Proust au cinéma : La Vie aquatique

Proust au cinéma : La Vie aquatique

 

Mais de quel ensorcellement Proust est-il capable pour s’inviter à ce point dans une œuvre ? La question vaut particulièrement pour The Life Aquatic with Steve Zissou (La Vie aquatique, film (2004) de Wes Anderson. Il n’a pas besoin de lui pour être joliment déglingué, « délicieusement frappadingue » pour reprendre la formule d’une amie très chère, Catherine M., qui a attiré mon attention sur ce qu’il recèle — me conduisant à dépenser 3, 99 € pour le louer.

 

Clone du commandant Cousteau, dont il arbore le même bonnet rouge, Steve Zissou (Bill Muray) est un océanographe excentrique sur le déclin. Il veut monter une expédition pour détruire le requin-jaguar qui a mangé son partenaire Esteban du Plantier.

 

Son équipe n’est pas moins farfelue que lui : Pelé dos Santos, Brésilien, expert en sécurité et musicien qui chante du David Bowie en portugais ; Klaus Daimler, Allemand et ingénieur, qui considère Zissou et Esteban comme des figures paternelles ; Vikram Ray, Indien et caméraman ; Bobby Ogata, homme-grenouille ; Vladimir Wolodarsky, physicien et compositeur de musique de film ; Renzo Pietro, monteur et ingénieur du son ; et Anne-Marie Sakowitz, scripte.

Se joignent au groupe sept étudiants stagiaires de l’Université de l’Alaska du Nord et Ned Plimpton (Owen Wilson), pilote de ligne du Kentucky, dont la mère est morte un mois auparavant et qui croit être le fils de Zissou. L’argent de son héritage finance l’expédition. Jane Winslett-Richardson (Cate Blanchett), journaliste enceinte de cinq mois vient faire la chronique de l’aventure pour le magazine Oceanographic Explorer.

 

Le voyage à bord du Belafonte (clin d’œil au chanteur qui a fait connaître la musique calypso, la Calypso étant aussi le nom du navire de Cousteau) va être à rocambolesque, pas seulement parce que Steve et Ned courtisent Jane…

 

Le vrai-faux fils et la journaliste se rencontrent pour la première fois au camp de base de Zissou, sur l’île italienne Pescespada. C’est le soir. Steve est dans le couloir et entend une voix féminine : « « je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs — ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait ».

A ce moment la caméra filme la chambre de Jane, sur son lit, un livre entre les mains : « je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus. »

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— C’est de la poésie ?

— Non, c’est un roman en sept volumes.

— Ah oui, et vous allez lire tous les volumes de cette œuvre à haute voix.

_ Je ne vais pas les lire pour moi, vous savez, [plaçant une main sur son ventre] je vais les lire pour lui.

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L’ouvrage ? La version anglaise de Du côté de chez Swann.

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Les six autres tomes de la Recherche sont entassés sur la chaise.

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La Vie aquatique pourrait se passer de cette scène. Avec elle, il y gagne en grâce et en étrangeté.

 

Le kitsch des décors annonce le dernier opus d’Anderson, Le Grand Budapest Hotel (2013), ressemblant parfois du Grand Hôtel de Balbec. On ne se refait pas.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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