Proust 1919, l’affaire Goncourt (9)

Les premiers primés, fin

 

En 1914, nouvelle adresse pour les agapes académiciennes, Drouant place Gaillon, dans le IIe arrondissement de Paris..

Le bar-tabac est fondé en 1880 par un Alsacien, Charles Drouant, à l’emplacement de la renommée boucherie Flesselles. Agrandi, il devient au tournant du siècle un bistrot prisé de la société parisienne pour la dégustation d’huîtres qu’il fait venir chaque semaine de chez son beau-frère, ostréiculteur en Bretagne. On y croise les Daudet, Renoir, Rodin, Pissaro… Drouant se façonne une double réputation culinaire et littéraire. À la veille de la guerre, Charles cède son établissement à son fils Jean.

Pour les Goncourt, les déjeuners ont remplacé les dîners. Il y a une salle en bas et une à l’étage. Premier repas, le 31 octobre 1914. Où ? Pas dans l’actuel salon qui n’ouvre qu’en 1920.

 

Il y aura bien un prix pour la première année de la guerre, mais attribué en 1916, L’Appel du sol d’Adrien Bertrand. On y partage la vie d’un bataillon de chasseurs alpins au front. Y sont décrits avec réalisme et patriotisme les sentiments de ces poilus voués au massacre.

Dans Le Figaro du 6 novembre 2008, l’article Ces prix Goncourt sont-ils encore lisibles ? assure que « la scène où les chasseurs pénètrent dans un cimetière et découvrent les corps hachés par leur artillerie de 500 soldats allemands, mélangés, dans une danse macabre, aux restes des morts, est de celle qui s’imprime à jamais dans les esprits. »

C’est le frère cadet d’Adrien qui fait la guerre dans les chasseurs alpins. Lui sert dans un régiment de dragons à cheval. Une blessure frappe dès 1914, le pacifiste Bertrand, qui en meurt trois ans plus tard. C’est le deuxième lauréat mort de la guerre.

 

La guerre dure et le jury Goncourt ne reçoit en 1915 qu’un seul et unique ouvrage, Gaspard, l’insolent, histoire, par un journaliste mobilisé nommé René Benjamin, d’un « Parigot » au front, soldat hâbleur et truculent. Gravement blessé au début de la guerre, il écrit son livre à l’hôpital, encouragé par Lucien Descaves. Il l’emporte à l’unanimité.

 

En 1916, la guerre s’éternise et une cinquantaine de romans sont envoyés aux Goncourt. La plupart sont l’œuvre de combattants, anciens ou encore en guerre. « Sans bénéficier d’une préférence qui ne va qu’au talent, ils sont tout de même l’objet d’une attention particulière », en convient Lucien Descaves. L’Appel du sol, donc, et Le Feu d’Henri Barbusse sont du lot.

Déjà auteur à succès de L’Enfer (naturaliste, décadent et érotique), Barbusse s’engage dans l’infanterie alors qu’il est quadragénaire, malade des poumons et pacifiste. Le Feu, sous-titré Journal d’une escouade, paraît en feuilleton quotidien dans L’Œuvre à partir d’août, et intégralement chez Flammarion fin novembre. Le tableau est terrible des Poilus dans les tranchées, la guerre dans toute son horreur, des bombes à la boue.

 

Y a-t-il aussi (sans doute) Sous Verdun, de Maurice Genevoix, édité par Flammarion mais expurgé par la censure ? Diplômé de l’École normale supérieure, il est lieutenant commandant la 5e compagnie du 106e régiment d’infanterie quand il est gravement blessé. Réformé à 70 % d’invalidité et ayant perdu l’usage de la main gauche, l’écrivain de guerre obtiendra le prix Goncourt en 1925 pour Raboliot. Au lycée de Poitiers, le jeune Genevoix avait eu Émile Moselly, lauréat 1907, comme professeur de lettres.

 

La guerre n’en finit pas et les académiciens en sont les prisonniers. En 1917, leur prix va à Henry Malherbe, qui a vécu les combats et y a été blessé. Hospitalisé après une attaque au gaz, il restera handicapé à vie. Son roman, La Flamme au poing, palpite d’un patriotisme ardent.

Pour l’anecdote, Lucien Descaves racontera qu’il « ri[t] encore de l’effarement de Léon Daudet qui, ne sachant pas que Malherbe était Israélite, avait voté pour lui ! »

 

La paix est revenue depuis un mois pile quand les jurés choisissent Civilisation de Georges Duhamel. Eh oui, encore un livre sur la guerre ! Quoique réformé pour raisons médicales, l’auteur ne veut pas se dérober. Il occupe pendant quatre ans les fonctions de médecin aide-major dans des ambulances chirurgicales automobiles, dites « autochir ». Deux romans naissent de cette expérience, Vie des martyrs en 1917 et Civilisation l’année suivante. Son narrateur, ancien professeur de mathématiques, engagé volontaire comme brancardier tour à tour sur le front ou dans les hôpitaux de l’armée, raconte son expérience et les hommes qu’il côtoie.

La phrase de fin : « Je vous le dis, en vérité, la civilisation n’est pas dans cet objet, pas plus que dans les pinces brillantes dont se servait le chirurgien. La civilisation n’est pas dans toute cette pacotille terrible ; et, si elle n’est pas dans le cœur des hommes, eh bien ! elle n’est nulle part. »

 

Il est peut-être temps de tourner la page sanglante…

 

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Les lauréats, en attendant Proust

 

1903 : Force ennemie, John-Antoine Nau (à 43 ans, 1860-1918), Éditions de la Plume

1904 : La Maternelle, Léon Frapié (à 41 ans, 1863-1949), Éditions la Librairie universelle

1905 : Les Civilisés, Claude Farrère (à 29 ans, 1876-1957), Paul Ollendorff

1906 : Dingley, l’illustre écrivain, Jérôme et Jean Tharaud (à 32 et 29 ans, 1874-1953 et 1877-1952), Édouard Pelletan

1907 : Terres lorraines, Émile Moselly (à 37 ans, 1870-1918), Plon

1908 : Écrit sur de l’eau…, Francis de Miomandre (à 28 ans, 1880-1959), Édition du Feu

1909 : En France, Marius-Ary Leblond (Georges Athénas et Aimé Merlo) (à 29 et 32 ans, 1880-1953 et 1877-1958), Éditions Bibliothèque-Charpentier

1910 : De Goupil à Margot, Louis Pergaud (à 28 ans, 1882-1915), Mercure de France

1911 : Monsieur des Lourdines, Alphonse de Châteaubriant (à 34 ans, 1877-1951), Grasset

1912 : Filles de la Pluie, André Savignon (à 34 ans, 1878-1947), Grasset

1913 : Le Peuple de la Mer, Marc Elder (à 29 ans, 1884-1933), Éditions Oudin

1914 : L’Appel du sol, Adrien Bertrand (à 26 ans, 1888-1917), Calmann-Lévy

1915 : Gaspard, René Benjamin (à 30 ans, 1885-1948), Fayard

1916 : Le Feu, Henri Barbusse (à 43 ans, 1873-1935), Flammarion

1917 : La Flamme au poing, Henry Malherbe (à 31 ans, 1886-1958), Albin Michel

1918 : Civilisation, Georges Duhamel (à 34 ans, 1884-1966), Mercure de France

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Prochain épisode lundi, Marcel et la guerre.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (9)”

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  1. Ils ne sont point nombreux ceux que l’on lit encore, voire dont on se souvienne du nom …

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