayantes et fortes. La critique littéraire fera bientôt ressortir leur mérite singulier. Qui donc prétendrait que la guerre tuerait le sens artistique, chasserait de leur domaine les producteurs d’élite ? Ils renaissent, ils se réveillent, ils fleurissent, et M. Marcel Proust est un des plus fertiles, un des plus admirables de notre temps.

Bartholo.

 

L’article laisse Proust insatisfait : ses caractères sont trop petits, un simple pseudonyme est insuffisant et « méticuleuse » interdit pour son œuvre, se plaint-il.

 

Prochain épisode samedi, critique de La Revue de Paris.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

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