« Ma chère »

« Ma chère »

 

La formule est aimable et bien élevée, un tantinet précieuse. Tout dépend de son emploi.

 

Il est dix-neuf occurrences de « ma chère » dans À la Recherche du temps perdu, dont deux fort originales puisqu’elles désignent… des hommes — auto-caricature d’homosexuels.

*[Charlus sur le roi Théodose :] Et il fait des petites manières. Il a le genre « ma chère », le genre que je déteste le plus. Je n’oserais pas me montrer avec lui dans la rue. IV

*[M. de Charlus] il poussait maintenant, involontairement, presque les mêmes petits cris (chez lui involontaires et d’autant plus profonds) que jettent, volontairement, eux, les invertis qui s’interpellent en s’appelant « ma chère »; comme si ce « chichi » voulu, dont M. de Charlus avait pris si longtemps le contrepied, n’était en effet qu’une géniale et fidèle imitation des manières qu’arrivent à prendre, quoi qu’ils en aient, les Charlus, quand ils sont arrivés à une certaine phase de leur mal, comme un paralytique général ou un ataxique finissent fatalement par présenter certains symptômes. V

 

Les autres, tout aussi nues, sans ajout, sont plus classiques.

*[Mme de Villeparisis à Alix, la marquise du quai Malaquais :] Ma chère, Mme de Luynes me fait penser à Yolande ; III

*[Le duc de Guermantes à son épouse :] Que voulez-vous, ma chère, ça les a fait tiquer, ces gens, ils ont ouvert de gros yeux. III

*[La duchesse de Guermantes à Mme d’Arpajon :] Mais, ma chère, vous savez que ce n’est pas une découverte que vous faites en nous parlant de Victor Hugo, III

*[M. de Cambremer à son épouse :] Voyons, ma chère, ne dites pas que Saint-Loup, que nous aimons beaucoup, est dreyfusard. IV

* Mme Verdurin répondit : « Le Comte, ma chère », à Mme Bontemps qui lui disait : « C’est bien le duc d’Haussonville que vous venez de me présenter », VI

 

Dans la plupart des cas, ces « ma chère »-là sont dits sur un ton critique.

Restent les « ma chère » suivies d’un nom ou d’un mot, — et ceux-là sont tendres.

*[Swann à la princesse de Laumes :] C’est très joli, ma chère princesse. I

*[Id.] Il faut que nous nous voyions, ma chère amie. I

*Ma chère amie, dit la dame coiffée à la Marie-Antoinette [à Mme de Villeparisis], vous vous rappelez que quand je vous ai amené Liszt il vous a dit que c’était celui-là qui était la copie. III

*[Swann à Oriane :] Ma chère duchesse, je vous le dirai si vous y tenez, mais d’abord vous voyez que je suis très souffrant. […] Mais, ma chère amie, c’est que je serai mort depuis plusieurs mois. III

*[Charlus à des invitées chez la princesse de Guermantes :] bonsoir ma chère Ambassadrice, […] bonsoir ma chère Herminie. IV

*[Le prince de Guermantes sur son épouse :] cet incident me troubla fort (et sans doute aussi la Princesse à qui sa camériste avait dû le raconter), car ma chère Marie me parla à peine pendant le déjeuner qui suivit. […] Pendant que je craignais de froisser les opinions nationalistes, la foi française de ma chère femme, elle, avait eu peur d’alarmer mes opinions religieuses, mes sentiments patriotiques. IV

*Je n’avais, du reste, laissé que trop longtemps seule ma chère Albertine. IV

*[Charlus à Mme Verdurin :] Et, ma chère Patronne, ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez eu votre part de rôle dans cette fête. V

*Et moi, connaissant les ruses de ma chère maman VI

 

Pour revenir aux premiers, la formule se doit d’être accompagnée d’un petit doigt levé (de ceux qu’on maintient ainsi en buvant du thé). Encore un peu (nous y étions à deux doigts) et Proust écrivait : « Prout, ma chère » !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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