Hommage à Jean d’Ormesson

Hommage à Jean d’Ormesson

 

C’était le plus proustien des êtres… Il eut été un parfait Guermantes et avait le charme de Swann.

 

Jean d’Ormesson est mort. Il s’est éteint à 92 ans. D’autres, nombreux, diront mieux que moi quelle fut la place de ce délicieux facétieux qui n’aimait rien tant que de faire croire qu’il n’était que léger.

 

En guise d’hommage, qu’il me soit permis de republier une chronique que je lui avais consacrée en février 2016 et de rappeler que son grand-père est dans la Recherche : À la soirée des Verdurin à la Raspelière, M. d’Ormesson est un de ceux qui permettent au professeur Brichot de montrer son savoir en étymologie végétale.

 

Parole de proustiste attristé…

Patrice Louis

 

La chronique

Jean d’Ormesson-le-Profond

L’académicien nonagénaire aux yeux bleus avait choisi Voici pour confier : « J’aurais voulu être Proust ». C’est dire la légèreté du bonhomme qui avait ainsi fait une infidélité au Figaro.

Flairant le bon client, RTL a sollicité Jean d’Ormesson sur la réforme de l’orthographe qui condamne l’accent circonflexe dans certaines occurrences et rend son f d’origine au nénuphar.

Je me suis moi-même régalé dans une chronique (voir 31 618 raisons de jeter Proust au pilon). Les gens d’esprit ont compris qu’elle devait être lue au deuxième degré.

Moi le premier, j’attendais la sainte et feinte colère de Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson — Jean d’O pour les intimes. Et voilà qu’il nous offre le plus formidable contre-pied (qui peut s’écrire sans trait d’union) : « J’avais participé à cette réforme de l’orthographe et au débat, j’étais plutôt favorable mais maintenant je refuse absolument de parler comme vous le dites très bien de l’accent circonflexe et de virgules, au moment où les écoliers n’apprennent même plus à écrire ni à lire… Quand il y a des gens qui n’ont pas de travail, quand le niveau de vie a baissé comme il a baissé et que les agriculteurs se suicident… Je refuse de parler d’accent circonflexe quand il y a des gens qui se suicident. »

Ces derniers temps, l’écrivain s’ingénie à dynamiter son image. Il mérite d’être salué chapeau bas.

Le Tchèque Milan Kundera avait saisi le lourd et le léger dans L’Insoutenable légèreté de l’être. Le Français le prolonge en nous proposant sa très soutenable profondeur. Après Saint-Jean-Bouche-d’or, j’ai l’honneur de vous présenter Jean d’Ormesson-le-Profond.

Son dernier livre, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle (2016) est publié par Gallimard. Comme Proust.

 

L’extrait

*[Brichot à un philosophe norvégien, convive de Mme Verdurin :] « Un des Quarante, dit Brichot, a nom Houssaye, ou lieu planté de houx ; dans celui d’un fin diplomate, d’Ormesson, vous retrouvez l’orme, l’ulmus cher à Virgile et qui a donné son nom à la ville d’Ulm ; dans celui de ses collègues, M. de La Boulaye, le bouleau ; M. d’Aunay, l’aune ; M. de Bussière, le buis ; M. Albaret, l’aubier (je me promis de le dire à Céleste) ; M. de Cholet, le chou, et le pommier dans le nom de M. de La Pommeraye, que nous entendîmes conférencier IV

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

8 comments to “Hommage à Jean d’Ormesson”

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  1. Jean d’Ormesson ? Pour ceux de ma génération, « c’était notre jeune homme » à nous, même s’il nous devançait en âge, sa légèreté bienveillante le préservant à tout jamais de la vieillesse !

    • Oui, chère Clopine. Tout le monde n’a pas votre érudition. « C’était notre jeune homme » est la formule de Barrès à Mauriac aux funérailles de Proust.

  2. … au plaisir de Dieu?

  3. Un pavé dans la mare aux hommages.
    C’est étonnant, mais peut-être est-ce générationnel. Il semble que les commentateurs de la mort d’Ormesson ont oublié combien il a été détesté. Les années Hersant, personne ne s’en souvient ? Il était la caricature du réactionnaire de droite, la mauvaise foi incarnée. Combien d’années de courbettes et de romans fleur bleue pour se refaire une santé?
    Je ne souhaite choquer personne, mais je ne peux m’empêcher de penser, en ce jour de deuil national, au pamphlet surréaliste d’André Breton « un cadavre ».

    • Deux souvenirs :

      Un – A propos de la guerre du Vietnam Jean Ferrat a chanté :
      « Les guerres du mensonge / Les guerres coloniales / C’est vous et vos pareils / Qui en êtes tuteurs / Quand vous les approuviez / A longueur de journal / Votre plume signait / Trente années de malheur.
      Refrain :
      Ah, M. d’Ormesson / Vous osez déclarer / Qu’un air de liberté / Flottait sur Saïgon / Avant que cette ville / S’appelle ville Ho Chi Minh » (Un air de liberté)
      L’entièreté de la chanson est assassine.

      Deux — Il me revient, quand Breton est mort que des anarchistes ont publié ce faire-part : « Breton est mort, Aragon est vivant, c’est un double malheur pour la pensée honnête. »

      Jean d’Ormesson n’était sûrement pas dupe de sa désinvolture…

    • Je découvre à l’instant, sur slate.fr, l’article consacré à cet épisode Ferrat-d’Ormresson du toujours éclairant Claude Askolovitch. On y lit qu’après la mort du chanteur, l’écrivain assurait s’être « réconcilié » avec lui : « Même cette chanson-là, je l’écoutais avec plaisir. »
      Le journaliste parle de « la dispute de deux hommes bons ».
      Dans « Un jour un jour », Aragon écrit : Quoi, toujours ce serait la guerre la querelle »… Et Ferrat l’a chanté.

  4. Rembering the Vietnam war and Richard Nixon’s funeral….and thought of this Proust passage–on how people and society forget:

    Et comme certains faits ont plus de durée, le souvenir exécré de l’Affaire Dreyfus persistant vaguement chez eux, grâce à ce que leur avaient dit leurs pères, si on leur disait que Clemenceau avait été dreyfusard, ils disaient : « Pas possible, vous confondez, il est juste de l’autre côté. » Des ministres tarés et d’anciennes filles publiques étaient tenus pour des parangons de vertu. Quelqu’un ayant demandé à un jeune homme de la plus grande famille s’il n’y avait pas eu quelque chose à dire sur la mère de Gilberte, le jeune seigneur répondit qu’en effet, dans la première partie de son existence, elle avait épousé un aventurier du nom de Swann, mais qu’ensuite elle avait épousé un des hommes les plus en vue de la société, le comte de Forcheville. Sans doute quelques personnes encore dans ce salon, la duchesse de Guermantes par exemple, eussent souri de cette assertion (qui, niant l’élégance de Swann, me paraissait monstrueuse, alors que moi-même jadis, à Combray, j’avais cru avec ma grand’tante que Swann ne pouvait connaître des « princesses ») et aussi des femmes qui eussent pu se trouver là mais qui ne sortaient plus guère, les duchesses de Montmorency, de Mouchy, de Sagan, qui avaient été les amies intimes de Swann et n’avaient jamais aperçu ce Forcheville, non reçu dans le monde au temps où elles y allaient encore. Mais précisément c’est que la société d’alors, de même que les visages aujourd’hui modifiés et les cheveux blonds remplacés par des cheveux blancs, n’existait plus que dans la mémoire d’êtres dont le nombre diminuait tous les jours. Bloch, pendant la guerre, avait cessé de « sortir », de fréquenter ses anciens milieux d’autrefois où il faisait piètre figure. En revanche, il n’avait cessé de publier de ces ouvrages dont je m’efforçais aujourd’hui, pour ne pas être entravé par elle, de détruire l’absurde sophistique, ouvrages sans originalité, mais qui donnaient aux jeunes gens et à beaucoup de femmes du monde l’impression d’une hauteur intellectuelle peu commune, d’une sorte de génie. Ce fut donc après une scission complète entre son ancienne mondanité et la nouvelle que, dans une société reconstituée, il avait fait, pour une phase nouvelle de sa vie, honorée, glorieuse, une apparition de grand homme. Les jeunes gens ignoraient naturellement qu’il fît à cet âge-là des débuts dans la société, d’autant que le peu de noms qu’il avait retenus dans la fréquentation de Saint-Loup lui permettaient de donner à son prestige actuel une sorte de recul indéfini. En tout cas il paraissait un de ces hommes de talent qui à toute époque ont fleuri dans le grand monde et on ne pensait pas qu’il eût jamais vécu ailleurs. MP

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