La fin du monde vue par Proust

La fin du monde vue par Proust

 

C’est un texte troublant qui ressort régulièrement sans être pour autant fort connu…

En 1922, L’Intransigeant invite à la réflexion sur la fin du monde.

Le journal a été créé en 1880 par Eugène Meyer pour Henri Rochefort. D’abord quotidien d’opposition de gauche, il se rallie au boulangisme, puis évolue vers le nationalisme. En 1898, il participe au concert de la presse antisémite hostile à Dreyfus. Sous l’impulsion de Léon Bailby, qui en prend la direction à partir de 1906, il devient le plus grand quotidien du soir d’opinion de droite.

 

Quatre ans après la fin de la Grande guerre, L’intransigeant questionne des personnalités.

 

« Un savant américain annonce la fin du monde, ou tout au moins la destruction d’une si grande partie du continent, et cela d’une façon si brusque, que la mort serait certaine pour des centaines de millions d’hommes. Si cette prédiction devenait une certitude, quels en seraient, à votre avis, les effets sur l’activité des hommes entre le moment où ils acquerraient ladite certitude et la minute du cataclysme ? Enfin, en ce qui vous concerne personnellement, que feriez-vous avant cette dernière heure ? »

 

La réponse de Marcel Proust paraît dans l’édition du 14 août :

« Je crois que la vie nous paraîtrait brusquement délicieuse, si nous étions menacés de mourir comme vous le dites. Songez, en effet, combien de projets, de voyages, d’amours, d’études, elle – notre vie – tient en dissolution, invisibles à notre paresse qui, sûre de l’avenir, les ajourne sans cesse. Mais que tout cela risque d’être à jamais impossible, comme cela redeviendrait beau ! Ah ! si seulement le cataclysme n’a pas lieu cette fois, nous ne manquerions pas de visiter les nouvelles salles du Louvre, de nous jeter aux pieds de Mlle X…, de visiter les Indes. Le cataclysme n’a pas lieu, nous ne faisons rien de tout cela, car nous nous trouvons replacés au sein de la vie normale, où la négligence émousse le désir. Et pourtant nous n’aurions pas dû avoir besoin du cataclysme pour aimer aujourd’hui la vie. Il aurait suffi de penser que nous sommes des humains et que ce soir peut venir la mort. »

 

Commentaire de L’Intran :

« Tout ce que notre vie tient en dissolution et que notre paresse… Oui !

Tout ce qui pourrait être et ne sera pas…

Toute la subtile psychologie de l’auteur de A la recherche du temps perdu. »

 

Marcel Proust n’aura pas le temps de se rendre au pays des maharadjahs. Il meurt trois mois plus tard.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Le quotidien est cité une fois, dans Le Côté de Guermantes :

*Quant à sa fille, Françoise eût voulu la voir retourner à Combray. Mais elle, usant, comme une élégante, d’abréviatifs, mais vulgaires, elle disait que la semaine qu’elle devrait aller passer à Combray lui semblerait bien longue sans avoir seulement l’Intran.

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “La fin du monde vue par Proust”

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  1. En effet, je ne connaissais pas ce texte.
    Merci pour toutes ces références.

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