Proust fâché avec les distances

Proust fâché avec les distances

 

Distraction, confiance, manque de discernement ? Parfois, nous sommes bien coupables de prendre les mots d’À la recherche du temps perdu pour de l’argent comptant.

 

Sans broncher, j’ai reproduit hier la célèbre phrase de Du côté de chez Swann sur Combray vu « de loin, à dix lieues à la ronde ». Rien ne vous chiffonne-t-il ? L’église de la petite cité visible à quarante kilomètres ! Plus fort que la cathédrale de Chartres, beauceronne aussi, dont les tours culminant à plus de cent mètres, apparaissent de très loin dans un décor de champs plat comme la main !

1224-chartres-en-beauce

 

Si Marcel Proust était plus connu comme topographe que comme écrivain, ça nous serait venu aux oreilles.

Vérifions : il y a vingt-neuf occurrences de « lieue » dans la Recherche. Passons sur les deux évocations littéraires — Vingt mille lieues sous les Mers (Le Côté de Guermantes) et le géant aux bottes de sept lieues (Sodome et Gomorrhe) — d’autant que, pour la première, il s’agit de la lieue marine, équivalant à trois milles marins, chacun mesurant 1 846 m, utilisée en navigation maritime et aérienne, et représentant 5,556 km.

Les lieues terrestres de Proust sont bizarres. Mettons-nous d’abord d’accord sur la longueur d’une lieue. Ce n’est pas facile car il y a nombre de références. J’en ai retenu trois : la lieue de Paris mesure 2 000 toises ; celle de Beauce : 1 700 ; la lieue commune de France, 1/25 de degré du périmètre terrestre, soit 4,4448 km.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler que la toise, elle-même, correspondait à 6 pieds (environ 325 mm du talon aux pointes d’orteils), mais on s’accorde à lui donner 1 800 mm, soit 1, 80 m.

Arrondissons la lieue à 4 km.

 

Voyons maintenant quelques exemples :

Françoise parcourt quatre lieues (16 km) à pied pour veiller sur son petit-fils malade ; lors d’un long voyage jusqu’à Constantinople Odette est dite à huit cents lieues (3 200 km) de Swann ; Balbec-plage est à plus de cinq lieues (20 km) de Balbec-le-vieux ; quatre amis prennent une voiture pour aller dîner dans un restaurant une demi-lieue (2 km) plus loin ; Elstir calcule que le Héros est à des lieues (au moins 8 km) de jeunes filles que le jeune homme voit à l’extérieur ; le même raconte qu’Andrée a pris un break pour un pique-nique éloigné de dix lieues (40 km) ; le Héros voit Guermantes à deux lieues (8 km) d’une gare quand Françoise l’estime à dix (40 km) ; à Combray, la vieille servante entend le chant des grenouilles à plus de deux lieues ; des villages sont dits échelonnés ou dispersés à cinquante lieues (200 km) à la ronde ; en montagne, un sommet est distant de plusieurs lieues (au moins 8 km) — ce qui ne serait pas même concevable dans l’Himalaya…

 

Finalement, c’est à se demander si le romancier ne confond pas lieue et kilomètre. Autre hypothèse, qu’il avance lui-même dans Sodome et Gomorrhe : « Les distances ne sont que le rapport de l’espace au temps et varient avec lui. Nous exprimons la difficulté que nous avons à nous rendre à un endroit, dans un système de lieues, de kilomètres, qui devient faux dès que cette difficulté diminue. » À ce compte-là, tout est permis !

 

Au demeurant, Proust est-il si passéiste qu’il ne connaîtrait que des mesures anciennes. Que nenni ! On vient de voir qu’il n’ignore pas le kilomètre. Certes, il l’utilise deux fois moins — quinze — que lieue. A cinq reprises, il est même très précis, avec les « deux kilomètres » qui séparent la maison de la sœur de Legrandin de Balbec (deux fois) ; les « trois kilomètres » entre le « quartier » de Doncières et la résidence du seigneur chez qui Saint-Loup va déjeuner ; avec la comparaison (deux fois) entre le sifflet d’un train à « deux kilomètres » et le bourdonnement d’un aéroplane à « deux mille mètres » — sur ce dernier point, le calculateur Marcel conclut que « les distances parcourues dans ce voyage vertical sont les mêmes que sur le sol ». Quelle science !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

Combray, de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une église résumant la ville I

 

*Elle avait deviné que Françoise n’aimait pas son gendre et qu’il lui gâtait le plaisir qu’elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne causait pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise allait les voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en souriant : « N’est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de s’absenter et si vous avez Marguerite à vous toute seule pour toute la journée, vous serez désolée, mais vous vous ferez une raison ? » I

 

*[Françoise] quand son petit-fils était un peu enrhumé du cerveau, elle partait la nuit, même malade, au lieu de se coucher, pour voir s’il n’avait besoin de rien, faisant quatre lieues à pied avant le jour afin d’être rentrée pour son travail, I

 

*On avait toujours le vent à côté de soi du côté de Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de tout obstacle, I

 

*[Odette, propos rapportés par Mme Cottard :] En ce moment je le vois, il pense à nous, il se demande où nous sommes. » Elle a même eu un mot que j’ai trouvé bien joli ; M. Verdurin lui disait : « Mais comment pouvez-vous voir ce qu’il fait en ce moment puisque vous êtes à huit cents lieues de lui ? » Alors Odette lui a répondu : « Rien n’est impossible à l’œil d’une amie. » I

 

*Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n’était ni une plage ni un port. Certes, c’était bien dans la mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la découverte ; c’était bien de falaises battues par les flots qu’avait été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu’à cause de cela j’avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, II

 

*[Une actrice et trois amis] Et tous les quatre qui trouvaient que le phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s’engouffraient dans une voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d’interminables conférences sur la composition du menu, et la confection des plats. II

 

*[La femme du Premier président :] — Hé bien, il y a qu’une femme aux cheveux jaunes, avec un pied de rouge sur la figure, une voiture qui sentait l’horizontale d’une lieue, et comme n’en ont que ces demoiselles, est venue tantôt pour voir la prétendue marquise. II

 

*[Le Héros sur des jeunes filles qu’il voit dans la rue :] « J’aurais été si content de les connaître, » dis-je à Elstir en arrivant près de lui. — Aussi pourquoi restez-vous à des lieues ? II

 

*[Elstir sur Andrée :] elle avait accepté un pique-nique à dix lieues d’ici où elle devait aller en break et elle ne pouvait plus se décommander. » II

 

*C’était, ce Guermantes, comme le cadre d’un roman, un paysage imaginaire que j’avais peine à me représenter et d’autant plus le désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et de routes réelles qui tout à coup s’imprégneraient de particularités héraldiques, à deux lieues d’une gare ; III

 

*[Françoise :] — Je me demande si ce serait pas « eusse » qui ont leur château à Guermantes, à dix lieues de Combray, alors ça doit être parent aussi à leur cousine d’Alger. III

 

*[Françoise :] Ah ! si j’avais seulement du pain sec à manger et du bois pour me chauffer l’hiver, il y a beau temps que je serais chez moi dans la pauvre maison de mon frère à Combray. Là-bas on se sent vivre au moins, on n’a pas toutes ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit que la nuit on entend les grenouilles chanter à plus de deux lieues. III

 

*Je n’aurais eu le courage de partir que dans une direction qui me rapprochât de Mme de Guermantes. Ce n’était pas chose impossible. Ne serait-ce pas en effet me trouver plus près d’elle que je ne l’étais le matin dans la rue, solitaire, humilié, sentant que pas une seule des pensées que j’aurais voulu lui adresser n’arrivait jamais jusqu’à elle, dans ce piétinement sur place de mes promenades, qui pourraient durer indéfiniment sans m’avancer en rien, — si j’allais à beaucoup de lieues de Mme de Guermantes, mais chez quelqu’un qu’elle connût, qu’elle sût difficile dans le choix de ses relations et qui m’appréciât, qui pourrait lui parler de moi, et sinon obtenir d’elle ce que je voulais, au moins le lui faire savoir, quelqu’un grâce à qui, en tous cas, rien que parce que j’envisagerais avec lui s’il pourrait se charger ou non de tel ou tel message auprès d’elle, je donnerais à mes songeries solitaires et muettes une forme nouvelle, parlée, active, qui me semblerait un progrès, presque une réalisation ? III

 

*Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. III

 

*Swann trouvait maintenant indistinctement intelligents ceux qui étaient de son opinion, son vieil ami le prince de Guermantes, et mon camarade Bloch qu’il avait tenu à l’écart jusque-là, et qu’il invita à déjeuner. Swann intéressa beaucoup Bloch en lui disant que le prince de Guermantes était dreyfusard. « Il faudrait lui demander de signer nos listes pour Picquart; avec un nom comme le sien, cela ferait un effet formidable. » Mais Swann, mêlant à son ardente conviction d’Israélite la modération diplomatique du mondain, dont il avait trop pris les habitudes pour pouvoir si tardivement s’en défaire, refusa d’autoriser Bloch à envoyer au Prince, même comme spontanément, une circulaire à signer. «Il ne peut pas faire cela, il ne faut pas demander l’impossible, répétait Swann. Voilà un homme charmant qui a fait des milliers de lieues pour venir jusqu’à nous. Il peut nous être très utile. S’il signait votre liste, il se compromettrait simplement auprès des siens, serait châtié à cause de nous, peut-être se repentirait-il de ses confidences et n’en ferait-il plus.» IV

 

*[Les Cambremer] Habillés des tuiles de leur château ou du crépi de leur église, la tête branlant dépassant à peine la voûte ou le corps de logis, et seulement pour se coiffer du lanternon normand ou des colombages du toit en poivrière, ils avaient l’air d’avoir sonné le rassemblement de tous les jolis villages échelonnés ou dispersés à cinquante lieues à la ronde et de les avoir disposés en formation serrée, sans une lacune, sans un intrus, dans le damier compact et rectangulaire de l’aristocratique lettre bordée de noir. IV

 

*[Le Héros sur les Verdurin :] D’abord j’étais scandalisé de voir qu’elle et son mari rentraient tous les jours longtemps avant l’heure de ces couchers de soleil qui passaient pour si beaux, vus de cette falaise, plus encore de la terrasse de la Raspelière, et pour lesquels j’aurais fait des lieues. IV

 

*[Les invertis] ceux que cela n’embarrasse pas de suivre un jeune homme pendant des lieues, IV

 

*Les distances ne sont que le rapport de l’espace au temps et varient avec lui. Nous exprimons la difficulté que nous avons à nous rendre à un endroit, dans un système de lieues, de kilomètres, qui devient faux dès que cette difficulté diminue. IV

 

*[Morel] Lui qui jouait au désintéressé avec le baron (et pouvait y jouer sans risques, vu la générosité de son protecteur), quand il désirait passer la soirée de son côté pour donner une leçon, etc., il ne manquait pas d’ajouter à son prétexte ces mots dits avec un sourire d’avidité : « Et puis, cela peut me faire gagner quarante francs. Ce n’est pas rien. Permettez-moi d’y aller, car, vous voyez, c’est mon intérêt. Dame, je n’ai pas de rentes comme vous, j’ai ma situation à faire, c’est le moment de gagner des sous. » Morel n’était pas, en désirant donner sa leçon, tout à fait insincère. D’une part, que l’argent n’ait pas de couleur est faux. Une manière nouvelle de le gagner rend du neuf aux pièces que l’usage a ternies. S’il était vraiment sorti pour une leçon, il est possible que deux louis remis au départ par une élève lui eussent produit un effet autre que deux louis tombés de la main de M. de Charlus. Puis l’homme le plus riche ferait pour deux louis des kilomètres qui deviennent des lieues si l’on est fils d’un valet de chambre. Mais souvent M. de Charlus avait, sur la réalité de la leçon de violon, des doutes d’autant plus grands que souvent le musicien invoquait des prétextes d’un autre genre, d’un ordre entièrement désintéressé au point de vue matériel, et d’ailleurs absurdes. IV

 

*Un simple croissant, mais que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV, et la pointe de l’herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher la vertigineuse aiguille d’un sommet si celui-ci est distant de plusieurs lieues. VI

 

*[À Tansonville] Je ne regardais en somme tout cela avec plaisir que parce que je me disais : « C’est joli d’avoir tant de verdure dans la fenêtre de ma chambre », jusqu’au moment où dans le vaste tableau verdoyant, je reconnus, peint lui au contraire en bleu sombre, simplement parce qu’il était plus loin, le clocher de l’église de Combray, non pas une figuration de ce clocher, ce clocher lui-même, qui, mettant ainsi sous mes yeux la distance des lieues et des années, était venu, au milieu de la lumineuse verdure et d’un tout autre ton, si sombre qu’il paraissait presque seulement dessiné, s’inscrire dans le carreau de ma fenêtre. VII

 

*Que de fois, je le savais bien même si cette page de Goncourt ne me l’eût pas appris, je suis resté incapable d’accorder mon attention à des choses ou à des gens qu’ensuite, une fois que leur image m’avait été présentée dans la solitude par un artiste, j’aurais fait des lieues, risqué la mort pour retrouver ! VII

*Malgré cela, la vie continuait presque semblable pour bien des personnes qui ont figuré dans ce récit et notamment pour M. de Charlus et pour les Verdurin, comme si les Allemands n’avaient pas été aussi près d’eux, la permanence menaçante, bien qu’actuellement enrayée, d’un péril nous laissant entièrement indifférents si nous ne nous le représentons pas. Les gens vont d’habitude à leurs plaisirs sans penser jamais que, si les influences étiolantes et modératrices venaient à cesser, la prolifération des infusoires atteindrait son maximum, c’est-à-dire faisant en quelques jours un bond de plusieurs millions de lieues passerait d’un millimètre cube à une masse un million de fois plus grande que le soleil, ayant en même temps détruit tout l’oxygène, toutes les substances dont nous vivons et qu’il n’y aurait plus ni humanité, ni animaux, ni terre, ou sans songer qu’une irrémédiable et fort vraisemblable catastrophe pourrait être déterminée dans l’éther par l’activité incessante et frénétique que cache l’apparente immutabilité du soleil, ils s’occupent de leurs affaires sans penser à ces deux mondes, l’un trop petit, l’autre trop grand pour qu’ils aperçoivent les menaces cosmiques qu’ils font planer autour de nous. VII

 

*La date à laquelle j’entendais le bruit de la sonnette du jardin de Combray, si distant et pourtant intérieur, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J’avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j’avais des lieues de hauteur, tant d’années. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Proust fâché avec les distances”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. La photo de la chronique précédente a donc été prise à environ une lieue plus ou moins quelques toises de l’église.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et