Quand Proust se répète (2)

Quand Proust se répète (2)

 

Marcel Proust ne raconte pas beaucoup d’histoires drôles, mais quand il en tient une, il ne résiste pas au plaisir de la bisser. Cela se passe dans deux volumes qui se suivent :

*Cela ne dispense pas les gens sains d’avoir peur quand un fou qui a composé un sublime poème, leur ayant expliqué par les raisons les plus justes qu’il est enfermé par erreur, par la méchanceté de sa femme, les suppliant d’intervenir auprès du directeur de l’asile, gémissant sur les promiscuités qu’on lui impose, conclut ainsi : « Tenez, celui qui va venir me parler dans le préau, dont je suis obligé de subir le contact, croit qu’il est Jésus-Christ. Or cela seul suffit à me prouver avec quels aliénés on m’enferme, il ne peut pas être Jésus-Christ, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » V

*Et j’imagine que, même s’il est aujourd’hui guéri et revenu à la raison, cet homme doit comprendre un peu mieux que les autres ce qu’il voulait dire au cours d’une période pourtant révolue de sa vie mentale, qui voulant expliquer à des visiteurs d’un hôpital d’aliénés qu’il n’était pas lui-même déraisonnable, malgré ce que prétendait le docteur, mettait en regard de sa saine mentalité les folles chimères de chacun des malades, concluant : « Ainsi celui-là qui a l’air pareil à tout le monde, vous ne le croiriez pas fou, eh bien ! il l’est, il croit qu’il est Jésus-Christ, et cela ne peut pas être, puisque Jésus-Christ c’est moi ! » VI

Il existe même une variante de la blague :

*Il n’y a pas de grande soirée mondaine, si, pour en avoir une coupe, on sait la prendre à une profondeur suffisante, qui ne soit pareille à ces soirées où les médecins invitent leurs malades, lesquels tiennent des propos fort sensés, ont de très bonnes manières, et ne montreraient pas qu’ils sont fous s’ils ne vous glissaient à l’oreille, en vous montrant un vieux monsieur qui passe : « C’est Jeanne d’Arc. » V

 

Un volume d’écart, encore dans ces répétitions :

*[Le prince von à Mme de Guermantes :] C’est comme le prince de Bulgarie…

— C’est notre cousin, dit la duchesse, il a de l’esprit.

— C’est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour cela que ce soit un prave homme. Non, c’est de nous qu’il faudrait vous rapprocher, c’est le plus grand désir de l’empereur, mais il veut que ça vienne du cœur; il dit : ce que je veux c’est une poignée de mains, ce n’est pas un coup de chapeau ! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait plus pratique que le rapprochement anglo-français que prêche M. de Norpois. III

*[Charlus :] La République a commis une grande faute, à mon avis, en repoussant les amabilités du Hohenzollern ou en ne les lui rendant qu’au compte-gouttes. Il s’en rend lui-même très bien compte et dit, avec ce don d’expression qu’il a : « Ce que je veux, c’est une poignée de mains, ce n’est pas un coup de chapeau. » IV

 

*Un jour que, de Josselin où j’étais chez les Rohan, nous étions allés à un pèlerinage, il était venu des paysans d’un peu toutes les parties de la Bretagne. Un grand diable de villageois du Léon regardait avec ébahissement les culottes beiges du beau-frère de Robert. « Qu’est-ce que tu as à me regarder, je parie que tu ne sais pas qui je suis », lui dit Léon. Et comme le paysan lui disait que non. « Eh bien, je suis ton prince. – Ah ! répondit le paysan en se découvrant et en s’excusant, je vous avais pris pour un englische. » V

*un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous, mon petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon beau-frère Charlus, qui aime assez causer avec les paysans, disait à l’un, à l’autre : « D’où es-tu, toi ? et comme il est très généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car personne n’est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu’il ne trouve pas assez duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin : « Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi. » Mon mari qui n’est pas toujours très inventif… – Merci, Oriane, dit le duc sans s’interrompre de la lecture de mon article où il était plongé – … avisa un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère : « Et toi, d’où es-tu ? – Je suis des Laumes. – Tu es des Laumes ? Hé bien, je suis ton prince. » Alors le paysan regarda la figure toute glabre de Basin et lui répondit : « Pas vrai. Vous, vous êtes un english. » VI

 

*Comme les femmes qui sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l’aspect désinvolte d’un officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, effet contraire d’une même cause. Cette vélocité avait d’ailleurs des raisons psychologiques. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux où il aimait qu’on ne le vît ni entrer, ni sortir : il s’y engouffrait. Legrandin s’était mis au tennis à cinquante-cinq ans. VI

*Au fur et à mesure que M. de Charlus s’était alourdi, Robert (et sans doute il était infiniment plus jeune mais on sentait qu’il ne ferait que se rapprocher davantage de cet idéal avec l’âge), comme certaines femmes qui sacrifient résolument leur visage à leur taille et à partir d’un certain moment ne quittent plus Marienbad (pensant que, ne pouvant espérer garder à la fois plusieurs jeunesses, c’est encore celle de la tournure qui sera la plus capable de représenter les autres) était devenu plus élancé, plus rapide, effet contraire d’un même vice. Cette vélocité avait d’ailleurs diverses raisons psychologiques, la crainte d’être vu, le désir de ne pas sembler avoir cette crainte, la fébrilité qui naît du mécontentement de soi et de l’ennui. Il avait l’habitude d’aller dans certains mauvais lieux, où comme il aimait qu’on ne le vît ni entrer, ni sortir, il s’engouffrait pour offrir aux regards malveillants des passants hypothétiques le moins de surface possible, comme on monte à l’assaut. VII

 

*J’avais bien entendu Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle qu’elle avait « un million à manger par mois », ce qui était de la folie ; VI

*« Il paraît qu’il a un million à manger par jour », dit le jeune homme de vingt-deux ans auquel l’assertion qu’il émettait ne semblait pas invraisemblable. VII

 

L’écart peut être de plusieurs volumes :

*Et cette volupté d’être amoureux, de ne vivre que d’amour, de la réalité de laquelle il doutait parfois, le prix dont en somme il la payait, en dilettante de sensations immatérielles, lui en augmentait la valeur — comme on voit des gens incertains si le spectacle de la mer et le bruit de ses vagues sont délicieux, s’en convaincre ainsi que de la rare qualité de leurs goûts désintéressés, en louant cent francs par jour la chambre d’hôtel qui leur permet de les goûter. I

*Et de même que des gens louent cent francs par jour une chambre à l’Hôtel de Balbec pour respirer l’air de la mer, je trouvais tout naturel de dépenser plus que cela pour elle, puisque j’avais son souffle près de ma joue, dans ma bouche que j’entr’ouvrais sur la sienne, où contre ma langue passait sa vie. V

 

*[Saint-Loup] trouva plus simple d’y monter aussi lui-même, suivant en cela l’avis du directeur [du Grand-Hôtel] qui, consulté, répondit que, voiture ou petit chemin de fer, « ce serait à peu près équivoque ». II

*[Le même directeur :] je vous préviens que ce n’est pas du château-lafite, mais c’est à peu près équivoque (pour équivalent). IV

 

*Le témoignage des sens est lui aussi une opération de l’esprit où la conviction crée l’évidence. Nous avons vu bien des fois le sens de l’ouïe apporter à Françoise non le mot qu’on avait prononcé, mais celui qu’elle croyait le vrai, ce qui suffisait pour qu’elle n’entendît pas la rectification implicite d’une prononciation meilleure. Notre maître d’hôtel n’était pas constitué autrement. M. de Charlus portait à ce moment-là — car il changeait beaucoup — des pantalons fort clairs et reconnaissables entre mille. Or notre maître d’hôtel, qui croyait que le mot « pissotière » (le mot désignant ce que M. de Rambuteau avait été si fâché d’entendre le duc de Guermantes appeler un édicule Rambuteau) était « pistière », n’entendit jamais dans toute sa vie une seule personne dire « pissotière », bien que bien souvent on prononçât ainsi devant lui. Mais l’erreur est plus entêtée que la foi et n’examine pas ses croyances. Constamment le maître d’hôtel disait : « Certainement M. le baron de Charlus a pris une maladie pour rester si longtemps dans une pistière. Voilà ce que c’est que d’être un vieux coureur de femmes. Il en a les pantalons. Ce matin, Madame m’a envoyé faire une course à Neuilly. À la pistière de la rue de Bourgogne j’ai vu entrer M. le baron de Charlus. En revenant de Neuilly, bien une heure après, j’ai vu ses pantalons jaunes dans la même pistière, à la même place, au milieu, où il se met toujours pour qu’on ne le voie pas. » V

*Ses fautes de français corrompaient le langage de Françoise tout autant que les fautes de sa fille. Il croyait que ce que M. de Rambuteau avait été si froissé un jour d’entendre appeler par le duc de Guermantes « les édicules Rambuteau » s’appelait des pistières. Sans doute dans son enfance n’avait-il pas entendu l’o et cela lui était resté. Il prononçait donc ce mot incorrectement mais perpétuellement. Françoise, gênée d’abord, finit par le dire aussi, pour se plaindre qu’il n’y eût pas de ce genre de choses pour les femmes comme pour les hommes. Mais son humilité et son admiration pour le maître d’hôtel faisaient qu’elle ne disait jamais pissotières, mais — avec une légère concessions à la coutume — pissetières. VII

 

La répétition considérée comme de l’incontinence…

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Cette chronique est la reprise revue et augmentée d’une, intitulée Itératif Proust, au tout début de ce blogue — je plaide donc la prescription pour ce bégaiement

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. La plupart de ces cas relèvent d’oublis de la répétition chez Proust. Même quand il y a plusieurs volumes d’écart, ce ne sont pour lui concrètement que des cahiers empilés au sein desquels il s’agit de trouver un emplacement. Y repensant, le romancier trouve simplement un autre emplacement dans un autre cahier, en oubliant que c’est déjà fait ailleurs. Mais il y a bien sûr aussi des répétitions très conscientes, car Proust pratique beaucoup la fameuse technique wagnérienne du leitmotiv.

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