Complots

Complots

 

Dans la France perturbée par des énervés, l’un des symptômes les plus inquiétants portent le nom de complotisme. On voit des coups montés, des conjurations, des brigues, des conspirations partout. Il n’est pas un élément déplaisant aux agités du bocal qui ne soit présenté sous l’étiquette « Complot ».

 

Il y en a quelques complots dans À la recherche du temps perdu, mais ils sont plutôt du genre domestique, ce qui ne les rend pas moins condamnables.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*[Le Héros à Doncières :] — Robert, comme je vous aime !

— Vous êtes gentil de m’aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer comme vous l’aviez promis et comme tu avais commencé de le faire.

— J’espère que ce n’est pas votre départ que vous complotez, me dit un des amis de Robert. Vous savez, si Saint-Loup part en permission, cela ne doit rien changer, nous sommes là. Ce sera peut-être moins amusant pour vous, mais on se donnera tant de peine pour tâcher de vous faire oublier son absence ! III

*[Au théâtre] Un numéro du programme me fut extrêmement pénible. Une jeune femme que détestaient Rachel et plusieurs de ses amies devait y faire dans des chansons anciennes un début sur lequel elle avait fondé toutes ses espérances d’avenir et celles des siens. Cette jeune femme avait une croupe trop proéminente, presque ridicule, et une voix jolie mais trop menue, encore affaiblie par l’émotion et qui contrastait avec cette puissante musculature. Rachel avait aposté dans la salle un certain nombre d’amis et d’amies dont le rôle était de décontenancer par leurs sarcasmes la débutante, qu’on savait timide, de lui faire perdre la tête de façon qu’elle fît un fiasco complet après lequel le directeur ne conclurait pas d’engagement. Dès les premières notes de la malheureuse, quelques spectateurs, recrutés pour cela, se mirent à se montrer son dos en riant, quelques femmes qui étaient du complot rirent tout haut, chaque note flûtée augmentait l’hilarité voulue qui tournait au scandale. La malheureuse, qui suait de douleur sous son fard, essaya un instant de lutter, puis jeta autour d’elle sur l’assistance des regards désolés, indignés, qui ne firent que redoubler les huées. L’instinct d’imitation, le désir de se montrer spirituelles et braves, mirent de la partie de jolies actrices qui n’avaient pas été prévenues, mais qui lançaient aux autres des œillades de complicité méchante, se tordaient de rire, avec de violents éclats, si bien qu’à la fin de la seconde chanson et bien que le programme en comportât encore cinq, le régisseur fit baisser le rideau. III

*Mme de Villeparisis n’était d’ailleurs qu’à demi contente d’avoir la visite de M. de Charlus. Celui-ci, tout en trouvant de grands défauts à sa tante, l’aimait beaucoup. Mais, par moments, sous le coup de la colère, de griefs imaginaires, il lui adressait, sans résister à ses impulsions, des lettres de la dernière violence, dans lesquelles il faisait état de petites choses qu’il semblait jusque-là n’avoir pas remarquées. Entre autres exemples je peux citer ce fait, parce que mon séjour à Balbec me mit au courant de lui : Mme de Villeparisis, craignant de ne pas avoir emporté assez d’argent pour prolonger sa villégiature à Balbec, et n’aimant pas, comme elle était avare et craignait les frais superflus, faire venir de l’argent de Paris, s’était fait prêter trois mille francs par M. de Charlus. Celui-ci, un mois plus tard, mécontent de sa tante pour une raison insignifiante, les lui réclama par mandat télégraphique. Il reçut deux mille neuf cent quatre-vingt-dix et quelques francs. Voyant sa tante quelques jours après à Paris et causant amicalement avec elle, il lui fit, avec beaucoup de douceur, remarquer l’erreur commise par la banque chargée de l’envoi. « Mais il n’y a pas erreur, répondit Mme de Villeparisis, le mandat télégraphique coûte six francs soixante-quinze. — Ah ! du moment que c’est intentionnel, c’est parfait, répliqua M. de Charlus. Je vous l’avais dit seulement pour le cas où vous l’auriez ignoré, parce que dans ce cas-là, si la banque avait agi de même avec des personnes moins liées avec vous que moi, cela aurait pu vous contrarier. — Non, non, il n’y a pas erreur. — Au fond vous avez eu parfaitement raison », conclut gaiement M. de Charlus en baisant tendrement la main de sa tante. En effet, il ne lui en voulait nullement et souriait seulement de cette petite mesquinerie. Mais quelque temps après, ayant cru que dans une chose de famille sa tante avait voulu le jouer et « monter contre lui tout un complot », comme celle-ci se retranchait assez bêtement derrière des hommes d’affaires avec qui il l’avait précisément soupçonnée d’être alliée contre lui, il lui avait écrit une lettre qui débordait de fureur et d’insolence. « Je ne me contenterai pas de me venger, ajoutait-il en post-scriptum, je vous rendrai ridicule. Je vais dès demain aller raconter à tout le monde l’histoire du mandat télégraphique et des six francs soixante-quinze que vous m’avez retenus sur les trois mille francs que je vous avais prêtés, je vous déshonorerai. » Au lieu de cela il était allé le lendemain demander pardon à sa tante Villeparisis, ayant regret d’une lettre où il y avait des phrases vraiment affreuses. III

*[Chez les Verdurin, Mme de Mortemart à son cousin Palamède :] À propos de ce violoniste de génie, continuait-elle, croyant, dans sa naïveté, que M. de Charlus s’intéressait au violon « en soi », en connaissez-vous un que j’ai entendu l’autre jour jouer merveilleusement une sonate de Fauré, il s’appelle Frank… — Oui, c’est une horreur, répondait M. de Charlus, sans se soucier de la grossièreté d’un démenti qui impliquait que sa cousine n’avait aucun goût. En fait de violoniste je vous conseille de vous en tenir au mien.» Les regards allaient recommencer à s’échanger entre M. de Charlus et sa cousine, à la fois baissés et épieurs, car, rougissante et cherchant par son zèle à réparer sa gaffe, Mme de Mortemart allait proposer à M. de Charlus de donner une soirée pour faire entendre Morel. Or, pour elle, cette soirée n’avait pas le but de mettre en lumière un talent, but qu’elle allait pourtant prétendre être le sien, et qui était réellement celui de M. de Charlus. Elle ne voyait là qu’une occasion de donner une soirée particulièrement élégante, et déjà calculait qui elle inviterait et qui elle laisserait de côté. Ce triage, préoccupation dominante des gens qui donnent des fêtes (ceux-là mêmes que les journaux mondains ont le toupet ou la bêtise d’appeler «l’élite»), altère aussitôt le regard — et l’écriture — plus profondément que ne ferait la suggestion d’un hypnotiseur. Avant même d’avoir pensé à ce que Morel jouerait (préoccupation jugée secondaire et avec raison, car si même tout le monde, à cause de M. de Charlus, avait eu la convenance de se taire pendant la musique, personne, en revanche, n’aurait eu l’idée de l’écouter), Mme de Mortemart, ayant décidé que Mme de Valcourt ne serait pas des « élues », avait pris, par ce fait même, l’air de conjuration, de complot qui ravale si bas celles mêmes des femmes du monde qui pourraient le plus aisément se moquer du qu’en-dira-t-on. « N’y aurait-il pas moyen que je donne une soirée pour faire entendre votre ami ? » dit à voix basse Mme de Mortemart, qui, tout en s’adressant uniquement à M. de Charlus, ne put s’empêcher, comme fascinée, de jeter un regard sur Mme de Valcourt (l’exclue) afin de s’assurer que celle-ci était à une distance suffisante pour ne pas entendre. « Non, elle ne peut pas distinguer ce que je dis », conclut mentalement Mme de Mortemart, rassurée par son propre regard, lequel avait eu, en revanche, sur Mme de Valcourt, un effet tout différent de celui qu’il avait pour but : « Tiens, se dit Mme de Valcourt en voyant ce regard, Marie-Thérèse arrange avec Palamède quelque chose dont je ne dois pas faire partie. » « Vous voulez dire mon protégé », rectifiait M. de Charlus, qui n’avait pas plus de pitié pour le savoir grammatical que pour les dons musicaux de sa cousine. Puis, sans tenir aucun compte des muettes prières de celle-ci, qui s’excusait elle-même en souriant : « Mais si…, dit-il d’une voix forte et capable d’être entendue de tout le salon, bien qu’il y ait toujours danger à ce genre d’exportation d’une personnalité fascinante dans un cadre qui lui fait forcément subir une déperdition de son pouvoir transcendantal et qui resterait en tous cas à approprier. » Madame de Mortemart se dit que le mezzo-voce, le pianissimo de sa question avaient été peine perdue, après le « gueuloir » par où avait passé la réponse. Elle se trompa. Mme de Valcourt n’entendit rien, pour la raison qu’elle ne comprit pas un seul mot. Ses inquiétudes diminuèrent, et se fussent rapidement éteintes, si Mme de Mortemart, craignant de se voir déjouée et craignant d’avoir à inviter Mme de Valcourt, avec qui elle était trop liée pour la laisser de côté si l’autre savait « avant », n’eût de nouveau levé les paupières dans la direction d’Édith, comme pour ne pas perdre de vue un danger menaçant, non sans les rabaisser vivement de façon à ne pas trop s’engager. IV

*[Saint-Loup au Héros après une mission en Touraine :] « Je suis ennuyé parce que je vois que tu n’es pas content. — Si, je suis touché, reconnaissant de ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu… — J’ai fait de mon mieux. Un autre n’eût pu faire davantage ni même autant. Essaie d’un autre. — Mais non, justement, si j’avais su, je ne t’aurais pas envoyé, mais ta démarche avortée m’empêche d’en faire une autre. » Je lui faisais des reproches : il avait cherché à me rendre service et n’avait pas réussi. Saint-Loup en s’en allant avait croisé des jeunes filles qui entraient. J’avais déjà fait souvent la supposition qu’Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays, c’est la première fois que j’en ressentais la torture. Il faut vraiment croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m’immunisait contre ces jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails, n’était-ce pas justement ce que j’avais cherché à obtenir de chacun sur Albertine ? n’était-ce pas moi qui, pour les connaître plus précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel, de passer coûte que coûte chez moi ? n’était-ce donc pas moi qui les avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître et de se nourrir d’eux ? Enfin Saint-Loup m’avait dit avoir eu la bonne surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette actrice suffit pour que je me dise : «C’est peut-être avec celle-là»; cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d’une femme que je ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et, au fond, pourquoi cela n’eût-il pas été ? M’étais-je fait faute de penser à des femmes depuis que je connaissais Albertine ? Le soir où j’avais été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand j’étais rentré, n’était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette dernière qu’à la jeune fille dont Saint-Loup m’avait parlé et qui allait dans les maisons de passe, et à la femme de chambre de Mme Putbus ? N’est-ce pas pour cette dernière que j’étais retourné à Balbec et, plus récemment, avais bien eu envie d’aller à Venise ? Pourquoi Albertine n’eût-elle pas eu envie d’aller en Touraine ? Seulement, au fond, je m’en apercevais maintenant, je ne l’aurais pas quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même, tout en me disant : «Je la quitterai bientôt», je savais que je ne la quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais plus à travailler, ni à vivre d’une façon hygiénique, ni à rien faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain. Seulement, quoi que je crusse au fond, j’avais trouvé plus habile de la laisser vivre sous la menace d’une perpétuelle séparation. Et sans doute, grâce à ma détestable habileté, je l’avais trop bien convaincue. En tous cas, maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette actrice; je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui m’échappait. J’écrirais et j’attendrais sa réponse à ma lettre : si elle faisait le mal, hélas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être je me disais cela parce que, n’ayant plus l’habitude de me faire rendre compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été libre m’eût jadis affolé, ma jalousie n’avait plus la même division du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas j’irais la chercher; de gré ou de force je l’arracherais à ses amies. D’ailleurs, ne valait-il pas mieux que j’y allasse moi-même, maintenant que j’avais découvert la méchanceté, jusqu’ici insoupçonnée de moi, de Saint-Loup ? Qui sait s’il n’avait pas organisé tout un complot pour me séparer d’Albertine ? V

*Quand j’appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que Mme Putbus, et par conséquent sa femme de chambre, venaient d’arriver à Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de quelques jours; l’air qu’elle eut de ne pas prendre ma prière en considération ni même au sérieux réveilla dans mes nerfs excités par le printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien forcé d’obéir), cette volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à imposer brusquement ma volonté à ceux que j’aimais le plus, quitte à me conformer à la leur après que j’avais réussi à les faire céder. Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus habile de ne pas avoir l’air de penser que je disais cela sérieusement, ne me répondit même pas. Je repris qu’elle verrait bien si c’était sérieux ou non. VI

*[À propos de la Berma] Il semble pour les grands artistes que tous les mauvais sentiments et tout le factice de la vie de théâtre passent en leurs enfants sans que chez eux le travail obstiné soit un dérivatif comme chez la mère ; les grandes tragédiennes meurent souvent victimes de complots domestiques noués autour d’elles, comme il leur arrivait tant de fois à la fin des pièces qu’elles jouaient. VII

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Complots”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Au titre des « théories du complot », il y a aussi, je trouve, cette appréciation de Mme Verdurin dans « Le Temps retrouvé », selon laquelle, lors de ses visites à la Raspeliere, le baron de Charlus était un espion allemand en repérage pour la création d’une base de sous-marins…

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.