Proust 1919, l’affaire Goncourt (8)

Les premiers primés, nouvelle suite

 

Affaire de gentilhomme en 1911 : le Goncourt va à Alphonse de Châteaubriant pour Monsieur des Lourdines. Timothée des Lourdines est un hobereau poitevin solitaire, qui nourrit deux passions : le violon et ses arbres.

Ami de Romain Rolland, ambulancier pendant la guerre, écrivain à succès, l’Alphonse s’enfoncera dans l’hitlérisme et la collaboration.

 

Que retenir du prix 1912 attribué à André Savignon pour Filles de la Pluie, sous-titré Scènes de la vie ouessantine ? Qu’il a battu Léon-Paul Fargue et Julien Benda. Et même ça, ce n’est guère mémorable.

 

1913 est l’année de Du côté de chez Swann, mais les Goncourt couronnent Le Peuple de la mer de Marc Elder. Cherchez l’erreur !

 

Marcel Proust obtient pourtant une voix. Rosny aîné, déjà lui, a voté en sa faveur. L’écrivain confie alors : « Peut-être en voyant mon livre discuté par ce jury certaines personnes auront-elles l’idée de le lire, et qui sait si, parmi elles, ne se trouvera quelque ami de ma pensée. » Mais les autres jurés n’ont pas suivi, pas davantage séduits par Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier.

 

Le livre d’Elder, qui décrit la vie des pêcheurs de Noirmoutier, l’emporte au bout de onze tours de scrutin, un record pour le prix Goncourt.

 

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Les jurés Goncourt ne sont pas seuls à rater le coche. Le moment est propice pour aborder le manque de discernement de son directeur littéraire qui a failli tout gâcher.

 

Le bide de Gide

 

Ça lui a fait mal au ventre toute sa vie : l’âme de la NRF est le responsable de la plus lourde erreur littéraire de son siècle en refusant le premier livre de Marcel Proust. À sa décharge, André Gide s’est échiné pour la corriger et y est parvenu.

Les deux hommes se rencontrent pour la première fois le 1er mai 1891 chez Gabriel Trarieux. Marcel a vingt ans, André, deux de plus. Le 13 janvier 1898, le premier lance un manifeste dreyfusard que le second signe. En février 1911, Proust s’abonne à la Nouvelle Revue française que Gide a fondée deux ans plus tôt et qui va être accompagnée d’une maison d’édition administrée par Gaston Gallimard. Le cadet se sent des affinités avec la jeune équipe et verrait bien son œuvre éditée par elle.

Hélas, trois fois hélas, envoyé en décembre 1912 chez Gallimard, Du côté de chez Swann lui est retourné. Refusé. Le 14 novembre 1913, le roman paraît à compte d’auteur chez Grasset.

Gide ne tarde à se rendre compte d’avoir commis une bourde fatale. Relisant Du côté de chez Swann avec un regard moins distrait, moins plein de préjugés — « Trop de duchesses », avait-il tranché — il se confesse dans un aveu aussi fort que ce qui l’y avait conduit. Deux mois après la sortie du livre, il prend sa plume et écrit à celui qu’il avait sèchement éconduit : « Mon cher Proust, depuis quelques jours je ne quitte plus votre livre ; je m’en sursature avec délices, je m’y vautre. Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la N.R.F. — et (car j’ai cette honte d’en être beaucoup responsable) l’un des regrets et des remords les plus cuisants de ma vie. »

L’original de cette lettre se trouve au centre de recherche Kolb-Proust à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign. Un brouillon a été proposé en 2013 chez Sotheby’s. Il s’agit de cinq feuillets ayant appartenu à un cardiologue lyonnais, Roger Froment. Écrit à l’encre noire, il livre la raison principale de la bévue de Gide : le préjugé. L’ayant parfois croisé « dans le monde », Gide considérait Proust comme un « snob », un chroniqueur mondain du Figaro, « qui fréquente chez Mme X et Z ». Dans un passage de ce brouillon, il écrit : « Je m’étais fait de vous une idole assez charmante », formule ambiguë qu’il supprime finalement.

Cet autographe contrit permet de comprendre comment Gide a pu passer à côté du chef-d’œuvre de Proust. L’écrivain y confie avoir ouvert « d’une main distraite » le manuscrit de Du côté de chez Swann, page 62, être tombé sur « une tasse de camomille » — la légendaire scène de la madeleine ! — qui ne l’a guère convaincu, puis avoir poussé jusqu’à la page 64, où il « trébuche » sur « un front où les vertèbres transparaissent », phrase qui lui paraît incompréhensible.

Examinons-la : « [Tante Léonie] tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire ».

Les proustolâtres ont défendu l’image bec et ongles : comme elle est puissante, comme son auteur est audacieux ! Et si c’était tout bêtement une coquille typographique ? C’est la plus séduisante des versions dans sa banalité : remplacez « vertèbres » par « véritables ». Du coup, c’est l’histoire toute bête d’une dame qui n’a pas eu le temps de poser sa perruque… Décoiffant ! Une autre révélation a pointé son nez en 2018 : vertèbre est emprunté au vocabulaires des perruquiers, résille en métal ou en crin pour supporter le poids des faux cheveux et résout l’énigme littéraire.

En tout cas, le brouillon de Sotheby’s dit bien l’étendue de la honte du retourneur à l’envoyeur : « Je vais être pour vous je ne sais quel ennemi vulgaire », ou : « On vous aura appris à me mépriser ». Au moment d’envoyer la lettre définitive au « Cher Proust », l’auteur de L’Immoraliste renonce à ces deux formules assassines pour un plus piteux : « Je me confesse à vous ce matin, vous suppliant d’être pour moi plus indulgent que je ne suis aujourd’hui pour moi-même. »

Avec Gide, la porte est étroite, il est vrai, pour justifier l’injustifiable. (D’ici à ce qu’un document sorti d’une cachette nous révèle que le transfert de Grasset à la NRF avait pour clause secrète la garantie de l’obtention du Goncourt…)

 

Daté du 10 ou 11 janvier 1914, le document a été vendu 145 500 €. Raisonnable.

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Prochain épisode vendredi, Les premiers primés, fin.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Proust 1919, l’affaire Goncourt (8)”

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  1. Certes l’erreur monumentale de Gide, telle que vous la reprenez ici, Monsieur Louis.
    Mais il ne fut pas le seul dans cette histoire du refus du « Swann » ! Vous n’évoquez que sa seule personne et par là-même, vous lui permettez de se donner le beau rôle, partant, d’instiller en nos esprits qu’il fut le seul à tirer les ficelles de cette première grande bien triste erreur « gallimardienne » du XXème siècle ; la seconde, étant évidemment le refus de publier le « Voyage au bout de la nuit », de Céline.

    Mais, et là je reviens à Proust, pourquoi occultez-vous les deux autres membres du « triumvirat » : Jacques Copeau qui, ayant fait quelques promesses à Proust, finalement se dédit, et, surtout, peut-être l’unique responsable ou, à tout le moins, celui qui par ses propos éminemment négatifs devrait être considéré comme ayant une part décisionnelle importante quant à ce refus, Jean Schlumberger ?

    Mais peut-être, sur cette affaire, n’ai pas lu les bonnes personnes.

    Merci de raviver la mèche de la lanterne que je voudrais voir briller au fond de mon amphore …

    • Tout étant affaire de point de vue, le sort réservé à Céline ne me gêne en rien.
      Pour le reste, ce blogue n’a pas vocation à être exhaustif. Votre commentaire tombe bien : ce sera le thème de la chronique de demain.

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