Cahier d’un retour au pays de Léonie

Cahier d’un retour au pays de Léonie

 

Recroiser Aimé Césaire grâce à Marcel Proust… La littérature permet tout. Dans la brocante qui vient d’ouvrir à Illiers-Combray, joliment appelée « Du côté de chez Swann » (voir la chroniquer d’hier), j’ai trouvé un objet césairien.

Proust est célèbre pour sa madeleine. Césaire a immortalisé la machine à coudre Singer.

C’est dans son Cahier d’un retour au pays natal, que le chantre de la négritude (1913-2008) a écrit dans la fièvre lors de ses jeunes années d’étudiant martiniquais à Paris.

 

*ma mère dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour de nuit, je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit.

 

À l’époque, en Martinique, les femmes qui font de la couture et en vivent parfois ont à leur disposition des machines à coudre, toujours en fonte mais soit à pédale soit manuelles. Leurs noms : les « Singer », les « New National » et les « New Victoria », les « Butterfly » venues de Shanghaï ou les « Usqvarna » scandinaves, les « Victoria Ti-tane », celles-ci vendues en particulier chez Armand Croquet et au Bazar Américain de Saint-Pierre.

 

Installée à Fort-de-France, au 100 de la rue Antoine-Siger, la mère d’Aimé, Éléonore Césaire, connue comme Manman Nonor, a opté pour une machine Singer. Couturière à domicile, elle s’échine comme toutes les femmes qui ont une famille à faire vivre. Loin de sa Martinique, Aimé son fils, s’en souviendra.

 

Dans le nouveau magasin de brocante au pays de Léonie, j’ai donc trouvé et aussitôt acheté une Singer à pédale.

Je l’ai d’abord chargée dans mon bolide.

 

Je l’ai placée dans le garage.

(Photos PL)

 

Violette, Martiniquaise elle aussi, a bien voulu jouer le rôle de Mme Césaire mère.

Voici ma chère et tendre aux jambes inlassables.

 

Des couturières, il y en a dans À la recherche du temps perdu (27 occurrences ), en particulier une à Combray, une petite couturière retirée amie d’Odette, dont Swann deviendra l’amant, la nièce de Jupien — c’est même un surnom de Charlus, « La Couturière ».

 

En revanche, il n’y a pas l’ombre d’une machine à coudre mais l’infinitif pointe quatre fois :

*Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du cafetier et d’une petite femme de chambre qui faisait des robes pour une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma grand’mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces choses qui ne se font pas. II

*le lift me disait : « Cette dame vient de sortir de chez vous. » J’y étais toujours pris, je croyais que c’était ma grand’mère. « Non, cette dame qui est je crois employée chez vous. » Comme dans l’ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli, une cuisinière ne s’appelle pas une employée, je pensais un instant : « Mais il se trompe, nous ne possédons ni usine, ni employés. » Tout d’un coup, je me rappelais que le nom d’employé est comme le port de la moustache pour les garçons de café, une satisfaction d’amour-propre donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en s’apitoyant sur sa propre classe « chez l’ouvrier ou chez le petit » se servant du même singulier que Racine quand il dit : « le pauvre… ». II

On n’a peut-être pas oublié qu’au moment de l’attaque de ma grand’mère, je l’avais conduite chez lui [le professeur E…] le soir où il se faisait coudre tant de décorations. IV

Quand je n’aurais pas auprès de moi toutes mes paperoles, comme disait Françoise, et que me manquerait juste celle dont j’aurais eu besoin, Françoise comprendrait bien mon énervement, elle qui disait toujours qu’elle ne pouvait pas coudre si elle n’avait pas le numéro du fil et les boutons qu’il fallait, et puis, parce que à force de vivre ma vie, elle s’était faite du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents, à plus forte raison que celle des gens bêtes. VII

 

À chacun sa madeleine, à chacun sa Singer. De Césaire, dont j’ai été un visiteur familier jusqu’à sa mort…

(Photo DR)

 

… à Proust (désolé, je n’ai pas de photo de moi en sa compagnie), reconnaissez-moi la chance d’avoir fait de belles rencontres.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Dans une précédente chronique, j’avais relevé une intéressante conjonction Marcel-Aimé :

Dans Le Côté de Guermantes, le premier s’insurge contre la croyance en le chemin inverse : « Les niais s’imaginent que les grosses dimensions des phénomènes sociaux sont une excellente occasion de pénétrer plus avant dans l’âme humaine ; ils devraient au contraire comprendre que c’est en descendant en profondeur dans une individualité qu’ils auraient chance de comprendre ces phénomènes. »

Le second, né l’année de la publication de Du côté de chez Swann, lui fait écho. Ainsi dans un entretien qu’il m’avait accordé à Fort-de-France : « Fouille en toi ! Allez, fouille encore et encore ! Et quand tu auras bien fouillé, tu trouveras quelque chose. Tu trouveras le Nègre fondamental. » (Conversation avec Aimé Césaire, Arléa, 2007)

 

 


CATEGORIES : Chronique, Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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