Complètement marteau !

Complètement marteau !

 

Mon CV s’est enrichi hier d’une ligne supplémentaire : « Assistant (en CDD) de Jérôme Bastianelli ».

L’autre jour cet éminent ruskino-proustologue m’a confié une mission d’importante : prendre des photographies d’Illiers-Combray pour illustrer une conférence à venir. Il s’agissait d’une toile en vitrine de magasin, d’un salon de coiffure, d’une devanture de librairie et d’un heurtoir à l’entrée d’une maison.

Bastianelli-le-Grand a subjugué son auditoire hier à la Maison de tante Léonie, solidement assisté, il est vrai, par les illustrations que j’ai fournies. Il faut bien aider les jeunes générations !

 

À la recherche de marteaux de porte, je lui ai fourni celui du 34, rue du docteur Galopin (ex de l’Oiseau-Flesché).

 

Il a eu aussi celui du 18 de la rue de Beauce…

 

… du 33 de la même rue…

 

… et du 9 du boulevard Clemenceau. (ex de la Gare).

 

Dans le sens de heurtoir, le mot n’apparaît qu’une fois dans la Recherche, mais il y a dix autres occurrences : le marteau du commissaire-priseur, les coups de marteau au-dessus de la chambre de Saint-Loup à Doncières, ceux de l’emballeur de Combray dont le Héros se souvient à Paris — c’est dans Le Côté de Guermantes, mais si le vacarme qu’il déclenche dans Du côté de chez Swann est évoqué c’est sans citer l’outil qui lui permet de « clouer ses caisses » —, le coup entendu dans le sommeil, le coup de marteau chez Wagner, dans Siegfried (l’instrument de musique à percussion), le bruit du marteau d’un employé des chemins de fer contre une roue (deux fois) et les coups dans l’appartement de la Berma gâchant le sommeil de la diva.

 

Ah, je n’ai pas oublié la dernière occurrence : dans La Prisonnière, un valet de pied dont Charlus a touché le nez en disant « Pif ! » se demande si le baron est « farce ou marteau ».

 

Du coup (si j’ose dire), le fou de Proust — en pensant à Jérôme Bastianelli qui lui a inspiré cette chronique — a muni sa propre porte à Illiers-Combray d’un marteau.

(Photos PL)

 

Fou, mais pas piqué !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme qu’acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui sachant qu’il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse l’interlocuteur s’agiter, s’efforcer, peiner à son aise, peut-être aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque, malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu’on lui exposait quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si vous aviez parlé devant quelque buste antique — et sourd — dans une glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de l’ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d’autant plus, que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre d’impression que vous aviez produit sur lui, ni l’avis qu’il allait émettre. II

*[Dans la chambre de Saint-Loup à Doncières] affolés tout à l’heure par des coups de marteau qui semblaient ébranler le plafond sur notre tête, nous nous plaisons maintenant à les recueillir, légers, caressants, lointains comme un murmure de feuillages jouant sur la route avec le zéphir. III

*[Chez le Héros à Paris] une jouissance aussi complète que celles que j’avais à Combray, au mois de juillet, quand j’entendais les coups de marteau de l’emballeur et que je jouissais, dans la fraîcheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil. III

*Alors de ces sommeils profonds on s’éveille dans une aurore, ne sachant qui on est, n’étant personne, neuf, prêt à tout, le cerveau se trouvant vidé de ce passé qui était la vie jusque-là. Et peut-être est-ce plus beau encore quand l’atterrissage du réveil se fait brutalement et que nos pensées du sommeil, dérobées par une chape d’oubli, n’ont pas le temps de revenir progressivement avant que le sommeil ne cesse. Alors du noir orage qu’il nous semble avoir traversé (mais nous ne disons même pas nous) nous sortons gisants, sans pensées, un « nous » qui serait sans contenu. Quel coup de marteau l’être ou la chose qui est là a-t-elle reçu pour tout ignorer, stupéfaite jusqu’au moment où la mémoire accourue lui rend la conscience ou la personnalité ? IV

*Je continuais à jouer Tristan. Séparé de Wagner par la cloison sonore, je l’entendais exulter, m’inviter à partager sa joie, j’entendais redoubler le rire immortellement jeune et les coups de marteau de Siegfried ; du reste, plus merveilleusement frappées étaient ces phrases, plus librement l’habileté technique de l’ouvrier servait à leur faire quitter la terre, oiseaux pareils non au cygne de Lohengrin mais à cet aéroplane que j’avais vu à Balbec changer son énergie en élévation, planer au-dessus des flots, et se perdre dans le ciel. V

*Aussi, regardant le nouveau valet de pied, il leva l’index en l’air d’un air menaçant, et croyant faire une excellente plaisanterie : « Vous, je vous défends de me faire de l’œil comme ça », dit le baron, et se tournant vers Brichot : « Il a une figure drôlette ce petit-là, il a un nez amusant », et complétant sa facétie, ou cédant à un désir, il rabattit son index horizontalement, hésita un instant, puis, ne pouvant plus se contenir, le poussa irrésistiblement droit au valet de pied et lui toucha le bout du nez en disant : « Pif ! » « Quelle drôle de boîte ! », se dit le valet de pied, qui demanda à ses camarades si le baron était farce ou marteau. « Ce sont des manières qu’il a comme ça, lui répondit le maître d’hôtel (qui le croyait un peu « piqué », un peu « dingo »), mais c’est un des amis de Madame que j’ai toujours le mieux estimé, c’est un bon cœur. » V

*Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle vie aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels la tête d’un Dieu barbu (en dépassant l’alignement, comme le marteau d’une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par son reflet, non le brun du sol mais le bleu splendide de l’eau. VI

*Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales m’envahit; les sensations étaient de grande chaleur encore mais toutes différentes : mêlée d’une odeur de fumée, apaisée par la fraîche odeur d’un cadre forestier; et je reconnus que ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit du marteau d’un employé qui avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant que nous étions arrêtés devant ce petit bois. VII

*Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même inégalité de pavés – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, etc. avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence, et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur. L’être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette et au marteau qui frappe sur la roue, à l’inégalité pour les pas des pavés de la cour Guermantes et du baptistère de Saint-Marc, etc., cet être-là ne se nourrit que de l’essence des choses, en elles seulement il trouve sa subsistance, ses délices. VII 2068

*[La Berma] Elle rentrait dans d’horribles souffrances mais heureuse d’apporter à sa fille les billets bleus, que par une gaminerie de vieille enfant de la balle elle avait l’habitude de serrer dans ses bas, d’où elle les sortait avec fierté, espérant un sourire, un baiser. Malheureusement, ces billets ne faisaient que permettre au gendre et à la fille de nouveaux embellissements de leur hôtel contigu à celui de leur mère, d’où d’incessants coups de marteau qui interrompaient le sommeil dont la grande tragédienne aurait eu tant besoin. Selon les variations de la mode, et pour se conformer au goût de M. de X… ou de Y…, qu’ils espéraient recevoir, ils modifiaient chaque pièce. Et la Berma, sentant que le sommeil qui seul aurait calmé sa souffrance, s’était enfui, se résignait à ne pas se rendormir, non sans un secret mépris pour ces élégances qui avançaient sa mort, rendaient atroces ses derniers jours. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Complètement marteau !”

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  1. Attention ! On commence par le marteau, et on peut finir par la faucille…

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