À propos de quatuors (Tchèque, Poulet ou de Chartres)

À propos de quatuors (Tchèque, Poulet ou de Chartres)

 

Une grande première pour la Journée des Aubépines… L’édition 2018 s’achèvera ce soir par un concert.

Le programme est séduisant. Oserai-je regretter qu’il n’y ait aucun des quatuors de Beethoven que Marcel Proust encense dans À la recherche du temps perdu ? Le mot, qui désigne aussi bien une œuvre de musique écrite pour quatre instruments qu’un groupe de quatre interprètes, est présent treize fois. La première intervient dès les premières lignes :

*Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François 1er et de Charles Quint. 1

 

Le reste concerne essentiellement les quatuors du grand Ludwig, précisément les « XII, XIII, XIV et XV », illustrations du génie musical ; ils sont aimés de Charlus au point de faire venir « des artistes pour les jouer chaque semaine, pour lui et quelques amis » ; le Héros imagine la princesse de Guermantes en écouter un, « sacro-saint » : Mme Verdurin les écoute « comme une prière » —à moins qu’elle ne s’endorme ; le baron reproche à Morel d’avoir joué, « très mal », «la transcription au piano du XVe quatuor, ce qui est déjà absurde parce que rien n’est moins pianistique »…

 

Et c’est donc aussi le nom d’une formation — le Quatuor Tchèque — qui offre au baron de Charlus l’une de ses farces perfides. On ne s’en lasse jamais :

*« Étiez-vous hier chez Éliane de Montmorency, mon cousin ? demandait Mme de Mortemart, désireuse de prolonger l’entretien. — Eh bien, mon Dieu non ; j’aime bien Éliane, mais je ne comprends pas le sens de ses invitations. Je suis un peu bouché sans doute », ajoutait-il avec un large sourire épanoui, cependant que Mme de Mortemart sentait qu’elle allait avoir la primeur d’une de « Palamède » comme elle en avait souvent d’« Oriane ». « J’ai bien reçu, il y a une quinzaine de jours, une carte de l’agréable Éliane. Au-dessus du nom contesté de Montmorency, il y avait cette aimable invitation : « Mon cousin, faites-moi la grâce de penser à moi vendredi prochain à neuf heures et demie. » Au-dessous étaient écrits ces deux mots moins gracieux : « Quatuor Tchèque. » Ils me semblèrent fort inintelligibles, sans plus de rapport, en tous cas, avec la phrase précédente que ces lettres au dos desquelles on voit que l’épistolier en avait commencé une autre par les mots : « Cher ami », la suite manquant, et n’a pas pris une autre feuille, soit distraction, soit économie de papier. J’aime bien Éliane : aussi je ne lui en voulus pas, je me contentai de ne pas tenir compte des mots étranges et déplacés de « quatuor tchèque », et comme je suis un homme d’ordre, je mis au-dessus de ma cheminée l’invitation de penser à Madame de Montmorency le vendredi à neuf heures et demie. Bien que connu pour ma nature obéissante, ponctuelle et douce, comme Buffon dit du chameau — et le rire s’épanouit plus largement autour de M. de Charlus, qui savait qu’au contraire on le tenait pour l’homme le plus difficile à vivre — je fus en retard de quelques minutes (le temps d’ôter mes vêtements de jour), et sans en avoir trop de remords, pensant que neuf heures et demie était mis pour dix, à dix heures tapant, dans une bonne robe de chambre, les pieds en d’épais chaussons, je me mis au coin de mon feu à penser à Éliane comme elle me l’avait demandé, et avec une intensité qui ne commença à décroître qu’à dix heures et demie. Dites-lui bien, je vous prie, que j’ai strictement obéi à son audacieuse requête. Je pense qu’elle sera contente. »

Mme de Mortemart se pâma de rire, et M. de Charlus tout ensemble. V

 

Selon le blogue musicabohemica, « en France, au début du XXe siècle, on connaissait relativement bien le fameux Quatuor Tchèque qui honorait notre pays par ses venues relativement fréquentes. Ce Quatuor avait été créé en 1892 par quatre élèves du violoncelliste Hanuš Wihan, Karel Hoffmann, premier violon, Josef Suk, second violon, Oskar Nedbal, alto, Otto Berger, violoncelle. Il joua jusqu’en 1934, date de sa dissolution alors que lors des deux dernières années de l’ensemble Stanislav Novák remplaça Josef Suk, que Jiří Hérold tint le poste d’alto dès 1902 et que Hanuš Wihan et Ladislav Zelenka se succédèrent au violoncelle. Le Quatuor Tchèque visita la France dès 1896 et revint dans notre pays à plusieurs reprises jusqu’en 1930.  Blanche Selva l’accompagna dans deux quintettes avec piano, œuvres de compositeurs tchèques (Václav Štěpán et Vítězslav Novák) au cours de concerts en janvier 1920. Elle récidiva en 1923 pour le quintette de Franck. »

 

Entre cette formation et l’invitation à jouer à domicile, un écho résonne dans la vie de l’écrivain.

En 1916, il fait venir chez lui un groupe connu, le Quatuor Poulet.

Gaston Poulet est l’un des meilleurs violonistes de l’époque.

 

Né en 1892, Poulet a été premier violon dans l’orchestre des Ballets russes. Il réunit Henri Giraud, Albert Leguillard et Louis Ruyssen pour former un ensemble de musique de chambre voué à la jeune musique (Franck, Fauré, Chausson, Ravel, Borodine), qui porte son nom.

Giraud, Poulet, Leguillard, Ruyssen (de gauche à droite)

En novembre, le quatuor joue le quatuor de Franck au Concert Rouge de la rue de Tournon dans une formation Poulet, Victor Gentil, Amable Massis aux violons et Ruyssen au violoncelle. Présent ce soir-là, Proust demande à Massis, l’altiste, s’il accepterait de venir interpréter cette œuvre à domicile pour lui seul. Quelques jours plus tard, l’écrivain arrive chez le musicien en taxi, vers minuit et l’embarque ainsi que les trois autres cueillis successivement, et plutôt râleurs. Proust prend place sous un immense édredon, une soupière de purée de pommes de terre à ses côtés.

Céleste Albaret accueille tout ce petit monde au 102, boulevard Haussmann. L’écrivain s’étend sur son lit tandis que les musiciens posent leurs partitions sur les meubles. À une heure du matin, dans l’idéale acoustique de la chambre revêtue de liège, ils exécutent le quatuor en ré majeur de Franck. Le concert fini, Proust leur demande une « faveur », rejouer le quatuor. Fatigués, ils recommencent. Quarante-huit minutes plus tard, Proust est aux anges. Il félicite, sustente et paie avec des billets de cinq cents francs (entre cent et deux cent cinquante francs or). Les artistes s’en retournent chez eux dans quatre taxis.

Ils reviendront plusieurs soirs jouer d’autres quatuors — de Fauré, Mozart, Ravel, Schumann ainsi que les derniers de Beethoven et la sonate pour violon de Franck dont le mélomane Marcel veut entendre plusieurs fois le troisième mouvement.

 

Ce soir, à vingt heures « tapant », je penserai à Gaston et à son quatuor.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “À propos de quatuors (Tchèque, Poulet ou de Chartres)”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Le quatuor Poulet accompagné de la pianiste Marguerie Vaudilliers créa le quintette de Reynaldo Hahn en 1922, salle Gaveau.
    Cette oeuvre a été enregistrée en 2000 par Alexandre Tharaud (qui fut déterminant dans le re-connaissance de Hahn et le quatuor Parisii. Figurent également les quatuors de Hahn.
    Il a été joué merveilleusement en 2017 par le jeune et remarquable Quatuor Tchalik .

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et