Marcel = mc2

Marcel = mc2

 

Dès le premier volume d’À la recherche du temps perdu, Proust se révèle un scientifique d’exception. Une description de l’église Saint-Hilaire de Combray illustre cet inattendu talent :

*Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther (le tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée ; et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible. Tout cela et plus encore les objets précieux venus à l’église de personnages qui étaient pour moi presque des personnages de légende (la croix d’or travaillée disait-on par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé) à cause de quoi je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos chaises, comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s’émerveille de voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable de leur passage surnaturel, tout cela faisait d’elle pour moi quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville : un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions — la quatrième étant celle du Temps, — déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où il sortait victorieux ; dérobant le rude et farouche XIe siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l’escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se placent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; élevant dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemplé saint Louis et semblait le voir encore ; et s’enfonçant avec sa crypte dans une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris de pierre, Théodore et sa sœur nous éclairaient d’une bougie le tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde valve, — comme la trace d’un fossile, — avait été creusée, disait-on, « par une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque, s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât, sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et l’avait fait mollement céder sous elle. »

 

Le Temps, quatrième dimension ! Proust l’affirme au début du XXe siècle, en 1913 au plus tard, puisque c’est l’année de publication de Du côté de chez Swann où c’est écrit.

En quoi est-ce prodigieux ? Galilée, Newton, Maxwell, Huygens, Michelson, Morley, Lorentz, Poincaré, Minkowski et Einstein sont autant d’étapes de la réflexion sur les lois de la physique qui conduisent de la relativité du premier à celle, restreinte du dernier.

Les travaux et découvertes successifs mènent à considérer comme inséparables et s’influençant l’une l’autre les notions d’espace et de temps. Ainsi, le continuum espace-temps comporte quatre dimensions : trois dimensions pour l’espace, « x », « y », et « z » — ou largeur, hauteur, profondeur —  et une pour le temps, « t ».

Les écrits de Proust interviennent au cœur de la réflexion einsteinienne qui court de sa théorie de la relativité restreinte en 1905 (dans laquelle il exprime l’équation E=mc2) à celle de la gravitation dite relativité générale en 1915.

Le savant moustachu et échevelé naît huit ans après l’écrivain moustachu et bien peigné. Enfants, ils avaient le même air de petits anges.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adultes, ils révolutionneront leur domaine de « recherche », la science et la littérature, en même temps, s’en s’être jamais rencontrés, mais non sans se connaître.

Trouvé dans, Marcel Proust, Flammarion, 1948, d’Élisabeth de Gramont cette lettre de décembre 1921 de Proust au duc de Guiche, son demi-frère, qui aurait voulu être peintre et devient scientifique, spécialiste d’aérodynamique puis d’optique :

« Que j’aimerais vous parler d’Einstein ! On a beau m’écrire que je dérive de lui, ou lui de moi, je ne comprends pas un mot à ses théories, ne sachant pas l’algèbre. Je doute pour ma part qu’il ait lu mes romans. Nous avons, paraît-il une manière analogue de déformer le temps. Mais je ne puis me rendre compte pour moi ; parce que c’est moi, et qu’on ne se connaît pas, et pas davantage pour lui, parce qu’il est le grand savant en sciences que j’ignore ; dès la première ligne, je suis arrêté par des « signes » que je ne connais pas. »

 

Marcel et Albert auraient pu échanger sur l’« E=mc2 » d’Einstein et sur une autre formule : « il existe peut-être un univers où 2 et 2 font 5 ». Elle est signée Marcel dans Sodome et Gomorrhe !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


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  1. Ceci dit, Armand de Gramont, duc de Guiche et docteur es sciences, savait combien hasardeuse était la comparaison Proust et Einstein.
    Dans un extrait des ses mémoires publié par le bulletin n°6 de 1956 de la SAMP, page 177, il écrit :
    « Proust avait toujours été frappé du rapprochement qu’on avait fait entre lui et Einstein au moment où l’on parlait beaucoup de la théorie de la relativité, sans toujours en comprendre l’esprit. Je reçus de lui une lettre dont j’extrais ce passage : [votre citation] …..
    « A vrai dire je n’étais pas très partisan de ce mélange de la mathématique avec la littérature ; je plaisantai dans une lettre d’août 1922 ce rapprochement inattendu. Cela me valut une réponse où Proust laisse apparaître quelque aigreur : « Vous m’avez écrit une lettre qui est une remarquable morceau de critique. Je ne l’ai pas fait publier parce que je ne suis pas un homme mal élevé et que j’ignore si cela vous aurait plu. Mais elle méritait plus de lecteurs que moi seul. » Je ne pensais pas lui déplaire, mais les années au cours desquelles l’incompréhension de ses contemporains s’était manifestée lui avaient laissé une amertume cachée… »
    Il est clair que le processus cumulatif du savoir scientifique est fort différent de celui de la création artistique.
    Et moi-même, après avoir usé quelques fonds de pantalons à refaire finalement assez facilement des exercices de passage temps-espace en relativité restreinte, petit nain hissé sur les épaules du géant Einstein, je suis toujours incapable, même après en avoir lu beaucoup, de produire de mon cru des narrations atteignant la cheville que dis-je le doigt de pied d’un Proust…

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