Des airs de famille : Swann & Cie

Des airs de famille : Swann & Cie

 

Tiens, on dirait…

Un personnage d’À la recherche du temps perdu pris pour un autre : ça arrive plus d’une fois. Qu’ils se ressemblent, qu’ils soient comparés ou confondus, que ce soit une affaire de réincarnation, on en trouve une belle brochette.

 

Les portraits crachés qui seront ici traités renvoient à un tableau. Ils sont composés du nom du personnage et de celui qui l’inspire, de l’auteur de l’œuvre, de la reproduction du tableau et du passage de la Recherche qui les introduit, précédé d’un * et suivis d’un chiffre romain désignant le tome concerné, de I à VII ; quand les noms ou titres sont entre cochets [], c’est qu’ils ne sont pas cités par Proust.

 

Au jeu des ressemblances, Swann est l’expert incontesté. Très cultivé, riche de références, il voit des ressemblances partout :

 

La fille de cuisine de Françoise à Combray, la Charité, Giotto di Bondone

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*L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les « plumer » était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m’avait donné des photographies. C’est lui-même qui nous l’avait fait remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de cuisine, il nous disait : « Comment va la Charité de Giotto ? » D’ailleurs, elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la figure, jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt, dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena. I

 

Bloch, Mahomet II, Gentile Bellini

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*Un dimanche, pendant ma lecture au jardin, je fus dérangé par Swann qui venait voir mes parents.

—Qu’est-ce que vous lisez, on peut regarder ? Tiens, du Bergotte ? Qui donc vous a indiqué ses ouvrages ?

Je lui dis que c’était Bloch.

—Ah ! oui, ce garçon que j’ai vu une fois ici, qui ressemble tellement au portrait de Mahomet II par Bellini. Oh ! c’est frappant, il a les mêmes sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes pommettes saillantes. Quand il aura une barbiche ce sera la même personne. En tous cas il a du goût, car Bergotte est un charmant esprit. I

 

Odette, Zéphora fille de Jethro, Sandro Botticelli

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*En se rendant chez elle ce jour-là comme chaque fois qu’il devait la voir d’avance, il se la représentait ; et la nécessité où il était pour trouver jolie sa figure de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu’elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l’affligeait comme une preuve que l’idéal est inaccessible et le bonheur médiocre. Il lui apportait une gravure qu’elle désirait voir. Elle était un peu souffrante ; elle le reçut en peignoir de crêpe de Chine mauve, ramenant sur sa poitrine, comme un manteau, une étoffe richement brodée. Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. I

*il trouva à ce moment-là dans la ressemblance d’Odette avec la Zéphora de ce Sandro di Mariano auquel on ne donne plus volontiers son surnom populaire de Botticelli depuis que celui-ci évoque au lieu de l’œuvre véritable du peintre l’idée banale et fausse qui s’en est vulgarisée. I

*Cette vague sympathie qui nous porte vers un chef-d’œuvre que nous regardons, maintenant qu’il connaissait l’original charnel de la fille de Jéthro, elle devenait un désir qui suppléa désormais à celui que le corps d’Odette ne lui avait pas d’abord inspiré. Quand il avait regardé longtemps ce Botticelli, il pensait à son Botticelli à lui qu’il trouvait plus beau encore et approchant de lui la photographie de Zéphora, il croyait serrer Odette contre son cœur. I

 

Est-ce lui qui trouve à sa future un air de Rembrandt, [Portrait de Saskia jeune] ?

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*la silhouette d’Odette, qu’il [Swann] avait aperçue, le matin même, montant à pied la rue Abbatucci dans une « visite » garnie de skunks, sous un chapeau « à la Rembrandt » et un bouquet de violettes à son corsage. I

 

Odette, L’Apparition, Gustave Moreau

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*Un jour que des réflexions de ce genre le ramenaient encore au souvenir du temps où on lui avait parlé d’Odette comme d’une femme entretenue, et où une fois de plus il s’amusait à opposer cette personnification étrange : la femme entretenue — chatoyant amalgame d’éléments inconnus et diaboliques, serti, comme une apparition de Gustave Moreau, de fleurs vénéneuses entrelacées à des joyaux précieux — et cette Odette sur le visage de qui il avait vu passer les mêmes sentiments de pitié pour un malheureux, de révolte contre une injustice, de gratitude pour un bienfait, qu’il avait vu éprouver autrefois par sa propre mère, par ses amis, cette Odette dont les propos avaient si souvent trait aux choses qu’il connaissait le mieux lui-même, à ses collections, à sa chambre, à son vieux domestique, au banquier chez qui il avait ses titres, il se trouva que cette dernière image du banquier lui rappela qu’il aurait à y prendre de l’argent. I

 

Odette, Madonna della Melagrana (Jésus jouant avec une grenade), Les épreuves de Moïse (tirant l’eau du puits), Sandro Botticelli

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04-4-botticelli-les-epreuves-de-moise-tirant-leau-du-puits*Elle [Odette] rappelait ainsi plus encore qu’il ne le trouvait d’habitude, les figures de femmes du peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et navré qui semble succomber sous le poids d’une douleur trop lourde pour elles, simplement quand elles laissent l’enfant Jésus jouer avec une grenade ou regardent Moïse verser de l’eau dans une auge. I

 

Odette, La Madone du Magnificat, Sandro Botticelli

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*sans doute Swann, fidèle ou revenu à une conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux pensifs, aux traits las, à l’attitude suspendue entre la marche et l’immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un artiste, son « caractère », mais que comme femme, elle trouvait des défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu’il avait achetée parce que c’était exactement celle de la vierge du Magnificat. Mais Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de bluets, de myosotis et de campanules d’après la Primavera du Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait remarquer tout bas comme elle donnait sans s’en rendre compte à ses mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui trempe sa plume dans l’encrier que lui tend l’ange, avant d’écrire sur le livre saint où est déjà tracé le mot « Magnificat ». Mais il ajoutait : « Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu’elle le sût pour qu’elle fît autrement. » II

 

Son cocher, Rémi, Lorédan, Rizzo

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*Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Loredan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliquité des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi ; I

 

M. de Palancy, Portrait d’un vieil homme avec son petit-fils, Ghirlandajo…

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sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; I

 

… mais aussi avec l’Injustice de Giotto :

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*cependant, derrière le sien [son monocle], M. de Palancy qui avec sa grosse tête de carpe aux yeux ronds, se déplaçait lentement au milieu des fêtes, en desserrant d’instant en instant ses mandibules comme pour chercher son orientation, avait l’air de transporter seulement avec lui un fragment accidentel, et peut-être purement symbolique, du vitrage de son aquarium, partie destinée à figurer le tout qui rappela à Swann, grand admirateur des Vices et des Vertus de Giotto à Padoue, cet Injuste à côté duquel un rameau feuillu évoque les forêts où se cache son repaire. I

 

Le docteur du Boulbon, portrait d’un homme, Jacopo Tintoretto

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dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon. I

 

C’est à croire que ce cher Charles fait école — vu par le Héros.

 

Lui-même, L’Adoration des Mages, Bernardino Luini…

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*dans la fresque de Luini, le charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux blonds, et avec lequel on lui [Swann] avait trouvé autrefois paraît-il, une grande ressemblance II

 

Encore Swann, Balcon du Cercle de la rue Royale, James Tissot

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*cher Charles Swann, que j’ai connu quand j’étais encore si jeune et vous près du tombeau, c’est parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d’un de ses romans, qu’on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez». Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la rue Royale, où vous êtes entre Galliffet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c’est parce qu’on voit qu’il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann. V

 

Son épouse voit en Mme Blatin le Savonarole de Fra Bartolomeo

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*[Mme Swann :] Mme Blatin ! Je trouve très humiliant pour nous qu’elle passe pour notre amie. Pensez que le bon Docteur Cottard qui ne dit jamais de mal de personne déclare lui-même qu’elle est infecte. » « Quelle horreur ! Elle n’a pour elle que de ressembler tellement à Savonarole. C’est exactement le portrait de Savonarole par Fra Bartolomeo. » II

 

Demain, les Guermantes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Des airs de famille : Swann & Cie”

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  1. Bonjour,

    Tout d’abord je tenais à vous féliciter pour la tenue de ce blog, très complet et ludique !
    Je souhaitais vous poser une question relative à une étude que je suis sur le point d’entreprendre dont le sujet est le suivant : « Proust : architecture et esthétique de la rue ». Il s’agit, comme vous l’avez certainement compris, d’évoquer les tableaux de la vie urbaine présents dans la Recherche. Connaîtriez-vous quelques ouvrages qui pourraient nourrir précisément cette étude ?

    Bien à vous,

    • Merci pour vos compliments. Quant á votre question je n’ai, hélas, aucune lumière sur le sujet n’étant qu’un pauvre amateur.

  2. Patrice~
    Bravo! This is a wonderful post…and must have taken hours to create. You are not only a journalist….but an encouraging teacher! 😉

    I cannot image my Proustian life without your contributions…it would be colorless, without humor or curiosity. Marcelita

  3. Mon adjectif préféré me vient encore sur le clavier: épastrouillant (ou espatrouillant), car l’un et l’autre ou l’un ou l’autre de dit ou se disent.

    • Si gentil ! Encore une journée épatante (l’adjectif — plus sobre — n’est pas mal non plus) qui s’annonce…

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