J’ai marché sur l’eau

J’ai marché sur l’eau

 

Le cours du Loir est comme celui de la Bourse : il monte, il descend, sans que j’en comprenne le mécanisme.

 

Ces jours-ci, la rivière qui arrose Illiers-Combray, et que Marcel Proust a rebaptisée en Vivonne, est à son étiage. Avant d’aller vérifier s’il est bas au point de pouvoir se donner l’illusion qu’on peut marcher dessus, j’ai compté le nombre de l’association « sur l’eau » dans À la recherche du temps perdu : dix.

Deux concernent directement la Vivonne. La première évoque « une ligne dont le bouchon flottait sur l’eau » (Du côté de chez Swann) et la seconde rappelle au Héros « l’ombre d’un nuage sur l’eau m’avait fait crier « Zut alors ! » (Le Temps retrouvé).

 

Entre les deux, je n’espérais pas trouver de miracle, de personnages marchant sur l’eau. Eh bien, j’avais tort ! Mieux : ils ne marchent pas, ils courent « dans les flots », ils trottent « sur l’eau ». Sacré Marcel ! Ce prodige est visible dans le tableau du port de Carquethuit par Eltir car la ville y est marine et la mer urbaine (À l’ombre des jeunes filles en fleurs).

 

Il ne me restait plus qu’à m’en aller promener, non seulement au bord du Loir, mais dessus, à la hauteur du pont Saint-Hilaire, entre le Calvaire et le Pré Catelan.

 

Au printemps dernier, les eaux du Loir à cet endroit ressemblaient plutôt à ça :

 

Au pont du gué Bellerin, côté aval, les pierres font plus qu’affleurer :

 

Violette a (presque) pu traverser à sec, côté amont :

 

Au printemps, l’eau était nettement plus haut.

(Photos PL)

 

À tout hasard, j’ai voulu savoir si l’on prenait des bains de pieds dans la Recherche. Ma foi oui ! Mais dans un cas pas banal. La princesse de Parme en éprouve le besoin après une discussion avec Oriane (Le Côté de Guermantes).

 

Sacré Marcel ! Je l’ai déjà dit ? Va pour la répétition.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

*C’est par exemple à une métaphore de ce genre — dans un tableau, représentant le port de Carquethuit, tableau qu’il avait terminé depuis peu de jours et que je regardai longuement — qu’Elstir avait préparé l’esprit du spectateur en n’employant pour la petite ville que des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit que les maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage ou peut-être la mer même s’enfonçant en golfe dans les terres, ainsi que cela arrivait constamment dans ce pays de Balbec, de l’autre côté de la pointe avancée où était construite la ville, les toits étaient dépassés (comme ils l’eussent été par des cheminées ou par des clochers) par des mâts, lesquels avaient l’air de faire des vaisseaux auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de construit sur terre, impression qu’augmentaient d’autres bateaux, demeurés le long de la jetée, mais en rangs si pressés que les hommes y causaient d’un bâtiment à l’autre sans qu’on pût distinguer leur séparation et l’interstice de l’eau, et ainsi cette flotille de pêche avait moins l’air d’appartenir à la mer que, par exemple, les églises de Criquebec qui, au loin, entourées d’eau de tous côtés parce qu’on les voyait sans la ville, dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient sortir des eaux, soufflées en albâtre ou en écume et, enfermées dans la ceinture d’un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irréel et mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait su habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de démarcation absolue, entre la terre et l’océan. Des hommes qui poussaient des bateaux à la mer, couraient aussi bien dans les flots que sur le sable, lequel, mouillé, réfléchissait déjà les coques comme s’il avait été de l’eau. La mer elle-même ne montait pas régulièrement, mais suivait les accidents de la grève, que la perspective déchiquetait encore davantage, si bien qu’un navire en pleine mer, à demi-caché par les ouvrages avancés de l’arsenal semblait voguer au milieu de la ville ; des femmes qui ramassaient des crevettes dans les rochers, avaient l’air, parce qu’elles étaient entourées d’eau et à cause de la dépression qui, après la barrière circulaire des roches, abaissait la plage (des deux côtés les plus rapprochés de terre) au niveau de la mer, d’être dans une grotte marine surplombée de barques et de vagues, ouverte et protégée au milieu des flots écartés miraculeusement. Si tout le tableau donnait cette impression des ports où la mer entre dans la terre, où la terre est déjà marine, et la population amphibie, la force de l’élément marin éclatait partout ; et près des rochers, à l’entrée de la jetée, où la mer était agitée, on sentait aux efforts des matelots et à l’obliquité des barques couchées en angle aigu devant la calme verticalité de l’entrepôt, de l’église, des maisons de la ville, où les uns rentraient, d’où les autres partaient pour la pêche, qu’ils trottaient rudement sur l’eau comme sur un animal fougueux et rapide dont les soubresauts, sans leur adresse, les eût jetés à terre. II

 

*— Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce qu’elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien démodée, reprit-elle en s’adressant à moi, je sais qu’aujourd’hui c’est considéré comme une faiblesse d’aimer les idées en poésie, la poésie où il y a une pensée.

— C’est démodé ? dit la princesse de Parme avec le léger saisissement que lui causait cette vague nouvelle à laquelle elle ne s’attendait pas, bien qu’elle sût que la conversation de la duchesse de Guermantes lui réservât toujours ces chocs successifs et délicieux, cet essoufflant effroi, cette saine fatigue après lesquels elle pensait instinctivement à la nécessité de prendre un bain de pieds dans une cabine et de marcher vite pour « faire la réaction ». III

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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