Proust s’abreuve à La Fontaine (1)

Proust s’abreuve à La Fontaine (1)

 

Jean de La Fontaine est un homme affable… ses amis (Boileau, Molière, Perrault, Racine) l’avaient affublé du sobriquet de « bonhomme ».

 

Marcel Proust paie sa dîme au fabuliste. Dans À la recherche du temps perdu, il le cite seize fois dont sept en l’associant explicitement ses fables dont il cite deux titres. Mais il en est six autres derrière allusions discrètes voire cachées —l’écrivain en invente même une !

 

État des lieux :

 

*[Charlus] Mais ce parti pris de virilité ne l’empêchait pas d’avoir des qualités de sensibilité des plus fines. À Mme de Villeparisis qui le priait de décrire pour ma grand’mère un château où avait séjourné Mme de Sévigné, ajoutant qu’elle voyait un peu de littérature dans ce désespoir d’être séparée de cette ennuyeuse Mme de Grignan :

— Rien au contraire, répondit-il, ne me semble plus vrai. C’était du reste une époque où ces sentiments-là étaient bien compris. L’habitant du Monomotapa de La Fontaine, courant chez son ami qui lui est apparu un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que le plus grand des maux est l’absence de l’autre pigeon, vous semblent peut-être, ma tante, aussi exagérés que Mme de Sévigné ne pouvant pas attendre le moment où elle sera seule avec sa fille. C’est si beau ce qu’elle dit quand elle la quitte : « Cette séparation me fait une douleur à l’âme que je sens comme un mal du corps. Dans l’absence on est libéral des heures. On avance dans un temps auquel on aspire. » II

 

Les Deux Amis

Deux vrais amis vivaient au Monomotapa :
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
Et mettait à profit l’absence du soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
Il court chez son intime, éveille les Valets :
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L’ami couché s’étonne, il prend sa bourse, il s’arme ;
Vient trouver l’autre, et dit : Il vous arrive peu
De courir quand on dort ; vous me paraissez homme
À mieux user du temps destiné pour le somme :
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
J’ai mon épée, allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
Non, dit l’ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m’êtes en dormant un peu triste apparu ;
J’ai craint qu’il ne fût vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
Qu’un ami véritable est une douce chose !
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s’agit de ce qu’il aime.

Le Monomotapa, aussi appelé Empire du Grand Zimbabwe, Mwene Mutapa, Munhumutapa ou Mutapa, est un royaume (1450-1629) situé en Afrique Australe, au sud du Zambèze. Sa capitale est le Grand Zimbabwe. L’empereur, à la fois chef religieux et général, est entouré d’une cour très hiérarchisée, composée de prêtres et de guerriers. L’or de l’empire inspire aux Européens la croyance que le Monomotapa détient les légendaires mines du roi Salomon.

 

 

Les Deux Pigeons

 

Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre.

L’un d’eux s’ennuyant au logis

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L’autre lui dit : Qu’allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

L’absence est le plus grand des maux :

Non pas pour vous, cruel. Au moins que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encore si la saison s’avançait davantage !

Attendez les zéphyrs. Qui vous presse ? Un Corbeau

Tout à l’heure annonçait malheur à quelque Oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que Faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut

Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,

Bon soupé, bon gîte, et le reste ?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur ;

Mais le désir de voir et l’humeur inquiète

L’emportèrent enfin. Il dit : Ne pleurez point :

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite ;

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère.

Je le désennuierai : quiconque ne voit guère

N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d’un plaisir extrême.

Je dirai : J’étais là ; telle chose m’avint ;

Vous y croirez être vous-même.

À ces mots en pleurant ils se dirent adieu.

Le voyageur s’éloigne ; et voilà qu’un nuage

L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s’offrit, tel encor que l’orage

Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.

L’air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie,

Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,

Voit un Pigeon auprès : cela lui donne envie :

Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un las
Les menteurs et traîtres appas.

Le las était usé : si bien que de son aile,

De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin.

Quelque plume y périt : et le pis du destin

Fut qu’un certain vautour à la serre cruelle,

Vit notre malheureux qui, traînant la ficelle

Et les morceaux du las qui l’avaient attrapé,

Semblait un forçat échappé.

Le Vautour s’en allait le lier, quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le Pigeon profita du conflit des voleurs,

S’envola, s’abattit auprès d’une masure,

Crut, pour ce coup, que ses malheurs

Finiraient par cette aventure ;

Mais un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié

Prit sa fronde, et, du coup, tua plus d’à moitié

La Volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l’aile et tirant le pié,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s’en retourna :

Que bien, que mal elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?

Que ce soit aux rives prochaines ;

Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau ;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.

J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l’aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas ! Quand reviendront de semblables moments ?

Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?

Ah ! si mon cœur osait encor se renflammer !

Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?

Ai-je passé le temps d’aimer ?

 

 

*Une réflexion alors qu’Elstir va présenter le Héros à Albertine] l’incarnation de nous même en ce qui nous en semblait le plus différent, est ce qui modifie le plus la personne à qui on vient de nous présenter, la forme de cette personne reste encore assez vague ; et nous pouvons nous demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les quelques mots que l’inconnue va nous dire préciseront cette forme et lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les hypothèses auxquelles se livraient la veille notre désir et notre imagination. II

 

Le Statuaire et la Statue de Jupiter

 

Un bloc de marbre était si beau

Qu’un statuaire en fit l’emplette.

« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?

Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?

Il sera Dieu ; même je veux

Qu’il ait en sa main un tonnerre.

Tremblez, humains. Faites des vœux ;

Voilà le Maître de la terre. »

L’artisan exprima si bien

Le caractère de l’idole,

Qu’on trouva qu’il ne manquait rien

À Jupiter que la parole :

Même l’on dit que l’ouvrier

Eut à peine achevé l’image,

Qu’on le vit frémir le premier,

Et redouter son propre ouvrage.

À la faiblesse du sculpteur

Le poète autrefois n’en dut guère,

Des dieux dont il fut l’inventeur

Craignant la haine et la colère.

Il était enfant en ceci ;

Les enfants n’ont l’âme occupée

Que du continuel souci

Qu’on ne fâche point leur poupée.

Le cœur suit aisément l’esprit :

De cette source est descendue

L’erreur païenne, qui se vit

Chez tant de peuples répandue.

Ils embrassaient violemment

Les intérêts de leur chimère :

Pygmalion devint amant

De la Vénus dont il fut père.

Chacun tourne en réalités,

Autant qu’il peut, ses propres songes :

L’homme est de glace aux vérités ;

Il est de feu pour les mensonges.

 

 

*Je ne peux, du reste, pas dire combien de fois pendant cette soirée j’entendis les mots de cousin et cousine. D’une part, M. de Guermantes, presque à chaque nom qu’on prononçait, s’écriait : « Mais c’est un cousin d’Oriane ! » avec la même joie qu’un homme qui, perdu dans une forêt, lit au bout de deux flèches, disposées en sens contraire sur une plaque indicatrice et suivies d’un chiffre fort petit de kilomètres : « Belvédère Casimir-Perier » et « Croix du Grand-Veneur », et comprend par là qu’il est dans le bon chemin. D’autre part, ces mots cousin et cousine étaient employés dans une intention tout autre (qui faisait ici exception) par l’ambassadrice de Turquie, laquelle était venue après le dîner. Dévorée d’ambition mondaine et douée d’une réelle intelligence assimilatrice, elle apprenait avec la même facilité l’histoire de la retraite des Dix mille ou la perversion sexuelle chez les oiseaux. Il aurait été impossible de la prendre en faute sur les plus récents travaux allemands, qu’ils traitassent d’économie politique, des vésanies, des diverses formes de l’onanisme, ou de la philosophie d’Épicure. C’était du reste une femme dangereuse à écouter, car, perpétuellement dans l’erreur, elle vous désignait comme des femmes ultra-légères d’irréprochables vertus, vous mettait en garde contre un monsieur animé des intentions les plus pures, et racontait de ces histoires qui semblent sortir d’un livre, non à cause de leur sérieux, mais de leur invraisemblance.

Elle était, à cette époque, peu reçue. Elle fréquentait quelques semaines des femmes tout à fait brillantes comme la duchesse de Guermantes, mais, en général, en était restée, par force, pour les familles très nobles, à des rameaux obscurs que les Guermantes ne fréquentaient plus. Elle espérait avoir l’air tout à fait du monde en citant les plus grands noms de gens peu reçus qui étaient ses amis. Aussitôt M. de Guermantes, croyant qu’il s’agissait de gens qui dînaient souvent chez lui, frémissait joyeusement de se retrouver en pays de connaissance et poussait un cri de ralliement : « Mais c’est un cousin d’Oriane ! Je le connais comme ma poche. Il demeure rue Vaneau. Sa mère était Mlle d’Uzès. » L’ambassadrice était obligée d’avouer que son exemple était tiré d’animaux plus petits. Elle tâchait de rattacher ses amis à ceux de M. de Guermantes en rattrapant celui-ci de biais : « Je sais très bien qui vous voulez dire. Non, ce n’est pas ceux-là, ce sont des cousins. » Mais cette phrase de reflux jetée par la pauvre ambassadrice expirait bien vite. Car M. de Guermantes, désappointé : « Ah ! alors, je ne vois pas qui vous voulez dire. » L’ambassadrice ne répliquait rien, car si elle ne connaissait jamais que « les cousins » de ceux qu’il aurait fallu, bien souvent ces cousins n’étaient même pas parents. Puis, de la part de M. de Guermantes, c’était un flux nouveau de « Mais c’est une cousine d’Oriane », mots qui semblaient avoir pour M. de Guermantes, dans chacune de ses phrases, la même utilité que certaines épithètes commodes aux poètes latins, parce qu’elles leur fournissaient pour leurs hexamètres un dactyle ou un spondée. III

 

Pour arriver à ces mots « d’animaux plus petits », il faut en passer par deux fables.

 

Le Lion et le Rat

 

Il faut autant qu’on peut obliger tout le monde.
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
De cette vérité deux Fables feront foi,
Tant la chose en preuves abonde.
Entre les pattes d’un Lion,
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
Le Roi des animaux en cette occasion
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
Ce bienfait ne fut pas perdu.
Quelqu’un aurait-il jamais cru
Qu’un Lion d’un Rat eût affaire ?
Cependant il advint qu’au sortir des forêts,
Ce Lion fut pris dans des rets,
Dont ses rugissemens ne le purent défaire.
Sire Rat accourut ; et fit tant par ses dents,
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.

 

La Colombe et la Fourmi

 

L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.
Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe :
Quand sur l’eau se penchant une Fourmi y tombe.
Et dans cet Océan l’on eût vu la Fourmi
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
La Colombe aussitôt usa de charité.
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.
Elle se sauve ; et là-dessus
Passe un certain Croquant qui marchait les pieds nus.
Ce Croquant par hasard avait une arbalète.
Dès qu’il voit l’Oiseau de Vénus
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
Tandis qu’à le tuer mon Villageois s’apprête,
La Fourmi le pique au talon.
Le Vilain retourne la tête.
La Colombe l’entend, part, et tire de long.
Le souper du Croquant avec elle s’envole :
Point de Pigeon pour une obole.

 

 

*Le nom de M. de Luxembourg étant revenu sur le tapis, l’ambassadrice de Turquie raconta que le grand-père de la jeune femme (celui qui avait cette immense fortune venue des farines et des pâtes) ayant invité M. de Luxembourg à déjeuner, celui-ci avait refusé en faisant mettre sur l’enveloppe : « M. de ***, meunier », à quoi le grand-père avait répondu : « Je suis d’autant plus désolé que vous n’ayez pas pu venir, mon cher ami, que j’aurais pu jouir de vous dans l’intimité, car nous étions dans l’intimité, nous étions en petit comité et il n’y aurait eu au repas que le meunier, son fils et vous. » Cette histoire était non seulement odieuse pour moi, qui savais l’impossibilité morale que mon cher M. de Nassau écrivît au grand-père de sa femme (duquel du reste il savait devoir hériter) en le qualifiant de « meunier » ; mais encore la stupidité éclatait dès les premiers mots, l’appellation de meunier étant trop évidemment placée pour amener le titre de la fable de La Fontaine. III

 

Le Meunier, son Fils et l’Âne

 

L’invention des arts étant un droit d’aînesse,
Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce.
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
La Feinte est un pays plein de terres désertes :
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
Je t’en veux dire un trait assez bien inventé.
Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.
Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,
Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
Racan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie,
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
Qui par tous ces degrés avez déjà passé,
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance :
Dois-je dans la province établir mon séjour,
Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la Cour ?
Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes :
La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.
Si je suivais mon goût, je saurais où buter,
Mais j’ai les miens, la Cour, le peuple, à contenter.
Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !
Écoutez ce récit avant que je réponde.

J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son Fils
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
Allaient vendre leur Âne un certain jour de foire.
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
Puis cet Homme et son Fils le portent comme un lustre ;
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre.
Le premier qui les vit de rire s’éclata.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
Le plus Âne des trois n’est pas celui qu’on pense.
Le Meunier, à ces mots, connaît son ignorance.
Il met sur pied sa Bête, et la fait détaler.
L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure ;
Il fait monter son Fils, il suit : et, d’aventure
Passent trois bons Marchands. Cet objet leur déplut.
Le plus vieux au Garçon s’écria tant qu’il put :
Oh là oh, descendez, que l’on ne vous le dise,
Jeune homme qui menez Laquais à barbe grise ;
C’était à vous de suivre, au Vieillard de monter.
Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter.
L’enfant met pied à terre, et puis le Vieillard monte,
Quand, trois filles passant, l’une dit : C’est grand honte
Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
Fait le veau sur son Âne et pense être bien sage.
Il n’est, dit le Meunier, plus de veaux à mon âge.
Passez votre chemin, la Fille, et m’en croyez.
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
L’Homme crut avoir tort et mit son Fils en croupe.
Au bout de trente pas, une troisième troupe
Trouve encore à gloser. L’un dit : Ces gens sont fous !
Le Baudet n’en peut plus, il mourra sous leurs coups.
Hé quoi, charger ainsi cette pauvre Bourrique !
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.
Parbieu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Essayons toutefois, si par quelque manière
Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.
L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux.
Un Quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode
Que Baudet aille à l’aise et Meunier s’incommode ?
Qui de l’Âne ou du Maître est fait pour se lasser ?
Je conseille à ces Gens de le faire enchâsser.
Ils usent leurs souliers et conservent leur Âne :
Nicolas au rebours ; car quand il va voir Jeanne,
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
Beau trio de Baudets ! Le Meunier repartit :
Je suis Âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue ;
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien,
J’en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
Allez, venez, courez ; demeurez en province ;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.

 

 

D’autres fables demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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