Proust parle des langues asiatiques

Proust parle des langues asiatiques

 

Malais

Kriss = arme blanche à double tranchant

*[Bloch :] Je réhabiliterais volontiers l’usage de la pipe d’opium et du kriss malais, mais j’ignore celui de ces instruments infiniment plus pernicieux et d’ailleurs platement bourgeois, la montre et le parapluie. I

 

Japon

Kimono = chose que l’on porte sur soi, long vêtement, à manches carrées et amples, croisé devant, et maintenu fermé par une large ceinture, l’obi.

*[Albertine] Quelquefois, quand elle avait trop chaud, elle ôtait, dormant déjà presque, son kimono, qu’elle jetait sur mon fauteuil. Pendant qu’elle dormait, je me disais que toutes ses lettres étaient dans la poche intérieure de ce kimono, où elle les mettait toujours. Une signature, un rendez-vous donné eussent suffi pour prouver un mensonge ou dissiper un soupçon. Quand je sentais le sommeil d’Albertine bien profond, quittant le pied de son lit où je la contemplais depuis longtemps sans faire un mouvement, je faisais un pas, pris d’une curiosité ardente, sentant le secret de cette vie offert, floche et sans défense, dans ce fauteuil. Peut-être, faisais-je ce pas aussi parce que regarder dormir sans bouger finit par devenir fatigant. Et ainsi à pas de loup, me retournant sans cesse pour voir si Albertine ne s’éveillait pas, j’allais jusqu’au fauteuil. Là, je m’arrêtais, je restais longtemps à regarder le kimono comme j’étais resté longtemps à regarder Albertine. Mais (et peut-être j’ai eu tort) jamais je n’ai touché au kimono, mis ma main dans la poche, regardé les lettres. À la fin, voyant que je ne me déciderais pas, je repartais à pas de loup, revenais près du lit d’Albertine et me remettais à la regarder dormir, elle qui ne me dirait rien alors que je voyais sur un bras du fauteuil ce kimono qui peut-être m’eût dit bien des choses. V

 

Mousmé = jeune fille

*Comme, continuant à ajouter un nouvel anneau à la chaîne extérieure de propos sous laquelle je cachais mon désir intime, je parlais, tout en ayant maintenant Albertine au coin de mon lit, d’une des filles de la petite bande, plus menue que les autres, mais que je trouvais tout de même assez jolie : « Oui, me répondit Albertine, elle a l’air d’une petite mousmé. » De toute évidence, quand j’avais connu Albertine, le mot de « mousmé » lui était inconnu. Il est vraisemblable que, si les choses eussent suivi leur cours normal, elle ne l’eût jamais appris, et je n’y aurais vu pour ma part aucun inconvénient car nul n’est plus horripilant. À l’entendre on se sent le même mal de dents que si on a mis un trop gros morceau de glace dans sa bouche. Mais chez Albertine, jolie comme elle était, même « mousmé » ne pouvait m’être déplaisant. En revanche, il me parut révélateur sinon d’une initiation extérieure, au moins d’une évolution interne. Malheureusement il était l’heure où il eût fallu que je lui dise au revoir si je voulais qu’elle rentrât à temps pour son dîner et aussi que je me levasse assez tôt pour le mien. C’était Françoise qui le préparait, elle n’aimait pas qu’il attendît et devait déjà trouver contraire à un des articles de son code qu’Albertine, en l’absence de mes parents, m’eût fait une visite aussi prolongée et qui allait tout mettre en retard. Mais, devant « mousmé », ces raisons tombèrent et je me hâtai de dire :

— Imaginez-vous que je ne suis pas chatouilleux du tout, vous pourriez me chatouiller pendant une heure que je ne le sentirais même pas. III

 

*jardiniers japonais, ce jeu où les Japonais s’amusent, goût japonais, (I) ; (On n’avait pas encore importé d’Orient : « La victoire est à celui des deux adversaires qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre comme disent les Japonais ») [à propos de Norpois], dessin japonais, lanterne japonaise, coussins de soie japonaise, salade japonaise iris du Japon, fleurs japonaises, comme font les Japonais, robes de chambre japonaises, « Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec preuves à l’appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes vainqueurs » [cité par Bloch père selon Bloch fils], estampes japonaises, influence du Japon (II) ; l’art japonais, paravent japonais, — N’ai-je pas lu de lui une savante étude où il démontrait pour quelles raisons irréfutables la guerre russo-japonaise devait se terminer par la victoire des Russes et la défaite des Japonais ? [Bloch fils] la France restée neutre à l’égard du Japon (III) ; estampes japonaises, émail japonais, les Japonais sont peut-être aux portes de notre Byzance [Brichot], une pièce russe ou japonaise (IV) ; robes japonaises, petits arbres japonais nains (V) ; les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise (VI) ; style japonais, chrysanthèmes japonais, bouton d’ivoire japonais, peintures japonaises, débarquement simultané des Japonais, des Allemands et des Cosaques à Rivebelle [cru par le directeur du Grand-Hôtel], « la victoire appartient, comme disent les Japonais, à celui qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre » [Norpois] (VII)

 

Chine

Poussah = homme gros et ventru

De pu sa, image de Bouddha statufié assis et ventripotent, tel qu’observé par les voyageurs et missionnaires européens.

*le directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au regard de psychologue, prenant généralement à l’arrivée de l’« omnibus », les grands seigneurs pour des râleux et les rats d’hôtel pour des grands seigneurs. II

 

*[Brichot :] ce Dieu chinois qui compte aujourd’hui en France plus de sectateurs que Brahma, que le Christ lui-même, le très puissant Dieu Je-Men-Fou. IV

 

Les empereurs Tching-Hong et Yung-Tsching

 

Asie

*Qu’y a-t-il de plus paradoxalement affectueux d’ailleurs qu’un de ces amis — diplomate, explorateur, aviateur ou militaire — comme l’était Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour la campagne et de là pour Dieu sait où, semblent faire tenir pour eux-mêmes, dans la soirée qu’ils nous consacrent, une impression qu’on s’étonne de pouvoir, tant elle est rare et brève, leur être si douce, et, du moment qu’elle leur plaît tant, de ne pas les voir prolonger davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si naturelle, donne à ces voyageurs le même plaisir étrange et délicieux que nos boulevards à un Asiatique. III

 

Inde

Brahma IV

*Mon père était bien tombé aussi en trouvant pour mon jeune frère ce prince indien qu’il avait connu autrefois [protecteur du frère du chasseur louche du Grand-Hôtel de Balbec] IV

*des Hindous enturbannés de blanc [soldats alliés] VII

 

Sancrit

Nirvana = état d’extinction de tout désir

*« Je parle fort sérieusement, Madame, dit Brichot. Je crois que trop grand est aujourd’hui le nombre des gens qui passent leur temps à considérer leur nombril comme s’il était le centre du monde. En bonne doctrine, je n’ai rien à objecter à je ne sais quel nirvana qui tend à nous dissoudre dans le grand Tout (lequel, comme Munich et Oxford, est beaucoup plus près de Paris qu’Asnières ou Bois-Colombes), mais il n’est ni d’un bon Français, ni même d’un bon Européen, quand les Japonais sont peut-être aux portes de notre Byzance, que des antimilitaristes socialisés discutent gravement sur les vertus cardinales du vers libre. » IV

 

*« Décidément, baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des Facultés propose d’ouvrir une chaire d’homosexualité, je vous fais proposer en première ligne. Ou plutôt non, un institut de psycho-physiologie spéciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu d’une chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer à des études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre de personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et l’appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon sur notre corps d’huissiers, que je crois insoupçonnable. V

*Robert, d’ailleurs, ne laissait jamais la conversation toucher à ce genre d’amours qui était le sien. Si j’en disais un mot : « Ah ! je ne sais pas, répondait-il avec un détachement si profond qu’il en laissait tomber son monocle, je n’ai pas soupçon de ces choses-là. Si tu désires des renseignements là-dessus, mon cher, je te conseille de t’adresser ailleurs. Moi, je suis un soldat, un point c’est tout. Autant ces choses-là m’indiffèrent, autant je suis avec passion la guerre balkanique. Autrefois cela t’intéressait, l’histoire des batailles. Je te disais alors qu’on reverrait, même dans les conditions les plus différentes, les batailles typiques, par exemple le grand essai d’enveloppement par l’aile de la bataille d’Ulm. Eh bien! si spéciales que soient ces guerres balkaniques, Loullé-Bourgas c’est encore Ulm, l’enveloppement par l’aile. Voilà les sujets dont tu peux me parler. Mais pour le genre de choses auxquelles tu fais allusion, je m’y connais autant qu’en sanscrit. » VII

 

Tamoul

*« Décidément, baron, dit Brichot, si jamais le Conseil des Facultés propose d’ouvrir une chaire d’homosexualité, je vous fais proposer en première ligne. Ou plutôt non, un institut de psycho-physiologie spéciale vous conviendrait mieux. Et je vous vois surtout pourvu d’une chaire au Collège de France, vous permettant de vous livrer à des études personnelles dont vous livreriez les résultats, comme fait le professeur de tamoul ou de sanscrit devant le très petit nombre de personnes que cela intéresse. Vous auriez deux auditeurs et l’appariteur, soit dit sans vouloir jeter le plus léger soupçon sur notre corps d’huissiers, que je crois insoupçonnable. V

 

Chez les Cynghalais

Ainsi s’appelaient les habitants de Ceylan (aujourd’hui le Sri Lanka), capitale Colombo. Au temps de Proust, les zoos humains ont du succès et le Bois de Boulogne n’accueille pas que de belles élégantes. On y expose de prétendus sauvages.

*« Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d’Acclimatation ? —Tous ! — Quoi, vous croyez qu’elle a un derrière bleu-ciel comme les singes ? — Charles vous êtes d’une inconvenance ! Non, je pensais au mot que lui a dit le Cynghalais. Racontez-le lui, c’est vraiment un « beau mot ». — C’est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout le monde d’un air qu’elle croit aimable et qui est surtout protecteur. — Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent patronizing, interrompit Odette. — Elle est allée dernièrement au Jardin d’Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois, a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi. — Allons, Charles, ne vous moquez pas. — Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s’adresse à un de ces noirs : « Bonjour, négro ! » — C’est un rien ! — En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir : « Moi négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau ! » — Je trouve cela très drôle ! J’adore cette histoire. N’est-ce pas que c’est « beau » ? On voit bien la mère Blatin : « Moi négro, mais toi chameau ! »

Je manifestai un extrême désir d’aller voir ces Cynghalais dont l’un avait appelé Mme Blatin : chameau. Ils ne m’intéressaient pas du tout. Mais je pensais que pour aller au Jardin d’Acclimatation et en revenir nous traverserions cette allée des Acacias où j’avais tant admiré Mme Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n’avais jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d’elle au fond d’une victoria. II

*Elle n’en avait pas moins pris toutes les manières du monde, et si élégante et noble de port que fût la dame, Mme Swann, l’égalait toujours en cela ; arrêtée un moment auprès de l’amie que son mari venait de rencontrer, elle nous présentait avec tant d’aisance, Gilberte et moi, gardait tant de liberté et de calme dans son amabilité, qu’il eût été difficile de dire de la femme de Swann ou de l’aristocratique passante, laquelle des deux était la grande dame. Le jour où nous étions allés voir les Cynghalais, comme nous revenions, nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres qui semblaient l’escorter, une dame âgée, mais encore belle, enveloppée dans un manteau sombre et coiffée d’une petite capote attachée sous le cou par deux brides. II

 

Mers australes III

Dans l’intimité des Australiens VII.

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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