Bonne année 18

Bonne année 18

 

Nous entrons dans l’an 2018… Qu’il soit plus apaisé que 1918 que Marcel Proust cite trois fois dans Le Temps retrouvé, le tome de la Recherche qui intègre la guerre. C’est à propos de l’offensive allemande du mois de mars de cette ultime année du conflit mondial.

 

*Je m’étais assis à côté de Gilberte de Saint-Loup. Nous parlâmes beaucoup de Robert, Gilberte en parlait sur un ton déférent comme si ç’eût été un être supérieur qu’elle tenait à me montrer qu’elle avait admiré et compris. Nous nous rappelâmes l’un à l’autre combien les idées qu’il exposait jadis sur l’art de la guerre (car il lui avait souvent redit à Tansonville les mêmes thèses que je lui avais entendu exposer à Doncières et plus tard) s’étaient souvent, et en somme sur un grand nombre de points, trouvées vérifiées par la dernière guerre.

« Je ne puis vous dire à quel point la moindre des choses qu’il me disait à Doncières me frappe maintenant, et aussi pendant la guerre. Les dernières paroles que j’ai entendues de lui quand nous nous sommes quittés pour ne plus nous revoir, étaient qu’il attendait Hindenburg, général napoléonien, à un des types de la bataille napoléonienne, celle qui a pour but de séparer deux adversaires, peut-être, avait-il ajouté, les Anglais et nous. Or, à peine un an après la mort de Robert, un critique pour lequel il avait une profonde admiration et qui exerçait visiblement une grande influence sur ses idées militaires, M. Henry Bidou, disait que l’offensive d’Hindenburg en mars 1918, c’était « la bataille de séparation d’un adversaire massé contre deux adversaires en ligne, manœuvre que l’empereur a réussie en 1796 sur l’Apennin et qu’il a manquée en 1815 en Belgique ». Quelques instants auparavant Robert comparait devant moi les batailles à des pièces où il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’a voulu l’auteur, où lui-même a changé son plan en cours de route. Or, pour cette offensive allemande de 1918, sans doute en l’interprétant de cette façon, Robert ne serait pas d’accord avec M. Bidou. Mais d’autres critiques pensent que c’est le succès d’Hindenburg dans la direction d’Amiens, puis son arrêt forcé, son succès dans les Flandres, puis l’arrêt encore qui ont fait, accidentellement en somme, d’Amiens, puis de Boulogne, des buts qu’il ne s’était pas préalablement assignés. Et chacun pouvant refaire une pièce à sa manière, il y en a qui voient dans cette offensive l’annonce d’une marche foudroyante sur Paris, d’autres des coups de boutoir désordonnés pour détruire l’armée anglaise. Et même si les ordres donnés par le chef s’opposent à telles ou telles conceptions, il restera toujours aux critiques le moyen de dire, comme Mounet-Sully à Coquelin qui l’assurait que le Misanthrope n’était pas la pièce triste, dramatique qu’il voulait jouer (car Molière, au témoignage des contemporains, en donnait une interprétation comique et y faisait rire) : « Hé bien, c’est que Molière se trompait. » VII

 

*« Il y a un côté de la guerre qu’il commençait à apercevoir, dis-je, c’est qu’elle est humaine, se vit comme un amour ou comme une haine, pourrait être racontée comme un roman, et que par conséquent, si tel ou tel va répétant que la stratégie est une science, cela ne l’aide en rien à comprendre la guerre, parce que la guerre n’est pas stratégique. L’ennemi ne connaît pas plus nos plans que nous ne savons le but poursuivi par la femme que nous aimons et ces plans peut-être ne les savons-nous pas nous-mêmes. Les Allemands dans l’offensive de mars 1918 avaient-ils pour but de prendre Amiens ? Nous n’en savons rien. Peut-être ne le savaient-ils pas eux-mêmes et est-ce l’événement de leur progression à l’ouest vers Amiens qui détermina leur projet. À supposer que la guerre soit scientifique, encore faudrait-il la peindre comme Elstir peignait la mer, par l’autre sens, et partir des illusions, des croyances qu’on rectifie peu à peu, comme Dostoïevski raconterait une vie. D’ailleurs, il est trop certain que la guerre n’est point stratégique, mais plutôt médicale, comportant des accidents imprévus que le clinicien pouvait espérer éviter, comme la Révolution russe ». VII

 

Heureuse année.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Bonne année 18”

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  1. Cette année je fais mon coming-out.
    Bonne année mon aîné de 18 mois.

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