La Recherche, c’est tordant

La Recherche, c’est tordant

 

Professeur de littérature française à l’université de Strasbourg et membre senior de l’Institut universitaire de France, Luc Fraisse se lâche.

À le voir, il peut rivaliser en gravité avec M. Tadié, autre maître ès-prousterie. L’expression « sérieux comme un pape » sied aux deux.

 

Or voilà que M. Fraisse a répondu à une interview de Philitt, site de philosophie, littérature et cinéma sur le thème de l’humour méconnu chez l’auteur d’À la recherche du temps perdu. Extrait :

 

« Question : Ses admirateurs eux-mêmes n’ont-ils pas longtemps craint, en évoquant son talent comique, de dévaluer son prestige intellectuel et littéraire ?

Réponse : Exactement. Ceux qu’impressionne le massif de cette œuvre ne s’attendent à y trouver que des analyses hyperintellectuelles. Quand on déprécie Proust, on voit en lui un coupeur de cheveux en quatre – lui-même se disait un sombre raseur. Cela ne prédispose pas à rire en le lisant, et surtout à rire avec lui (il en serait de même avec Claudel : tout le monde ne s’attend pas à découvrir une savoureuse autodérision, qui existe pourtant, dans Le soulier de satin). Mais ceux qui sacralisent Proust ne sont pas mieux disposés à le lire pour s’amuser. J’étais moi-même dans ces dispositions, si bien que j’ai été profondément indigné d’entendre mon professeur d’hypokhâgne annoncer qu’on riait beaucoup en lisant Proust : à mes yeux c’était un blasphème. C’est pourtant exact, et cela n’a rien de sacrilège de s’en apercevoir. »

 

Et un peu plus tard, notre spécialiste déclare sans la moindre précaution de langage : «  On se tord souvent de rire en lisant Proust. »  Ben, dis donc !

Proust drôle, certes, mais « à se tordre » ? Pourquoi pas « à se taper le cul par terre » ou « bidonnant », voire « une vraie poilade » ?

 

J’ai pensé un instant que Luc Fraisse avait perdu le sens commun, qu’il avait, pour rester dans un registre familier, pété un plomb. Je me fourrais le doigt dans l’œil. Notre proustomane connaît ses classiques et son Proust sur le bout des doigts. Vous avez dit « à se tordre » ?

 

Le décorticage de la Recherche a des vertus hilarantes : L’épouse du ministre de l’Instruction publique confond Lohengrin et la revue des Folies-Bergères et le trouve « tordant » ; Swann raconte à Mme Bontemps des histoires qui la font « tordre » [guillemets compris] ; après une gaffe, Bloch « se tordit de rire » ; des actrices « se tordaient de rire » devant une débutante ; Oriane de Guermantes trouve la maîtresse de Saint-Loup « à se tordre de rire » ; c’est « en se tordant de rire » que M. de Froberville commente l’absence de la duchesse de Guermantes chez Mme de Saint-Euverte ; M. de Cambremer « se tord » d’avanies subies par un mari ; le même « se tordait » des crises du Héros (comme la chute d’un boiteux ou la discussion avec un sourd le font rire) ; François trouve que des gens de son pays « se seraient tordus […] de rire » devant le Héros parlant patois ; on aurait « fait tordre » des chasseurs en prétendant qu’une jeune aristocrate est plus distinguée qu’une caissière ; selon Mme Verdurin, le baron de Charlus raconte « en se tordant » l’envie de Légion d’honneur de Morel et que cela « fait tordre » Mme de Portefin.

 

Au passage, M. de Cambremer « rigole comme un bossu » !

 

Proust rigolo ? Luc Fraisse ne fait que confirmer ce qui est devenu une tarte à la crème. La Revue internationale Marcel Proust Aujourd’hui consacrera dans son numéro 16 (2020) un dossier à « Proust et le rire ». Elle lance d’ailleurs un appel à contributions j.m.m.houppermans@hum.leidenuniv.nl)

 

Dans les librairies, le thème fait recette :

(Quatre de ces livres sont sorti en 2015 et 2016)

 

Dès 1920, Pierre Lasserre écrit sur Marcel Proust humoriste et moralisateur dans la Revue Universelle (n° de juillet).

En 1953, L. Mansfield publie Le Comique de Marcel Proust et, deux ans plus tard, R. Donzé, Le Comique dans l’œuvre de Marcel Proust.

En 1961, le Bulletin de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray consacre un article de Michihiko Suzuki, Le comique chez Marcel Proust (n° 11, à suivre en 1962, n° 12).

 

Un filon !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Mme Bontemps :] Tenez, Madame, pas plus tard qu’il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l’Instruction publique. Elle me répond : « Lohengrin ? Ah ! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c’est tordant. » Hé bien ! Madame, qu’est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça, ça vous fait bouillir. II

 

*Swann, en tant qu’il était devenu le mari d’Odette se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c’est ridicule de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce qu’il eût fait jadis chez les Verdurin, que c’était une bonne femme, très spirituelle et qui n’était pas snob) et à lui raconter des histoires qui la faisaient « tordre », parce qu’elle ne les connaissait pas et que d’ailleurs elle « saisissait » vite, aimant à flatter et à s’amuser. II

 

*[Bloch :] À propos, demanda-t-il à Saint-Loup quand nous fûmes dehors (et je tremblai car je compris bien vite que c’était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage ? — C’est mon oncle », répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une « gaffe » était bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire : « Tous mes compliments, j’aurais dû le deviner, il a un excellent chic, et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée. II

 

* L’instinct d’imitation, le désir de se montrer spirituelles et braves, mirent de la partie de jolies actrices qui n’avaient pas été prévenues, mais qui lançaient aux autres des œillades de complicité méchante, se tordaient de rire, avec de violents éclats, si bien qu’à la fin de la seconde chanson et bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur fit baisser le rideau. III

 

* la demoiselle de Robert, je vous assure qu’elle est à mourir de rire. […] — Je ne peux pas vous donner une idée, continua la duchesse [de Guermantes], c’était à se tordre de rire. III

 

* Les efforts que faisait M. de Froberville pour qu’on n’entendît pas son rire l’avaient fait devenir rouge comme un coq, et malgré cela c’est en entrecoupant ses mots de hoquets de joie qu’il s’écria d’un ton miséricordieux : « Oh ! pauvre tante Saint-Euverte, elle va en faire une maladie ! Non ! la malheureuse femme ne va pas avoir sa duchesse ; quel coup ! mais il y a de quoi la faire crever ! » ajouta-t-il, en se tordant de rire. Et dans son ivresse il ne pouvait s’empêcher de faire des appels de pieds et de se frotter les mains. IV

 

*[Le marquis de Cambremer :] « Je n’ai pas à mettre mon petit grain de sel, mais, vous voyez, je me tords de toutes les avanies qu’elle vous prodigue. Je rigole comme un bossu, donc j’approuve, moi le mari. Aussi, s’il vous prenait fantaisie de vous rebiffer, vous trouveriez à qui parler, mon petit monsieur. Je vous administrerais d’abord une paire de claques, et soignées, puis nous irions croiser le fer dans la forêt de Chantepie. » IV

 

*[M. de Cambremer : ] Vraiment, vous avez eu une crise si forte ! Demain vous ne pourrez pas vous tenir debout ! » Et il se tordait, non par méchanceté, mais pour la même raison qu’il ne pouvait sans rire voir dans la rue un boiteux qui s’étalait, ou causer avec un sourd. IV

 

*Françoise, quand elle s’aperçut de mes progrès, eut beau accélérer son débit, et sa fille pareillement, rien n’y fit. La mère fut désolée que je comprisse le patois, puis contente de me l’entendre parler. À vrai dire, ce contentement, c’était de la moquerie, car bien que j’eusse fini par le prononcer à peu près comme elle, elle trouvait entre nos deux prononciations des abîmes qui la ravissaient et se mit à regretter de ne plus voir des gens de son pays auxquels elle n’avait jamais pensé depuis bien des années et qui, paraît-il, se seraient tordus d’un rire qu’elle eût voulu entendre, en m’écoutant parler si mal le patois. Cette seule idée la remplissait de gaîté et de regret, et elle énumérait tel ou tel paysan qui en aurait eu des larmes de rire. V

 

*Je ne connais rien de plus beau, de plus noble et plus jeune qu’une nièce de Mme de Guermantes. Mais j’entendis le concierge d’un restaurant où j’allais quelquefois dire sur son passage : « Regarde-moi cette vieille rombière, quelle touche ! et ça a au moins quatre-vingts ans. » Pour l’âge il me paraît difficile qu’il le crût. Mais les chasseurs groupés autour de lui, qui ricanaient chaque fois qu’elle passait devant l’hôtel pour aller voir non loin de là ses deux charmantes grand’tantes, Mmes de Fezensac et de Balleroy, virent sur le visage de cette jeune beauté les quatre-vingts ans que, par plaisanterie ou non, avait donnés le concierge à la vieille « rombière ». On les aurait fait tordre en leur disant qu’elle était plus distinguée que l’une des deux caissières de l’hôtel, qui, rongée d’eczéma, ridicule de grosseur, leur semblait belle femme. V

 

*[Mme Verdurin à Morel sur Charlus :] il y a des riens qui nous font de la peine. C’est, par exemple, quand il nous raconte, en se tordant, que, si vous désirez la croix, c’est pour votre oncle et que votre oncle était larbin. — Il vous a dit cela ! » s’écria Charlie croyant, d’après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu’avait dit Mme Verdurin ! [… ] « Il nous l’aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la Patronne, nous savons qu’il faut prendre et laisser de ce qu’il dit, et puis il n’y a pas de sot métier, vous avez votre valeur, vous êtes ce que vous valez ; mais qu’il aille faire tordre avec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce qu’elle savait que Charlie aimait Mme de Portefin), voilà ce qui nous rend malheureux ; mon mari me disait en l’entendant : « j’aurais mieux aimé recevoir une gifle. » V

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “La Recherche, c’est tordant”

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  1. Et puisque vous nous offrez quelques références bibliographiques, Patrice, permettez-moi d’y ajouter celle d’un livre paru en janvier 2019, aux éditions de Fallois, à Paris, sous la plume du fondateur de cette maison, Bernard de Fallois, et intitulé « Sept conférences sur Marcel Proust » ; ouvrage, je l’indique au passage, préfacé par Luc Fraisse.

    Dans la quatrième des conférences proposées, « Proust est-il le véritable auteur de la « Comédie humaine » ?, l’auteur se pose une autre question  » Pourquoi Proust est-il si drôle », en l’introduisant par ces mots :
    « D’un bout à l’autre de cet immense récit, qui s’étale sur plus de quarante ans, nous ne cessons de rire, de traverser toutes les nuances du rire, du sourire ému au fou rire énorme, sans jamais nous en lasser. »
    Et B. de Fallois de fournir maints exemples de « scènes qui nous font penser à Feydeau », dans lesquelles le quiproquo joue un rôle majeur ; de scènes au sein desquelles Proust épingle l’attitude, la confusion dans le langage, voire l’accent de tel ou tel personnage ; de scènes alternant le comique de répétition, à la manière de Molière, et celui d’imitation, que l’on trouvait déjà dans ses « Pastiches ».

    Mais j’arrête là mon propos et ajoute simplement que, non seulement pour le sujet du rire chez Proust développé dans ce chapitre particulier, il faut lire l’intégralité de cet ouvrage de Bernard de Fallois qui développe agréablement, et intelligemment, les thèmes majeurs de l’oeuvre, nous révélant par là même, la substantifique moelle de ses propres connaissances en la matière …

  2. Sans prétendre être un spécialiste de Proust, mais simplement un amateur de son oeuvre et de son style, je trouve quand même cela très excessif.
    Bien sûr il peut y avoir plusieurs lectures de la Recherche, et tel lecteur y trouvera ce qu’un autre n’aura pas saisi. Pour ma part j’y ai découvert un certain humour, par exemple dans le français peu académique de Françoise(qui n’est en fait que la marque de certains parlers régionaux : ainsi en provençal dira-t-on encore de nos jours « rester » à la place d' »habiter ». Mais j’avoue ne rien avoir lu qui me fasse me bidonner… ou alors je n’ai vraiment rien compris.

  3. Je pense que l’humour chez Proust s’entend surtout en lisant le roman et la correspondance a voix haute.
    Qu’en pensez-vous ?

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